Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

Explications de textes: A quoi bon philosopher..........

Publié le 13 Juin 2013 par maryse.emel.blogphilo.over-blog.com in introduction, quelques sujets

 
 
 
 

 


« L’esprit qui s’est accoutumé à la liberté et à l’impartialité de la contemplation philosophique, conservera quelque chose de cette liberté et de cette impartialité dans le monde de l’action et de l’émotion; il verra dans ses désirs et dans ses buts les parties d’un tout, et il les regardera avec détachement comme les fragments infinitésimaux d’un monde qui ne peut être affecté par les préoccupations d’un seul être humain. L’impartialité qui, dans la contemplation, naît d’un désir désintéressé de la vérité, procède de cette même qualité de l’esprit qui, à l’action, joint la justice, et qui, dans la vie affective, apporte un amour universel destiné à tous et non pas seulement à ceux qui sont jugés utiles ou dignes d’admiration. Ainsi, la contemplation philosophique exalte les objets de notre pensée, et elle ennoblit les objets de nos actes et de notre affection ; elle fait de nous des citoyens de l’univers et non pas seulement des citoyens d’une ville forteresse en guerre avec le reste du monde. C’est dans cette citoyenneté de l’univers que résident la véritable et constante liberté humaine et la libération d’une servitude faite d’espérances mesquines et de pauvres craintes.
Résumons brièvement notre discussion sur la valeur de la philosophie : la 
philosophie mérite d’être étudiée, non pour y trouver des réponses précises 
aux questions qu’elle pose, puisque des réponses précises ne peuvent, en général, être connues comme conformes à la vérité, mais plutôt pour la valeur des questions elles-mêmes ; en effet, ces questions élargissent notre conception du possible, enrichissent notre imagination intellectuelle et diminuent l’assurance dogmatique qui ferme l’esprit à toute spéculation; mais avant tout, grâce à la grandeur du monde que contemple la philosophie, notre esprit est lui aussi revêtu de grandeur et devient capable de réaliser cette union avec l’univers qui constitue le bien suprême ».

B, Russell, Problèmes de philosophie (1912),

Ce texte de Russell cherche à établir le sens de la philosophie, ou plutôt son utilité « dans le monde de l’action et de l’émotion » comme il l’écrit lui-même. Une idée convenue qu’on pourrait qualifier de préjugé, tend à dissocier le monde de la réflexion de celui de l’action. Le philosophe aurait ainsi la réputation d’être quelqu’un de fermé au monde qualifié souvent de « réel » .

Il reprend ici une vieille accusation de Calliclès dans le Gorgias de Platon. Celui-ci reprochait en effet à Socrate de continuer à philosopher encore à son âge. Cela mérite des coups rajoutait-il, avec toute le virulence et la fougue qui le déterminent. Cette figure de l’immoralisme se présentait néanmoins comme un homme d’action, un homme de terrain dirions-nous.

Russell cherche à établir ici les raisons qui font de la philosophie un enseignement indispensable pour qui veut être un véritable ‘citoyen de l’univers ». La philosophie est ainsi ouverture à l’autre, ouverture à une liberté effective et surtout éducation à la paix en sortant l’homme de ses déterminismes nationalistes, réduisant la citoyenneté à l’appartenance à la terre des ancêtres

Parce qu’elle nous habitue, ou plutôt forme notre esprit à la liberté et à l’impartialité, elle présente ainsi des enjeux politiques, enjeux que Platon avait lui aussi bien mesuré dans sa lettre 7 quand il analysait les causes de la crise politique de la démocratie.

Dans un premier moment nous analyserons les raisons qui font de la philosophie une éducation au monde de l’action et de l’émotion. Puis le sens de cet amour philosophique qui nous hisse à un rang supérieur à la bête. Enfin nous examinerons les conséquences politiques de ce texte afin de comprendre en quoi la paix n’est peut-être pensable que par la philosophie, ce qui fait renouer Russell avec un texte de Kant, Vers un projet de paix perpétuelle

 

Dans le premier moment du texte Russell présente la philosophie comme un exercice d’accoutumance. Prenons au sérieux cette première définition. IL ne s’agit pas ici d’aller vite mais de prendre le temps. La philosophie est un exercice lent qui nécessite que l’on ne se précipite pas mais que la réflexion se déploie dans la durée. Le culte de l’instant n’est pas propre à la philosophie. Lenteur du concept en train de naître..voilà ce que souligne le texte. L’accoutumance est longue aussi car ce n’est pas du jour au lendemain que l’on peut se décréter philosophe. Ainsi il faut du temps et la philosophie nécessite une éducation. Sortir l’homme de ses préjugés est un long travail, se sortir soi-même de ses préjugés aussi.

D’une certaine façon ce texte renoue avec ce que dit Platon lorsque dans la République il retrace l’ascension du philosophe hors de la caverne. Accéder au monde des Idées est un long travail qui peut prendre plusieurs années. Mais de même que le philosophe de Platon ne doit pas demeurer dans la contemplation des Idées, parce qu’il est appelé à des tâches politiques plus importantes auprès des autres hommes, de même selon Russell, l’éducation à la philosophie doit permettre de mieux comprendre le monde de l’action et de l’émotion. Le théorique ne saurait ainsi se dissocier de la pratique, distinction couramment faite et que réfute ici l’auteur de ce texte.

Que nous apprend précisément la philosophie ? la liberté et l’impartialité..telle est la réponse de Russell. Que faut-il entendre par là ? Tout d’abord la philosophie nous libère de nos préjugés, nos jugements hâtifs qui ne sont nullement des jugements. Ensuite, elle nous forme à l’impartialité. En d’autres termes, elle ne nous laisse pas dans l’exercice du doute face à nos convictions, elle nous amène à construire de véritables jugements dépourvus de tout autre parti-pris que celui de la raison. Le seul souci de l’homme s’avère être celui de la raison.

C’est par ce cheminement que la philosophie s’avère indispensable. Nous éduquant au désir de vérité, elle ouvre la voie à la compréhension du désir qui ne renvoie qu’à lui-même et comme l’écrit l’auteur « ennoblit » son objet. Le désirable est digne d’un véritable intérêt. C’est pourquoi la philosophie nous forme à un véritable désir…nous montrant ainsi que tout n’est pas désirable, ce qui aura des conséquences dans le monde de l’action.

             De quoi nous libère la philosophie ? de notre propension à nous mettre au centre du monde, à nous prendre pour « un empire dans un empire » comme dirait Spinoza. L’homme a tendance à ne voir que lui et son orgueil démesuré le conduit à négliger le tout dont il ne saurait se désolidariser. Pensée du tout, pensée holiste, telle est la position de Russell. Le monde ne saurait se constituer des soucis individuels de chacun. Ce tout qu’est le monde n’est pas une somme d’intérêts particuliers mais un tout composé de façon non arithmétique de l’ensemble des hommes.

           

 

            Dans le second moment du texte, il montre les conséquences dans le monde de l’action et des émotions de cette accoutumance à l’exercice philosophique. Nous accédons par la découverte de l’impartialité du jugement à la compréhension de l’impartialité dans le domaine de la justice. Rien de moins évident que la justice puisqu’elle consiste à dépasser ses intérêts personnels et à comprendre qu’il faut instituer un tel ordre pour que les relations entre les hommes soient viables.

Ainsi celui qui est formé à la philosophie s’interrogera-t-il sur le sens de ses actions et en mesurera les conséquences.

            En outre dans la vie affective la philosophie forme à un amour universel pour autrui. Ainsi rend elle possible le monde de l’éthique et plus précisément de la générosité. Qu’en est-il de la générosité ? C’est un don de soi qui outrepasse la logique du donnant-donnant . Ainsi la générosité est-elle don gratuit, débordement de soi-même. La générosité est plus que la charité qui n’est rien d’autre que l’obéissance à un devoir-être, un ensemble de règles auxquelles j’obéis sans vraiment sortir de moi-même. L’étymologie du terme généreux porte d’ailleurs en soi cette idée de création (genus, generis), c’est-dire que le généreux engendre seul ce don de soi.

L’éthique de la générosité  et l’idée de justice sont ainsi le résultat de l’éducation philosophique . La philosophie ne saurait ainsi être indifférence au monde. Au contraire elle se donne à voir comme ouverture, in-quiétude , souci d’autrui.  La philosophie « exalte » les objets de notre pensée. Exalter signifie élever, par extension donner de l’importance, sortir quelque chose de soi pour le mettre en valeur, le singulariser. Ainsi mettre de côté son égoïsme ne veut pas dire que tout soit confondu. Il y a la découverte par la pensée elle-même de ce qui vaut la peine d’être réellement « mis à part » car digne d’intérêt. Les objets de nos actes se voient ennoblis par la réflexion. Autrement dit il n’y a pas de renoncement à soi dans la réflexion. Mais un déplacement. Ce sont les objets de nos actions qui gagnent en noblesse. La noblesse n’est pas une appartenance sociale.

            Cette libération vis-à-vis de l’orgueil et des appartenances sociales permet de comprendre ce que dit ensuite Russell : la fin poursuivie par la philosophie est de faire des hommes des citoyens de l’univers. Expression qui signifie tout simplement que l’ouverture à autrui est destruction de toute frontière et par conséquent sortie de l’homme de sa fermeture nationaliste.

La nation est selon notre auteur une idée dangereuse. Appartenir à une terre c’est s’enfermer dans l’idée de propriété et mettre des haies, des pieux pour délimiter son territoire. Les limites enferment dans l’idée de défendre par tous les moyens ce que nous estimons nous appartenir .  Propriété privée, nation..pensée des limites…pensée incompatible avec la générosité et l’idée de justice dont parlait plus haut Russell. Nationalisme, propriété privée, égoïsme…voilà implicitement les conditions de la guerre et de la violence entre les hommes.

Comment parvenir à comprendre cela ? la fin de ce second moment nous donne la réponse. Ce qui fonde l’injustice et la violence c’est essentiellement la crainte et les espérances vaines écrit-il. On retrouve là ce que dit Spinoza dans la préface au Traité Théologico-Politique. Les sources de la superstition y écrit-il sont à chercher dans les craintes et les espérances vaines, c'est-à-dire dans des passions tristes qui affectent notre capacité à agir. Ces passions ouvrent la porte à toutes les séductions tyranniques. La philosophie fait certes de nous des citoyens de l’univers mais surtout elle nous protège contre les risques que représentent les abus de pouvoir. C’est pourquoi Russell insiste en écrivant qu’en nous libérant de nos passions d’orgueil (qui cachent en fait une crainte essentielle) la philosophie a un rôle politique essentiel : nous protéger de la menace tyrannique.

 

            Qu’est-ce qui explique et fonde cette analyse ? en  effet comment comprendre ce pouvoir de la philosophie ? C’est à cette dernière question que répond le dernier paragraphe du texte. Tout d’abord ce qui importe dans la philosophie ce ne sont pas les réponses aux questions que l’on se pose. Ce qui compte ce sont les valeurs de ces questions. Elles permettent d’ élargir « notre conception du possible », d’enrichir « notre imagination intellectuelle », et diminuer « l’assurance dogmatique »…voilà ce qu’écrit Russell.

Etant ouverture la philosophie nos amène à comprendre la nécessité de combattre nos certitudes dogmatiques qui rendent impossible tout véritable dialogue. Le dialogue est la première qualité d’une véritable citoyenneté.

Développer notre imagination intellectuelle..Russell rejoint ici ce que dit Kant à propos des Idées de la raison. Ce qui permet d’orienter notre action dans le monde c’est la pensée. Russell rajoute la notion d’imagination qu’il qualifie d’intellectuelle, rejetant ainsi l’imagination sensible, source d’illusions, proche en cela de la critique pascalienne de l’imagination.  Dans la perspective qui est celle de Russell ici, on peut en déduire que cette imagination a pour finalité la pensée de cette citoyenneté de l’univers qui reste encore à inventer, aucune citoyenneté n’existant dans les faits.

Ceci se confirme par la dernière proposition : élargir notre conception du possible. Le possible et non pas le constat des faits voilà ce qui doit intéresser le philosophe. Elargir le champ du réel par une pensée du possible…tel est le but de la philosophie…sortir du réel pour y retourner et le compléter, l’améliorer.

 

La philosophie apparaît comme un engagement. Elle ne se tient nullement à l’écart des soucis du monde, quoi qu’en disent certains.  Il y a dans le monde deux types de grandeurs écrivait Pascal, les grandeurs naturelles et les grandeurs d’établissement. Russell le rejoint ici. La philosophie forme l’esprit à cette grandeur naturelle qui ne brigue aucun honneur, aucune gloire, aucun titre éphémère…

La philosophie est désintéressement, ouverture à autrui, donc, paradoxalement, souci de l’autre …intéressement, oui, mais seulement celui qui consiste à voir dans l’autre la condition d’une vie heureuse et paisible. Le but ultime de la philosophie, comme l’écrit à la fin Russell, est d’acquérir « le bien suprême », c’est-à dire l’union avec l’univers.

Renoncer à son égoïsme…c’est trouver le vrai bonheur.

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                            

 

 

 

 

Lecteurs vulgaires, pardonnez-moi mes paradoxes. Il en faut faire quand on réfléchit, et quoique vous puissiez dire je préfère être homme à paradoxes qu'homme à préjugés"
 
Rousseau, Emile, II

philosopher c'est exercer son jugement

1. comment se construit une argumentation?

analyse d'un texte d'Aristote:

C'est, en effet, l'étonnement qui poussa, comme aujourd'hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. Au début, leur étonnement porta sur les difficultés qui se présentaient les premières à l'esprit ; puis, s'avançant ainsi peu à peu, ils étendirent leur exploration à des problèmes plus importants, tels que les phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des Étoiles, enfin la genèse de l'Univers. Or apercevoir une difficulté et s'étonner, c'est reconnaître sa propre ignorance (c'est pourquoi même l'amour des mythes est, en quelque manière amour de la Sagesse, car le mythe est un assemblage de merveilleux). Ainsi donc, si ce fut bien pour échapper à l'ignorance que les premiers philosophes se livrèrent à la philosophie, c'est qu'évidemment ils poursuivaient le savoir en vue de la seule connaissance et non pour une fin utilitaire. Et ce qui s'est passé en réalité en fournit la preuve : presque toutes les nécessités de la vie, et les choses qui intéressent son bien-être et son agrément avaient reçu satisfaction, quand on commença à rechercher une discipline de ce genre. Je conclus que, manifestement, nous n'avons en vue, dans notre recherche, aucun intérêt étranger. Mais, de même que nous appelons libre celui qui est à lui-même sa fin et n'existe pas pour un autre, ainsi cette science est aussi la seule de toutes les sciences qui soit une discipline libérale, puisque seule elle est à elle-même sa propre fin.

étude de trois textes:

1.EPICTETE, Entretiens, II, 14.

« Tout est chez nous comme dans une foire : on y amène des bêtes de somme et des bœufs pour les vendre et la plupart des hommes y sont acheteurs ou vendeurs. Mais un petit nombre d’entre eux viennent à la foire comme à un spectacle, pour voir comment cela se passe, pourquoi cette foire, qui l’a instituée et à propos de quoi elle l’a été. Il en est ainsi dans cette foire qu’est le monde ; il est des gens qui, comme les bêtes, ne s’inquiètent de rien que de l’herbe ; c’est vous tous, qui vous occupez de votre avoir, de vos champs, de vos serviteurs, de vos magistratures ; tout cela n’est rien que votre herbe. Parmi ceux qui sont dans cette foire, bien peu ont le goût de la contemplation et se demandent ce qu’est le monde et qui le gouverne. N’est-ce personne ? Et comment est-il possible qu’une ville ou une maison ne puisse subsister, si peu de temps que ce soit, sans un gouverneur ou un intendant, et qu’une organisation si grande et si belle soit régie avec un ordre si parfait au hasard et par accident ? Il y a donc un être qui la gouverne. Quel est-il ? Comment la gouverne-t-il ? Et nous, qui sommes-nous ? Par qui venons-nous à l’existence et pour accomplir quelle œuvre ?Avons-nous quelque liaison et relation avec lui ? N’en avons-nous aucune ? Voilà les pensées de ce petit nombre d’hommes ; ils n’ont qu’un souci, c’est de raconter ce qu’est la foire avant de partir ».

Questions :

  • Comment comprenez-vous la comparaison que met en place Epictète au début du texte ? Que permet l’image dans une argumentation philosophique ?
  • Pourquoi y-a-t-il si peu d’hommes à se poser les vraies questions et quelles sont les vraies questions ?
  • Quel est le sens de la seconde métaphore du texte ?
  • A partir de vos réponses vous construirez le plan de ce texte et formulerez la question à laquelle répond l’auteur . vous formulerez aussi sa réponse (ce que l’on appellera la thèse)
  • Expliquez la dernière phrase du texte et mesurez les enjeux du texte.

Ce texte opère une distinction entre la plupart des hommes qui sont imergés dans la grande foire du monde et un petit nombre qui se pose les vraies questions. Deux attitudes face au monde, deux attitudes face à la vie: d'un côté un désir de consommer, de posséder, de l'autre le désir de connaître, de comprendre.

Derrière cette distinction Epictète esquisse une définition de la liberté; non pas une liberté d"indépendance, sans entrave,mais une liberté qui s'associe à la figure du destin. Paradoxale liberté que ce texte donne à penser.

Trois moments dans l'argumentation du texte: le désordre apparent du monde comparé à une grande foire, le destin à l'oeuvre qui se cache derrière cet apparent désordre, la vertu de l'homme sage ou la connaissance au service du bonheur.

Dès le début du texte Epictète compare le monde à une grande foire. En apparence c'est le désordre, un égoïsme partagé collectivement, en apparence tout semble décousu et n'obéir à aucune loi. Mais ceci n'est qu'apparence. Le peu d'hommes qui réfléchissent et comme au spectacle regardent le jeu des acteurs avec la distance nécessaire pour comprendre le spectacle..ces quelques hommes cherchent à construire les lois qui ordonnent ce désordre apparent. Le spectacle, en tant que vue d'ensemble qui attire le regard , la vue, est condition de la théorie, de la réflexion.

Cette foire est un lieu d'échanges commerciaux, de transactions marchandes. Qu'y touve-t-on? des bêtes de somme, des boeufs, des animaux serviles qui se soumettent aux règles du travail,suivent le troupeau sans se poser de question. Bref si l'on sort de la comparaison on voit que Epictète dénonce les entraves que les hommes se donnent de leur propre chef. Les hommes participent à la foire sans se poser de questions.

Ils sont engagés mais jamais en situation de recul.

Les philosophes sont les hommes du recul, les spectateurs du monde, ce qui inclut d'ailleurs leur propre vie: ils posent la question du pourquoi et de comment..bref ils n'en restent pas à la seule question des moyens mais s'interrogent sur le sens du monde qu'ils habitent. Ils ne cherchent pas l'efficacité mais veulent comprendre. Ainsi renoncent-ils à l'action précipitée...ce qui ne veut pas dire le renoncement à l'action. En effet la philosophie est d'abord action mais il y a action et action. Comme l'écrira Pascal, les hommes ont tendance à confondre action et divertissement.

Divertissement.

Quand je m’y suis mis quelquefois, à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent, dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir, n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place. On n’achètera une charge à l’armée si cher, que parce qu’on trouverait insupportable de ne bouger de la ville ; et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir.

Mais quand j’ai pensé de plus près, et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j’ai voulu en découvrir la raison, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de près.

Quelque condition qu’on se figure, si l’on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde, et cependant qu’on s’en imagine, accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher. S’il est sans divertissement, et qu’on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu’il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point, il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent, des révoltes qui peuvent arriver, et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables ; de sorte que, s’il est sans ce qu’on appelle divertissement, le voilà malheureux et plus malheureux que le moindre de ses sujets, qui joue et se divertit.

Les hommes pris au piège de la grande foire y perdent toute liberté prisonniers de leurs affects et pulsions ou encore de leurs désirs aléatoires de richesses et d'honneurs. Soumis au hasard de la satisfaction de leurs désirs ils en perdent le repos et surtout toute possibilité de bonheur. Ils ne se soucient écrit Epictète que de leurs possessions, de leurs serviteurs et de leurs magistratures...ils croient être les maîtres et sont esclaves de leurs passions...le maître a une âme plus servile que son esclave.

Quel est alors le sens de cette liberté dont parle Epictète? Ce n'est pas une totale liberté d'indépendance comme le souligne la suite du texte, le destin gouvernant le monde.

Les hommes comme on vient de le voir sont pris au piège des représentations forgées par leur imagination. C'est sur ces représentations qu'il nous faut agir si l'on ne veut pas en être victime.

les hommes croient naïvement agir de leur propre chef: ils ne voient pas que tout obéit à des lois naturelles, que la finalité est à l'oeuvre dans le monde. Faut-il en conclure un déterminisme rendant impensable toute idée de liberté? Non répond ce texte car l'homme dispose d'une liberté fondamentale qui consiste en l'exercice de sa volonté.

.................................................

2.Texte de Bergson

Nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles. Cette tendance, issue du besoin, s'est encore accentuée sous l'influence du langage. Car les mots (à l'exception des noms propres) désignent des genres. Le mot, qui ne note de la chose que sa fonction la plus commune et son aspect banal, s’insinue entre elle et nous, et en masquerait la forme à nos yeux, si cette forme ne se dissimulait déjà derrière les besoins qui ont créé le mot lui-même. Et ce ne sont pas seulement les objets extérieurs, ce sont aussi nos Propres états d'âme qui se dérobent à nous dans ce qu’ils ont d'intime, de personnel, d'originalement vécu. Quand nous éprouvons de l’amour ou de la haine, quand nous nous sentons joyeux ou tristes, est-ce bien notre sentiment lui-même qui arrive à notre conscience avec les mille nuances fugitives et les mille résonances profondes qui en font quelque chose d'absolument nôtre? Nous serions alors tous romanciers, tous poètes, tous musiciens.» Le rire.

  1. pourquoi ne voyons-nous pas les « choses mêmes » ? Que faut-il entendre par cette expression ?
  2. quel est le champs lexical du langage dans ce texte ? qu’en déduisez-vous ?
  3. quelle conception expose Bergson à propos de la formulation de nos sentiments intimes ? Pourquoi est-il difficile de les exprimer ? Quel serait l’art susceptible selon-vous de les exprimer au mieux ?
  4. comment comprendre ce « nous » général ?
  5. vous rédigerez le plan de ce texte ainsi que la question à laquelle il répond, et la réponse qu’il apporte ..cette réponse est la thèse du texte

Entre les choses et nous s'inscrit un écart, une distance...l'être ne se ressaisit pas dans sa singularité.. L'homme attribue des étiquettes aux "choses-mêmes". il a besoin de classer, de catégoriser afin de ramener la diversité à l'unité. L'homme a besoin de cette démarche car il a d'abord un rapport utilitaire au monde avant d'avoir un rapport de connaissance ou de contemplation. Dans d'autres textes Bergson qualifiera l'homme d'homo faber c'est à dire de fabricateur d'outils, avant que d'être homo sapiens.

Thèse: Les mots, trop généraux et abstraits, nous dissimulent non seulement la réalité extérieure, mais également notre propre vie intérieure.

Plan du texte.

a) Enoncé d’une première thèse sous forme de constat: la réalité nous est cachée; entre les choses et nous il y a un écran. Bergson donne ensuite les raisons de cette obscurité:

  • Première raison: les besoins de l’action provoquent en nous cette tendance à ne pas voir les choses.
  • Deuxième raison: les défauts du langage, le langage abstrait et anonyme.

b) Généralisation de la thèse: le voile de la langue porte aussi bien sur le monde extérieur que sur notre monde intérieur.

c) Une solution possible: le regard de l’artiste semble pouvoir lever le voile posé sur les choses par les mots.

a) « Nous ne voyons pas les choses mêmes... »: Seule l’intuition (vision) peut nous permettre d’accéder aux choses. Si « nous ne voyons pas les choses mêmes... », c’est que le langage est incapable de nous transporter au coeur même de la réalité. En effet, le terme « étiquettes », qui anticipe sur la suite du texte, situe le problème de notre rapport au monde sur le terrain du langage.

« cette tendance issue du besoin »: Cette tendance propre à l’intelligence humaine à étiqueter les choses, c’est-à-dire à les classer répond aux exigences de la vie pratique. Une étiquette collée sur un produit donne une indication sur le produit (la date de fabrication, date limite de consommation, provenance), c’est-à-dire tous les renseignements utiles pour le consommateur ou le destinataire, et seulement ceux-là. L’intelligence ne retient des choses que ce qui est utile pour son activité. Elle schématise, réduit, simplifie. Elle ne connaît que ce qui est utile. C’est la vie qui exige cette simplification; vivre c’est simplifier. Quand nous agissons il nous faut des repères stables, car la réalité est complexe, changeante, très variée, et notre intelligence ne pourra saisir, épuiser cette variété: « originellement nous ne pensons que pour agir, c‘est dans le moule de notre action que notre intelligence a été coulée » (P. 532, Bergson, oeuvres complètes, édition du centenaire). Or classer une chose, l’étiqueter c’est lui attribuer une marque, un signe qui représente seulement ce qu’elle a en commun avec d’autre choses, c’est isoler une propriété par laquelle elle devient comparable, appréciable. L’intelligence a besoin d’identifier les choses, les êtres, elle doit en abstraire un aspect commun qui ne change pas, de régulier, de stable pour nous diriger dans un monde déconcertant par ces nuances infinies, par ses aspects multiples et contradictoires. Les mots nous rassurent et assurent un point d’appui stable, une prise invariable à notre action.

Cette tendance naturelle à schématiser, à identifier, à créer des identités stables est accentuée par le langage parce que le langage a lui aussi une origine utilitaire: « les choses que le langage décrit ont été découpées dans le réel par la perception humaine venue du travail humain. Les propriétés qu’il signale sont des appels à l’activité humaine » (La pensée et le mouvant). Bergson rejoint ici la tradition matérialiste (Lucrèce, Diderot) à laquelle s’oppose Rousseau qui dérive la parole non des besoins mais des passions (Essais sur l’origine des langues).

« Car les mots désignent tous des genres... »:

Si les mots sont incapables de nous transporter à l’intérieur même des choses, c’est qu’ils peuvent jamais exprimer, représenter ce qui est unique, individuel. Le langage ne peut atteindre l’individuel. Le mot ne désigne pas, en effet, un objet particulier, mais une classe d'objet, c'est-à-dire un concept. Bergson partage avec les nominalistes l’idée selon laquelle la réalité est constituée d’individualités singulières et originales et que les genres désignés par les mots n’existent pas dans la réalités. Le mot ne dit donc pas l’essence de la chose mais ce qui est commun, banal, que l’esprit sélectionne en fonction de ses besoins. Les mots ne sont que des symboles abstraits. Le réel est donc doublement voilé par notre manipulation intéressée des choses et par l’étiquetage qui en résulte.

b) « nos propres états d’âme... »: Non seulement les mots ne peuvent donner une représentation fidèle du monde extérieur, mais ils sont également incapables d’exprimer notre être psychique profond. Ils nous dérobent notre individualité. En effet, si les états de l’âme symbolisés par les mots sont, pour Aristote, identiques chez tous (De l’interprétation, 1, 16 a, 5-10), ils sont, pour Bergson, des sensations individuelles, originales, diverses, changeantes figées par la pensée conceptuelle. Le mot dissout l’originalité et la variété du sentiment dans la généralité plate et pauvre du concept. Le langage est une médiation, un intermédiaire qui fait écran, qui déforme, qui trahit le contenu original de nos pensées et de nos sentiments. Bergson dit « mille nuances...mille résonances » pour exprimer les richesse de nos sentiments qui débordent largement les limites du langage. Celui-ci fixe, immobilise « un être qui vit, qui se développe, qui change par conséquent sans cesse » (Essai sur les données immédiates de la conscience, édition du centenaire, P. 88). Le langage fixe, détermine, immobilise avec des concepts ce qui est fondamentalement mobile. Il ne peut « fixer que l’aspect objectif et impersonnel de l’amour, de la haine, et des mille sentiments qui agitent l’âme » (ibid., P. 108). Tous ces états psychiques si variables et différents selon les individus, le langage les désigne avec les mêmes mots, les mêmes concepts.

on retrouvera la même analyse chez Rousseau:

Les idées générales ne peuvent s'introduire dans l'esprit qu'à l'aide des mots, et l'entendement ne les saisit que par des propositions. C'est une des raisons pour quoi les animaux ne sauraient se former de telles idées, ni jamais acquérir la perfectibilité qui en dépend [...] Toute idée générale est purement intellectuelle ; pour peu que l'imagination s'en mêle, l'idée devient aussitôt particulière. Essayez de vous tracer l'image d'un arbre en général, jamais vous n'en viendrez à bout, malgré vous il faudra le voir petit ou grand, rare ou touffu, clair ou foncé, et s'il dépendait de vous de n'y voir que ce qui se trouve en tout arbre, cette image ne ressemblerait plus à un arbre. Les êtres purement abstraits se voient de même, ou ne se conçoivent que par le discours. La définition seule du triangle vous en donne la véritable idée : sitôt que vous en figurez un dans votre esprit, c'est un tel triangle et non pas un autre, et vous ne pouvez éviter d'en rendre les lignes sensibles ou le plan coloré. Il faut donc énoncer des propositions, il faut donc parler pour avoir des idées générales ; car sitôt que l'imagination s'arrête, l'esprit ne marche plus qu'à l'aide du discours. ROUSSEAU, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes.

c) « Nous serions alors tous romanciers, tous poètes... »: Devons-nous alors conclure que pour accéder aux choses-mêmes il faut se dégager des mots, faire l’économie du langage? C’est ce que suggère la référence à la musique, mais le romancier et le poète utilisent les mots. On ne peut résoudre cette difficulté que si on distingue deux types de langage: le langage abstrait de la science et un langage métaphorique, celui de l’artiste, capable de suggérer une multitude de sentiments et d’idées. L’artiste peut traduire ainsi exprimer ce que notre âme ressent, ce que « échouons à traduire entièrement » (Ibid. P. 109). En effet le langage du romancier ou du poète n’est pas subordonnée aux exigences utilitaires de l’action. Détaché de la vie pratique, l’artiste a une vision plus vive, plus directe de la réalité. C’est l’action, les urgences de la vie pratique qui limite notre champ de vision. Cette attitude, désintéressée; contemplative permet à l’artiste de percevoir « un plus grand nombre de choses ."

Jackson Pollock : L'Automne : Rythme d'Automne

le corps parle ici selon un langage qui n'est ni sa traduction ni sa stylisation. La peinture dvient un acte,d'où la formule action painting. Cette peinture est finalement très concrète car ancrée dans les mouvements du corps. Selon la position du corps l'artiste fait varier la morphologie des signes. (le dripping)

Au rythme physique va correspondre le rythme graphique.

c'est d'abordune énergie qui jaillit sur le mur ou sur la toile..A ce titre ce tableau peut être lu comme une sorte d'autoportrait de l'artiste.

.....................................................................................................................

3texte de Spinoza

Si les hommes avaient le pouvoir d'organiser les circonstances de leur vie au gré de leurs intentions, ou si le hasard leur était toujours favorable, ils ne seraient pas en proie à la superstition. Mais on les voit souvent acculés à une situation si difficile, qu'ils ne savent plus quelle résolution prendre; en outre, comme leur désir immodéré des faveurs capricieuses du sort les ballotte misérablement entre l'espoir et la crainte, ils sont en général très enclins à la crédulité. Lorsqu'ils se trouvent dans le doute, surtout concernant l'issue d'un événement qui leur tient à cœur, la moindre impulsion les entraîne tantôt d'un côté, tantôt de l'autre; en revanche, dès qu'ils se sentent sûrs d’eux-mêmes, ils sont vantards et gonflés de vanité.

(... ) D'infimes motifs suffisent à réveiller en eux soit l'espoir, soit la crainte. Si, par exemple, pendant que la frayeur les domine, un incident quelconque leur rappelle un bon ou mauvais souvenir, ils y voient le signe d'une issue heureuse ou malheureuse; pour cette raison, et bien que l'expérience leur en ait donné cent fois le démenti, ils parlent d'un présage soit heureux, soit funeste.

(... ) Ayant forgé d'innombrables fictions, ils interprètent la nature en termes extravagants, comme si elle délirait avec eux.

Spinoza, Traité des Autorités Théologiques et Politiques, Pléiade, p.606-607

Questions :

1. Dégagez la thèse de l'auteur et les articulations du texte.

2. Expliquez le lien entre les notions suivantes: superstition, crédulité, présage, fiction…vous définirez pour cela ces termes

3. Donnez un exemple concret pour illustrer l'idée du second paragraphe: cette attitude est-elle raisonnable ?

4. D'après l'auteur, quelles sont les causes et les effets de la superstition ?

5. Selon vous, la sagesse est-elle compatible avec la superstition ?

le texte commence par l'énoncé d'une série de suppositions tout aussi impossibles les unes que les autres, voire absurdes. Spinoza livre en effet les conditions qui libéreraient les hommes de toute tentation superstitieuse. La première serait de pouvoir contrôler le futur. Les hommes ont peur de l'inconnu et en particulier du temps qui leur échappe. Cette première supposition n'est d'ailleurs que supposition et non hypothèse car entièrement produite par notre imagination. Les hommes manifestent ainsi leur peur de la condition humaine, de l'historicité à laquelle ils appartiennent. Imagination et peur sont donc les premières causes de la superstition. Autre cause posée par Spinoza: la peur du hasard et la fuite de la contingence qui appartient elle aussi à la condition humaine. Cette seconde cause est annoncée par la deuxième supposition. Absurdité du comportement humain,comme le soulignent ces deux suppositions. En effet vouloir contrôler le hasard est tout présomptueux et surtout manifeste une totale mécompréhension des lois qui gouvernent la nature et y introduisent un ordre nécessaire, réduisant ainsi toute prétention du hasard. Les superstitieux sont d'abord des hommes qui ignorent tout de ces lois de la nature, la nature incluant la nature humaine. Ce texte met en valeur la nature de l'homme, les lois qui la gouvernent...et de ce fait on comprend mieux alors pourquoi les hommes sont gouvernés par cette tentation superstitieuse...et l'illusoire liberté de la vplonté. Ce n'est qu'en se libérant de leur peur, de leur méconnaissance..qu'ils parviendront à une véritable liberté entendue comme affranchissement à l'égard des passions et affects qui nous gouvernent.

ce que nous apprend aussi cette série de suppositions c'est l'anthropocentrisme des hommes qui n'ont pas su tenir compte dans leur attitude de la révolution copernicienne et maintiennent tou Jours l'homme au centre de l'univers. Dans l'Ethique Spinoza dira à ce propos que l'homme se prend pour un empire dans un empire. Anthropocentrisme doublé d'un anthropomorphisme dans la mesure où l'homme attribue à la nature des qualités humaines qu'elle ne peut posséder.

Mais on les voit souvent acculés à une situation si difficile, qu'ils ne savent plus quelle résolution prendre; en outre, comme leur désir immodéré des faveurs capricieuses du sort les ballotte misérablement entre l'espoir et la crainte, ils sont en général très enclins à la crédulité.

Le paradoxe que souligne ici Spinoza est que ces hommes si certains de la puissance de leur volonté la perdent au moment de prendre une décision. Indécis et ballottés, comme soumis au principe de la mécanique des fluides, ils ne savent plus que faire, s'en remettent au hasard renonçant ainsi à l'usage de leur réflexion. Attitude irrationnelle et déraisonnable qui se traduit par la crainte, passion triste paralysante rendant impossible l'action et la réalisation de soi. L'espoir est tout autant à redouter que la crainte car produits par l'imagination l'un et l'autre ne peuvent engendrer que des illusions. Cela aboutit à l'orgueil nous dit Spinoza..à une aliénation totale au domaine des passions. A force de vouloir contrôler le temps et refuser la condition humaine les hommes se perdent dans une totale aliénation.

(... ) D'infimes motifs suffisent à réveiller en eux soit l'espoir, soit la crainte. Si, par exemple, pendant que la frayeur les domine, un incident quelconque leur rappelle un bon ou mauvais souvenir, ils y voient le signe d'une issue heureuse ou malheureuse; pour cette raison, et bien que l'expérience leur en ait donné cent fois le démenti, ils parlent d'un présage soit heureux, soit funeste.

Dans un second moment du texte Spinoza montre par un exemple comment les hommes transforment la nature en surnaturel. Cela lui permet de présenter le mécanisme de la superstition. Le point de départ reprend ce que nous avons analysé précédemment: la crainte. Survient un événement extra-ordinaire, quelque chose à quoi on ne s'attend pas. Cela suppose que les hommes aiment les habitudes, redoutent ce à quoi ils ne sont pas préparés. Ils aiment le retour de l'identique, ce qui confirme qu'ils n'aiment pas et craignent le temps et ses imprévus. Ainsi fuient-ils en fait la condition humaine.

C'est pourquoi la mémoire va tout de suite se mettre en activité pour ramener l'inconnu à quelque chose de connu. (d'une certaine façon ce texte est une condamnation de l'analogie). Que le souvenir soit bon ou mauvais peu importe...ce qui importe c'est le refus de l'inconnu. Il y a donc un repli sur le passé et un refus du futur ou encore du présent. Négation du temps, négation du nouveau, peur de l'altérité..

Plutôt que de suivre la rationalité scientifique, et de chercher les lois de la nature, l'homme superstitieux cherche à interpréter les signes, ne tenant pas compte des démentis de l'expérience. Attitude irrationnelle et déraisonnable qui montre la puissance de l'imagination et la puissance fabulatrice de l'homme.

La raison est bien faible pour lutter contre les illusions...produites par l'imagination.

(... ) Ayant forgé d'innombrables fictions, ils interprètent la nature en termes extravagants, comme si elle délirait avec eux.

NIETZSCHE

Commenter cet article