Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

de l'établissement des faits à la construction du sens: le travail de l'historien

Publié le 22 Mars 2013 par maryse.emel in histoire

Prenons l'exemple de la situation des femmes au Moyen Age et comparons la vision hollywoodienne et celle de l'historien (G.Duby)

 

 


 

 

Georges Duby et l’imaginaire-écran de la féminité

Michelle PERROT
 

Quand, comment, pourquoi Georges Duby s’est-il intéressé à l’histoire des femmes, au point d’en faire le centre de son oeuvre dernière ? Une lecture, même cavalière, de ses écrits montre un intérêt croissant à partir du milieu des années 1970, en même temps qu’un changement de perspective. D’abord victimes d’un « mâle moyen-âge » qui les utilise comme un « leurre » jusque dans l’amour courtois, les femmes apparaissent , à un examen plus attentif, comme « dotées d’une puissance singulière ». Du moins les Dames, seules connaissables. Toutefois le regard de l’historien a du mal à percer la barrière d’un imaginaire qui opère comme un écran, à la fois obstacle et espace de projection des fantasmes masculins.

  A u commencement, Georges Duby ignorait les femmes, autant que les morts1. Cette double béance, qui ne laisse pas d’être troublante, il la signale lui-même dans son autobiographie intellectuelle, L’histoire continue. Pour indiquer aussitôt qu’il l’avait toujours obscurément ressentie comme un manque. Quand, alors, l’a-t-il assumée ? Pourquoi, comment a-t-il infléchi sa recherche au point de faire des femmes, notamment, un axe majeur de sa réflexion ? De se vouloir « historien des femmes » et de consacrer aux Dames du XIIe siècle la quasi totalité de son temps et de son œuvre dernière ? « J’avais du goût pour elles », écrit-il. Est-ce suffisant ? Non sans doute, pas même pour cet hédoniste au demeurant anxieux.

 Ce numéro de Clio, les apports de ceux qui, parmi les médiévistes, furent de lui les plus proches et peuvent ainsi apprécier la portée historiographique autant que personnelle d’un cheminement, exceptionnel dans sa génération, devraient permettre d’y voir plus clair.

 J’ai, pour ma part, plus de questions que de réponses. Ma contribution sera moins de l’ordre du témoignage que de la lecture profane. Témoin, je ne puis que redire la part, à la fois décisive et particulière, que Georges Duby a prise à l’Histoire des femmes en Occident, puisqu’il fut le médiateur déterminé entre l’éditeur italien initiateur, Laterza, et les historiennes françaises qui, depuis quinze ans déjà, labouraient le terrain, et accepta de partager avec elles la maîtrise de l’ouvrage. Georges Duby était convaincu de l’opportunité d’une telle entreprise, qui lui paraissait répondre à « la révolution inachevée, mais profonde, qui bouleverse les rapports des hommes et des femmes dans les sociétés occidentales » : phrase qu’il me demanda d’ajouter à l’introduction que je lui proposai pour cette histoire2.
Cette conviction d’une rupture contemporaine dans un système fixé depuis longtemps, il l’éprouvait fortement. A côté des facteurs scientifiques - prise en compte des « mentalités », influence de l’anthropologie sociale -, il l’invoque comme l’impulsion décisive qui le poussa à sauter l’obstacle. Étudiant l’émergence du mariage féodal, tel qu’il se met en place au XIIe siècle, clef de voûte de l’échange sexuel et social, il parle de « cette mutation que nous sommes en train de vivre ». Car « ce mariage dont je parle est le mien, et je ne suis pas tout à fait sûr de me déprendre du système idéologique qu’il me faudrait démystifier. Je suis concerné. Suis-je sans passion3 ? » Au milieu des années 1970, Georges Duby sentit probablement se fissurer le bloc des certitudes qui avaient façonné sa culture et sa vie. Cet historien, si soucieux de répondre aux questions du présent, tout en évitant le « péché d’anachronisme », a puisé sans doute dans l’inquiétude que provoquent de tels ébranlements la détermination d’une quête commencée, c’est vrai, depuis plus longtemps, mais « à petits pas, prudemment4 », le désir de passer de l’autre côté du miroir, de libérer la puissance d’imaginaire que le positivisme plus guindé des années 1960-1970 tenait encore en bride. Des premiers travaux érudits sur le Mâconnais (1946-1950) et sur l’économie rurale (1962) aux Dames du XIIe siècle, les changements - de thème, de ton, de style, de facture aussi, de regard surtout - sont immenses. J’y jetterai un coup d’œil candide avant de faire un « arrêt sur images », ces images de femmes qui le fascinaient, conscient de leur ambivalence, obstacle autant et plus qu’accès à la féminité.

Femmes victimes et dominées

 Les femmes apparaissent (apparaissent est bien le mot tant elles ne sont alors que silhouettes confuses) d’abord avec « les jeunes », dans le célèbre article des Annales5 dont Georges Duby attribuait la suggestion à un de ses étudiants d’Aix-en-Provence, Jacques Paul. Évoquant la turbulente et agressive virilité de ces célibataires condamnés à l’attente, il écrit : « Pendant toute son errance, la bande des jeunes se trouvait animée par l’espoir du mariage […] Tous les juvenes guettaient la riche héritière », telle « une meute lâchée par les maisons nobles […] à la conquête du profit et des proies féminines ». Les femmes, d’abord, sont objet de désir et de violence, d’une violence graduée toutefois selon le statut social. Sur cette violence, il reviendra souvent.
 Neuf ans plus tard, les femmes réapparaissent dans Le Dimanche de Bouvines6. Au vrai, Georges Duby s’interroge plutôt sur leur absence. Sur la scène de Bouvines, « tous les rôles sont tenus pas des hommes ». Les femmes se faufilent de deux manières : de « l’autre côté », celui de l’ennemi, telle la Comtesse-mère de Flandre, coupable de maléfices, classique figure féminine du mal et du malheur. C’est pourquoi les Templiers, qui se veulent exemplaires, doivent couper leurs cheveux pour dénier tout trait de féminité, jusque dans l’apparence. Ou alors, les femmes sont présentes dans le public des tournois, fête et rite des « jeunes » qui tentent de retenir leur regard, non pour les conquérir, mais pour se faire mieux voir du seigneur, qui tire les ficelles de la joute. La société chevaleresque est en effet monosexuelle, sinon homosexuelle, au point que pour certains qui, si longtemps, ont guerroyé loin des femmes, le mariage peut se révéler une terrible épreuve, une impossible étreinte.
Élu au Collège de France en 1970, Georges Duby organise à partir de 1973 un séminaire sur « Parenté et sexualité dans la chrétienté médiévale », où Paul Veyne intervient et où, dit-il, « j’aperçois parfois, dans le lointain, au fond de la salle, Foucault, discret, prenant des notes7 ». Foucault qui sans doute pense à son histoire de la sexualité8 : la présence conjointe de ces trois hommes au Collège de France, la convergence de leurs préoccupations, sinon de leurs approches, est le signe d’une conjoncture intellectuelle dont G. Duby est aussi témoin et artisan. Amour courtois et mariage sont au cœur de sa réflexion. Le premier, idéalisé, mythifié, n’est qu’un jeu d’hommes où « les femmes ne furent jamais que des figurantes. Des leurres. En tout de simples objets », écrit-il dans sa préface au Roman de la Rose. Jean de Meung a beau célébrer « la franche inclination d’une âme qui s’est librement donnée9 ». Ce n’est pas l’amorce encore d’une nouvelle manière d’aimer, tant la notion d’égalité entre les sexes est étrangère au Moyen Âge, résolument « mâle », misogyne, pénétré non seulement de la supériorité du masculin sur le féminin, mais encore de la « mauvaiseté » des femmes, faibles, perverses, épuisantes, source du mal dans le monde et dans les relations privées. La pensée des clercs est, à cet égard, fondamentale, surtout en ces XIe-XIIe siècles où l’emprise de l’Église s’appesantit sur les familles et sur les cours.
Dans Les trois Ordres, Georges Duby montre combien les femmes sont hors jeu, hors classe10. Elles servent ceux qui prient, travaillent ou se battent et ne comptent pas. Excepté les prostituées, les seules à se faire rétribuer et à entrer ainsi dans la sphère publique, elles sont hors salaire, « au degré le plus bas de la soumission ». D’autant plus qu’au XIIe siècle, le péché devient plus qu’autrefois sexuel. Les femmes ? Il faut les contenir.
Le mariage est à cet effet la meilleure stratégie dont Georges Duby scrute la place dans le système féodal. Dans Le Chevalier, la femme et le prêtre, sommet d’une anthropologie historique qui a fait date dans l’histoire des femmes, il montre comment la féodalité, par le mariage, règle à la fois l’échange des sangs et des biens, la procréation nécessaire à la poursuite des lignages, la sexualité et la discipline des femmes11. L’Église s’empare progressivement de ce levier en faisant du mariage un sacrement (qu’il n’était pas), reposant sur un rite et le consentement mutuel. Le contrôle du mariage par les chefs de lignage est un des aspects majeurs de la « révolution » féodale du XIIe siècle. Ils en font l’instrument des alliances et des implantations nouvelles, mariant seulement les fils aînés avec des filles mieux dotées, retardant le mariage des cadets (qui s’agglutinent aux « jeunes » impatients et frustrés, expédiés aux Croisades), mariant par contre toutes leurs filles dont ils usent comme de monnaie d’échange. La promotion des femmes dans tout cela ? Au vrai, Georges Duby ne la voit guère, pas plus qu’il ne croit au rôle positif de la religion et de l’Église.
Ce qui le frappe surtout, c’est la domination masculine et la femme victime. Les femmes du peuple sont l’objet de viols quotidiens, quasi légitimes : il est normal de forcer une femme qui résiste. « Il faut les contraindre », dit André le Chapelain. Les claires fontaines sont des lieux de prise, tandis que dans les maisons nobles, la chambre des dames est en fait un espace ouvert à la circulation et aux convoitises des chevaliers. L’épanchement d’une sexualité masculine normalement vigoureuse est parfaitement licite et les femmes sont un vase offert à l’éjaculation. Aux « fades idylles dont nous entretient aujourd’hui en France le roman historique12 », à la représentation d’une ère médiévale féminine - « quatre cents ans de grand épanouissement, où la femme jouait vraiment le premier rôle », selon Régine Pernoud13, dont l’œuvre a sans doute constitué pour lui une manière de défi - il oppose un Mâle Moyen Age14 où le pouvoir de l’homme sur femmes et enfants est absolu, où le mariage est la possession de la femme et de la terre et la chambre des époux « cet atelier, au cœur de la demeure aristocratique […] le champ d’un combat, d’un duel, dont l’âpreté était fort peu propice au resserrement entre les époux d’une relation sentimentale15 ».
Il développe ce point de vue tant dans ses articles sur l’amour que dans Guillaume le Maréchal16. « Ce livre leste aide […] à aborder mieux armé deux problèmes clés de l’histoire des sociétés : quelle idée les hommes de guerre se faisaient-ils en ce temps de la mort ? Quelle place abandonnaient-ils aux femmes17 ? » De fait, l’enquête se fait plus serrée. G. Duby compte le nombre de fois où il est question des femmes dans la relation de Jean d’Early : sept fois seulement, dans la scène mortuaire et dans les tournois. Résolument masculine, la société chevaleresque fait des femmes des êtres clivés, entre leur corps qu’elles doivent à leur époux et leur âme qu’elles doivent à Dieu. « Craintes, méprisées et étroitement soumises », elles sont « une illusion, un voile, un paravent » pour les amours des hommes et cette fondamentale relation d’amitié qui plus que tout les lie. La domination masculine semble si forte que Georges Duby doute parfois qu’on puisse faire autre chose qu’une histoire des représentations (discours, images), assez proche sur ce point (sans qu’il le cite jamais du reste) de Pierre Bourdieu qui mettait en doute la capacité des dominé(e)s à faire l’histoire de leur domination18. Une histoire des femmes est-elle possible ? Au milieu des années 1980, la réponse à cette lancinante question ne paraissait pas évidente à Georges Duby.

« Dotées d’une puissance singulière »

12On sait, pourtant, combien Georges Duby s’est engagé dans cette aventure. Aux dernières lignes de son livre sur le mariage féodal, il écrit : « Il faudrait toutefois ne pas oublier parmi tous ces hommes qui seuls, vociféraient, clamaient ce qu’ils avaient fait ou ce qu’ils rêvaient de faire, les femmes. On en parle beaucoup. Que sait-on d’elles ? »

13« Ne pas oublier ». « Ne les oublions pas ». Cette préoccupation devient, dans les années suivantes, un souci majeur, tant dans les ouvrages collectifs dont il avait la direction (Histoire de la vie privée, étape intermédiaire et décisive ; Histoire des femmes...) que dans son œuvre propre, couronnée par ces Dames du XIIe siècle, qui lui tenaient tellement à cœur. Il présente d’ailleurs cet ouvrage comme le résultat d’une longue enquête de quinze ans, dont le dernier tome paraît en juin 1996, six mois avant sa mort, ultime rendez-vous.

14Certes, il ne modifie pas radicalement son point de vue. Il insiste au contraire sur l’extrême difficulté de connaître les femmes en raison de la médiation presque constante des mots et des images des hommes. Mais sa volonté de savoir - et c’est bien cela qui fait l’histoire - a pour résultat une autre manière de voir. Une attention à l’infime, aux interstices, aux résistances qu’on perçoit dans l’acharnement des hommes et leurs obsessions mêmes. Lecture retournée, inversée, en quelque sorte, attentive aux revers des textes, au creux des discours, aux réticences, aux allusions, aux ombres des récits. Georges Duby scrute les généalogies, en quête de la « mémoire des aïeules », les écrits des clercs aux prises avec le sexe, mais aussi poésies et romans plus pénétrés d’imaginaire, s’attachant aux figures de Dames qui s’y dessinent, des plus célèbres - Héloïse ou Iseut - aux plus obscures - Juette ou Emma. Surtout, il introduit une dynamique du pouvoir jusque là absente. Il perçoit des femmes actives, vivantes, capables de résistance, de refus d’un mari ou à un mari qui leur déplaît, de retrait jusque dans la réclusion, surtout en cas de veuvage, état qui autorise une marge de manœuvre non négligeable. Il entrevoit des femmes certes « dominées, mais dotées d’une puissance singulière ».

D’abord, par la position qu’elles seules peuvent conférer aux hommes. Un célibataire n’est rien. Un homme marié est un « senior ». « L’homme a mille fois plus de valeur que la femme, mais il n’en a presque pas s’il ne possède pas lui-même une femme, légitime, dans son lit, au cœur de sa propre maison. » C’est le mariage qui a fait de Guillaume un Maréchal, un « haut homme », doté d’une femme riche, d’une terre, d’une famille, de fils à placer, de filles à marier. Un patron puissant et respecté, érigé en modèle par son biographe pour tous les chevaliers ainsi célébrés19. La « valeur » vient ici par les femmes, les dames.

16Celles-ci disposent aussi d’un rôle de maîtresse de maison, gérant de manière parfois despotique la domesticité féminine qui leur échoit ; d’épouse assise sur le lit conjugal, comme sur un trône aux côtés de leur époux (ainsi pour Emma) ; de mère qui garde auprès d’elle ses filles jusqu’à leur mariage et jusqu’à sept ans ses petits garçons, excessivement câlinés parfois, à jamais frustrés de leur exil de la chambre des dames de leurs enfances ; de veuve, enfin, autorisée à beaucoup plus de liberté, se forgeant de ses deniers une réputation de bienfaitrice susceptible d’être inscrite dans la mémoire des hommes, sur un tombeau, un monument, une chronique...

Les femmes existent jusque dans leurs corps troublants. Par leur chevelure, leurs regards furtifs, leurs sourires, leurs larmes, leurs gestes, leur aptitude aux plaisirs du lit qui semblent importer davantage à certains chevaliers, au point que les clercs éprouvent le besoin de les régenter, de dire le permis et le défendu des postures amoureuses, les femmes s’affirment. Et c’est pourquoi, sans doute, les hommes sont contraints à plus de précautions, qu’il s’agisse de la conclusion d’une alliance, de la conduite d’un mariage ou d’une tentative de conquête. Dans la naissance de l’amour occidental, dans cette dilectio qui suppose plus d’égalité dans le couple qui entreprend son long, très long chemin vers le mariage d’amour, les femmes, du moins les Dames, ont probablement joué un rôle par leur désir même. Il faudra désormais non plus les forcer, mais les séduire. Il est intéressant de comparer, à cet égard, la dernière version que Georges Duby donne du « modèle courtois » avec les précédentes : elle intègre davantage le jeu des femmes elles-mêmes20.
Il y eut le champ clos des tournois. Il y eut le lit de la chambre des dames. Mais il y eut aussi les lieux de la culture spirituelle ou savante. Non seulement l’hérésie où les sectes contestataires comptaient beaucoup de femmes ; mais la religion établie, où l’Église, du moins certains dans l’Église comme André le Chapelain ou Robert d’Arbrissel, fondateur de Fontevraud, couvent mixte, sur lequel les travaux de Jacques Dalarun avaient attiré l’attention, misent plus souvent sur elles. Dans les couvents où elles étaient placées, les filles s’instruisaient pendant que leurs frères s’épuisaient au combat ou au tournoi, emportés dans la fougue de cette compétition virile si souvent destructrice. Dans la renaissance du XIIe siècle, « ne les oublions pas. Tout donne à penser en effet que leur participation à la culture savante fut plus précoce et plus étendue que celle des mâles de l’aristocratie laïque21 ». Moins superficiellement « litteratae » que les chevaliers, « elles jouaient un rôle central dans la compétition culturelle dont la cour était le théâtre […] Ne constituèrent-elles pas l’un des relais essentiels entre la “renaissance” et la haute société laïque22 ? »

19Dans une société en pleine croissance, il y avait plus de place pour le plaisir, la reconnaissance des individus, les exigences des femmes. Leurs refus et leurs vouloirs ont sans doute formé, dans le diagramme de forces qui constitue l’interaction sociale, un facteur non négligeable, encore que difficile à apprécier. Là réside, plus que dans « les simagrées du jeu d’amour courtois », le « ferment d’une promotion de la femme », que Georges Duby avait longtemps mise en doute et dont il admet l’existence autour de 1180, possible date charnière dans l’évolution des relations entre les sexes, principal souci de l’histoire des femmes auquel il adhère pleinement. Et il faut redire combien, sur ce questionnement, il y avait accord entre lui et les responsables de l’Histoire des femmes.

20Ainsi, Georges Duby a-t-il été conduit, par sa propre réflexion et l’influence d’une historiographie en plein essor, à accorder plus d’importance à l’action des femmes, à les voir autrement - « fortes, bien plus fortes que je n’imaginais », écrit-il en quittant les Dames -, sans toutefois aller jusqu’à leur donner la parole, tant elles restent pour lui des images.

Femmes-images

Et ce statut de la femme-image appelle quelque réflexion. Pour Georges Duby, les femmes sont d’abord cela et, à cet égard, inconnaissables. « Des femmes du XIIe siècle, je ne saisirai jamais rien de plus vrai qu’une image, celle qui flottait dans l’esprit des rares hommes dont nous avons conservé les écrits23. » Pas grand-chose en somme.
Images, les femmes le sont de fondation, ontologiquement en quelque sorte, puisqu’Ève est créée à partir d’Adam par Dieu qui avait « fait l’homme à son image ». Elle est image d’image, à jamais seconde, subordonnée, succédanée, et cela dès l’origine, avant même la Chute. « La femme n’est jamais qu’un reflet d’une image de Dieu. Un reflet, on le sait bien, n’agit pas de lui-même. L’homme seul est en situation d’agir24. » Cette position initiale d’Ève est à la fois signe de la misogynie foncière, organique, de l’imaginaire médiéval des rapports de sexes, et justification de la nécessaire soumission des femmes, voulue par Dieu, dans son geste initial, aggravée et confortée par le péché originel. Les hommes doivent contrôler, diriger les femmes, ces faibles créatures, les consigner à l’ombre de la maison. Dieu leur a confié ce devoir, cette mission (impossible), que l’Église et les clercs leur rappellent sans cesse. Dans l’âge féodal qu’explore Georges Duby, et tel qu’il le voit, la religion chrétienne est la principale source d’oppression des femmes, qui n’y trouvent guère de consolation et de possibilité d’expression.

23Images, les femmes le sont aussi par fonction, aux mains du seigneur qui les transforme en appât dans les alliances qu’il ébauche : filles promises, distribuées, données, reprises, selon les opportunités et les intérêts, non pas pour elles-mêmes, dépourvues d’individualité, de nom, voire de prénom (certains mémorialistes les omettent dans leurs patientes généalogies, parlant de fille ou de femme de...), mais en raison de ce qu’elles représentent, de leur valeur matérielle et symbolique. Ou encore, femmes « leurres » (le mot revient sans cesse) dans les tournois de l’amour courtois, dont Georges Duby a démonté les rouages du pouvoir et de la séduction masculine. Autant et plus que du vrai corps des Dames, quasiment hors d’atteinte, on joue de leur image. Cette image dont les prêtres dénoncent pourtant le piège si périlleux et qu’il faut, pour éviter la tentation, dissimuler au regard, en l’empaquetant dans ces étoffes qui l’emprisonnent et qui, du coup, font rêver.

Images, les femmes le sont dans les œuvres d’art où se déploient les désirs, les fantasmes et les rêves sublimés des hommes qui seuls écrivent, sculptent et peignent, maîtres absolus de la représentation matérielle et de l’univers symbolique qu’ils nous ont légués du Moyen Âge. Les femmes médiévales, nous les voyons par leurs yeux, ou plutôt par la perception élaborée, codifiée, stylisée, autorisée qu’ils en ont laissée et qui n’a rien de spontané ni de réaliste. Et, tel un voile, ces femmes imaginées, imaginaires, s’interposent à tout jamais entre de soi-disant femmes « réelles » et les spectateurs que nous sommes. L’imaginaire médiéval est riche, mais c’est un imaginaire-écran de la féminité, au double sens du terme : de barrière, qui forme obstacle à la vision directe ; de surface de projection pour les peurs et les désirs des hommes. C’est cet imaginaire qu’explore Georges Duby, avec le sentiment, découragé parfois, d’une impossible atteinte, mais aussi le plaisir de libérer les puissances de l’imaginaire et du rêve. « Imaginons », « Il faut imaginer », « Imaginons-les »... sont des commandements réitérés, une invite à dépasser les ressources d’un positivisme étroit, puisque « les petits faits vrais » dont il se repaît habituellement font en l’occurrence défaut. L’imagination comme voie royale pour l’historien, et notamment pour l’historien des femmes ? Certes. Mais comment faire ? Y a-t-il une méthode particulière d’analyse des textes ? Et plus encore, de l’iconographie, spécialement difficile à décrypter si l’on cherche du signifiant ? Plus visuel qu’auditif, Georges Duby a parlé de « ce goût violent qui depuis toujours me portait vers l’œuvre d’art ». Cet amateur de musées, ce contemplateur passionné de tableaux, ce familier des peintres, peintre lui même, était épris des images de femmes, rencontrées, repérées, obstinément cherchées, dans les églises et les manuscrits de la chrétienté. Il avait voulu consacrer un volume spécifique aux Images de femmes25, dont les nécessités éditoriales avaient réduit la place dans l’Histoire des femmes en Occident. Cet ouvrage, il avait souhaité le diriger et l’organiser et, dans son introduction, c’est un véritable discours de la méthode qu’il nous livre, avec la conscience aiguë de cette gageure : comment connaître les femmes à travers ces représentations régies par des codes iconographiques précis, faisant séries, et de surcroît, productions des seuls hommes ?
Les images sont des barrières autant que des chemins de la connaissance. « Les images que nous récoltons sont plus ou moins stylisées, plus ou moins réalistes. Toutefois, c’est ma conviction personnelle, jamais cet écran [je souligne] ne saurait être totalement percé. Il nous faut abandonner le rêve positiviste d’atteindre la réalité des choses du passé. Nous en resterons toujours séparés », écrivait Georges Duby en 198626. Combien plus des femmes. « Les femmes ne se représentaient pas elles-mêmes. Elles étaient représentées […] Aujourd’hui encore, c’est un regard d’homme qui se porte sur la femme. Les représentations figurées qui permettent d’approfondir l’histoire des femmes livrent en réalité très peu d’images qui ne soient pas celles que des hommes se sont faites de la féminité27. » L’image réelle (si cela a un sens) des femmes, on ne la connaîtra pas. Moins encore celle qu’elles pouvaient avoir d’elles-mêmes, sauf à supposer qu’à leur mise en scène par les hommes, elles prenaient quelque plaisir, un plaisir que les créateurs étaient susceptibles d’incorporer à leur œuvre, ce dont Georges Duby fait, pour le présent du moins, l’hypothèse. « Une analyse lucide des images de très grande consommation […] mettrait aisément en évidence cette permanence d’un machisme indéracinable et dont l’action, insidieuse, enjôleuse, s’avère singulièrement efficace. Dans la mesure même où, enrobée dans ce qu’il reste parmi nous de courtoisie, de galanterie, la vision de la femme qu’elles offrent aux femmes finalement les flatte et ne leur déplaît pas28. » Conclusion qui ne va pas sans poser question - celle notamment de la connivence et du consentement - et explique le malaise ressenti par certaines historiennes à ce prolongement inattendu de l’histoire des femmes. S’interrogeant de manière similaire à propos de la fresque de la Villa des Mystères de Pompéi, Paul Veyne concluait récemment avec plus de réserve encore, tandis que Françoise Frontisi-Ducroux, au terme d’une captivante étude sur « le sexe du regard », met radicalement en doute la possibilité d’atteindre le regard des femmes, « construction de l’imaginaire des mâles »29.
Ce qui montre les difficultés et les limites objectives d’une entreprise que Georges Duby ressentait avec une acuité presque douloureuse. « Résignons-nous : l’historien de ces époques lointaines n’a nul moyen de sonder les reins et les cœurs30. » « Résignons-nous : rien n’apparaît du féminin qu’à travers le regard des hommes31. »
Peut-être aussi celles d’une démarche qui bloque les femmes dans la position d’un insaisissable reflet ou dans la répétition d’une structure imposée et figée. Cette démarche, Georges Duby, on l’a vu, était en voie de la dépasser, allant au delà des images, dans la voie plus fluide des mots, dans l’écoute des voix, des cris et des chuchotements, dans l’analyse plus dynamique des pouvoirs et des résistances, dans une interrogation, timide il est vrai, sur le rôle éventuel de sa propre identité, parfois pour la repousser : « Parce que je suis un homme ? Non point32. » Parfois pour, plus modestement, l’admettre : « Car moi aussi je suis un homme33. »

Au terme d’une longue quête, menée peut-être depuis toujours - « je suis allé constamment du plus clair au plus obscur34 » -, en tout cas résolument depuis le début des années 1980 et avec quelle constance - « voici ce qu’à présent je m’évertue à reconnaître » -, Georges Duby prend congé, non sans nostalgie, des Dames, que tel le Perceval de Chrétien de Troyes, cheminant dans la nuit, le bois et la pluie, il a poursuivies. « Je n’ai entrevu que des ombres, flottantes, insaisissables […] Du moins, dans leur camp, sous les voiles dont l’autorité masculine les enveloppe […] derrière l’écran que dressent devant les yeux de l’historien les invectives et le mépris des hommes, je les devine […] fortes, infiniment plus fortes que je n’imaginais, et pourquoi pas, heureuses. » Les hommes ? « Ce sont eux, finalement, qui les ont manquées35. »

29Georges Duby a-t-il « manqué » les femmes ?

30« Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé », dit l’Écriture.

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Bibliographie

BOURDIEU Pierre

1993 « Remarques sur l’Histoire des femmes », dans Georges Duby et Michelle Perrot (dir.), Femmes et Histoire, Paris, Plon, pp. 63-66.

DUBY Georges

1964 « Dans la France du Nord-Ouest au XIIe siècle: les “jeunes” dans la société aristocratique », Annales E.S.C., t. 19, pp. 835-846.

1973 Le Dimanche de Bouvines, Paris, Gallimard.

1978 Les Trois ordres ou l’imaginaire du féodalisme, Paris, Gallimard.

1981 Le Chevalier, la femme et le prêtre, Paris, Hachette.

1983 « Que sait-on de l’amour en France au XIIe siècle ? », Oxford, Clarendon Press ; repris dans 1996b, pp. 1399-1411.

1984 Guillaume le Maréchal ou le meilleur chevalier du monde, Paris, Fayard.

1988 Mâle Moyen-Age. De l’amour et autres essais, Paris, Flammarion.

1991 L’Histoire continue, Paris, Odile Jacob (1992, Points Seuil).

1993 Préface. Le Roman de la Rose, Paris, Club français du Livre .

1995 Dames du XIIe siècle, I : Héloïse, Aliénor, Iseut et quelques autres ; II, Le souvenir des aïeules, Paris, Gallimard.

1996a Dames du XIIe siècle, III : Ève et les prêtres, Paris, Gallimard.

1996b Féodalité, préface de J. Dalarun, Paris, Gallimard, Quarto, 1500 p. (reprise de nombreux textes, édition souvent utilisée ici).

DUBY Georges et PERROT Michelle

1991-1992 (dir.) Histoire des femmes en Occident, 5 volumes (édition italienne, Rome, Laterza, 1990-91).

1992 Images de femmes, Paris, Plon.

FOUCAULT Michel

1976 La volonté de savoir, Paris, Gallimard.

PERNOUD Régine

1996 Histoire et lumière, Paris, Cerf.

VEYNE Paul, LISSARRAGUE François, FRONTISI-DUCROUX Françoise

1998 Les Mystères du Gynécée, Paris, Gallimard.

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Notes

1 Je dois cette expression « imaginaire-écran » à Alice Pechriggl qui développe ce concept dans sa thèse « Corps transfigurés. Stratification de l'imaginaire des sexes/genres », Paris, EHESS, 1998, sous la direction de Cornelius Castoriadis.
2 Duby - Perrot, 1991-1992, I.
3 Duby 1981; 1996b : 1175.
4 Duby 1991 : 197.
5 Duby 1964.
6 Duby 1973.
7 Duby 1991 : 200.
8 Foucault 1976.
9 Duby 1993.
10 Duby 1978.
11 Duby 1981.
12 Duby 1983 ; 1996b : 1405.
13 Pernoud 1998 : 40.
14 Duby 1988.
15 Duby 1983 ; 1996b : 1405.
16 Duby 1983 et 1984.
17 Duby 1991 : 195.
18 Bourdieu 1993.
19 Duby 1984.
20 Duby et Perrot, 1991-1992, II : 261-276.
21 Duby 1982.
22 Duby 1988 : 196.
23 Duby 1991 : 138.
24 Duby 1996a : 81.
25 Duby et Perrot 1992.
26 Duby 1988 (texte de 1986) : 125.
27 Duby et Perrot 1992 : 14 et 17.
28 Duby et Perrot 1992 : 33.
29 Veyne, Lissarrague, Frontisi-Ducroux 1998.
30 Duby 1995, II : 204.
31 Duby 1995, I : 11.
32 Duby 1995, I : 11.
33 Duby 1995, I : 7.
34 Duby 1991 : 212.
35 Duby 1996a : 111, 217, 218.

Michelle PERROT, « Georges Duby et l’imaginaire-écran de la féminité », CLIO. Histoire, femmes et sociétés [En ligne], 8 | 1998, mis en ligne le 05 juillet 2005, consulté le 22 mars 2013. URL : http://clio.revues.org/312 ; DOI : 10.4000/clio.312

 

autre vision plus ironique:

 

 

 

Ce qui confère à l'histoire sa dimension scientifique, c'est la méthode:

L'historien commence par rassembler des "traces" d'un passé humain auxquelles il va donner le nom de "fait historique". Ainsi le "fait" est-il construction au présent d'un ensemble de traces du passé, dispersées, ne prenant sens que dans ce travail combinatoire. Autant dire que le fait est toujours provisoire, hypothétique, puisque rien ne permet d'assurer qu'une nouvelle trace ne surgira, détruisant peut-être ce qui avait été établi. Le caractère scientifique de l'histoire, c'est cet inachèvement fondamental, cette démarche hypothétique.

 

 


Qu'est-ce donc que l'histoire ? Je proposerai de répondre : l'histoire est la connaissance du passé humain. L'utilité pratique d'une telle définition est de résumer dans une brève formule l'apport des discussions et gloses qu'elle aura provoquées. Commentons-la :

      Nous dirons connaissance et non pas, comme tels autres, "narration du passé humain", ou encore "oeuvre littéraire visant à le retracer" ; sans doute, le travail historique doit normalement aboutir à une oeuvre écrite [...], mais il s'agit là d'une exigence de caractère pratique (la mission sociale de l'historien...) : de fait, l'histoire existe déjà, parfaitement élaborée dans la pensée de l'historien avant même qu'il l'ait écrite ; quelles que puissent être les interférences des deux types d'activité, elles sont logiquement distinctes.

      Nous dirons connaissance et non pas, comme d'autres, "recherche" ou "étude" (bien que ce sens d'"enquête" soit le sens premier du mot grec istoria), car c'est confondre la fin et les moyens ; ce qui importe c'est le résultat atteint par la recherche : nous ne la poursuivrions pas si elle ne devait pas aboutir ; l'histoire se définit par la vérité qu'elle se montre capable d'élaborer. Car, en disant connaissance, nous entendons connaissance valide, vraie : l'histoire s'oppose par là à ce qui serait, à ce qui est représentation fausse ou falsifiée, irréelle du passé, à l'utopie, à l'histoire imaginaire [...], au roman historique, au mythe, aux traditions populaires ou aux légendes pédagogiques - ce passé en images d'Epinal que l'orgueil des grands Etats modernes inculque, dès l'école primaire, à l'âme innocente de ses futurs citoyens.

      Sans doute cette vérité de la connaissance historique est-elle un idéal, dont, plus progressera notre analyse, plus il apparaîtra qu'il n'est pas facile à atteindre : l'histoire du moins doit être le résultat de l'effort le plus rigoureux, le plus systématique pour s'en rapprocher. C'est pourquoi on pourrait peut-être préciser utilement "la connaissance scientifiquement élaborée du passé", si la notion de science n'était elle-même ambiguë : le platonicien s'étonnera que nous annexions à la "science" cette connaissance si peu rationnelle, qui relève tout entière du domaine de la doxa * ; l'aristotélicien pour qui il n'y a de "science" que du général sera désorienté lorsqu'il verra l'histoire décrite (et non sans quelque outrance, on le verra) sous les traits d'une "science du concret" (Dardel), voire du "singulier" (Rickert). Précisons donc (il faut parler grec pour s'entendre) que si l'on parle de science à propos de l'histoire c'est non au sens d'épistémè * mais bien de technè * , c'est-à-dire, par opposition à la connaissance vulgaire de l'expérience quotidienne, une connaissance élaborée en fonction d'une méthode systématique et rigoureuse, celle qui s'est révélée représenter le facteur optimum de vérité.

H.-I. MARROU
De la connaissance historique, éd. du Seuil  



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  Selon Marrou l'histoire n'a rien à voir avec la littérature, c'est une connaissance. Cependant, cette connaissance du singulier (rien à voir avec la définition qu'Aristote donne de la science, comme connaissance du général)se donne dans une dimension narrative qui peut faire douter de sa dimension scientifique:

C'est ce qu'affirme Gilles-Gaston Granger (Pensée formelle et sciences de l'homme, 1967) :

"Si l'on définit la science : construction de modèles efficaces des phénomènes, on voit que l'histoire nous échappe dans la mesure où elle se propose, non d'élaborer des modèles pour une manipulation des réalités, mais de reconstituer ces réalités mêmes, nécessairement vécues comme individuelles […] L'individuel passé échappe à une connaissance conceptuelle, c'est à dire à la science"

 


- C'est pour répondre à cette accusation d'idiographie et faire admettre l'histoire dans le   champ des sciences sociales (voire pour en être la fédératrice) que le groupe d'historiens réunis autour de la revue Annales prend ses distances avec l'événementiel (au profit de la longue durée, du "structurel") et avec le politique (au profit de l'étude des civilisations dans leurs aspects économiques, sociaux,  démographiques qui, par ailleurs se prêtent bien à une étude quantitative, statistique, sérielle). Il s'agit aussi de se distancier de l'histoire-récit dont la construction chronologique induit l'idée d'une causalité linéaire implacable. Au début des années 1970, les trois volumes de  Faire de l'histoire, publiés sous la direction de Jacques Le Goff et Pierre Nora, apparaissent comme le manifeste méthodologique de cette "nouvelle histoire".

 

- Cette "Ecole des Annales" acquiert une notoriété mondiale, sans pour autant convaincre nécessairement les autres disciplines de sa scientificité. De plus, depuis une vingtaine d'années surtout, des mises en garde s'élèvent, dans le milieu des historiens eux-mêmes, contre certaines démarches intellectuelles qui, pour "faire scientifique", risquent de tordre le cou à la réalité passée et donc à la vérité. Ainsi l'emprunt à d'autres disciplines de concepts ou de modèles peut conduire à des généralisations incertaines (ex : le totalitarisme) ou à des anachronismes (ex : la lutte des classes). De même la recherche des continuités risque de faire bon marché des phénomènes de rupture (ex : le débat Furet/Soboul sur la Révolution française) et l'analyse systémique peut conduire à l'oubli des sujets agissants et à la dilution des responsabilités (ex : le débat entre intentionnalistes et fonctionnalistes à propos du régime nazi et de la Solution finale). Sans parler de l'histoire enseignée où, à la fin des années 1970, l'opinion publique s'inquiète de l'ignorance des grands événements, des grands acteurs et de la chronologie dans laquelle sombreraient les élèves, privés ainsi des repères patrimoniaux indispensables à leur culture et à leur insertion dans la cité.

 

 

3.  L'histoire : un genre littéraire ?

- Depuis la fin du 19e siècle, les historiens universitaires en quête de scientificité mettent en garde chercheurs et enseignants d'histoire contre ce que Langlois et Seignobos qualifient d' "ornements littéraires", ajoutant qu'il faut "ne jamais s'endimancher" et reprochant à l'histoire romantique – et singulièrement à Michelet -  d'avoir voulu "faire revivre le passé" et d'avoir, à cette fin, eu "la préoccupation de l'effet". Or, disent-ils "le but de l'histoire est, non de plaire ni de donner des recettes pratiques pour se conduire, ni d'émouvoir, mais simplement de savoir". Ce souci de l'écriture simple et directe reste dominant dans les conseils que les historiens universitaires donnent aux étudiants et aux chercheurs. Et c'est une des raisons pour lesquelles leurs collègues littéraires, refusant implicitement de reconnaître à la production historique après Michelet tout caractère de "littérarité", ne l'incluent pratiquement jamais dans leur enseignement et leurs travaux (une exception récente : l'ouvrage de Philippe Carrard, Poétique de la Nouvelle Histoire, 1998)

 

- A l'inverse, les tenants américains du "linguistic turn (dits encore "narrativistes") tels que Hayden White (Metahistory, 1973) et les participants du colloque de Cornell (1980) considèrent l'histoire comme un genre narratif comme un autre : l'histoire, selon eux, n'a ni plus ni moins de réalité que le roman et relève donc du même type d'analyse. Ces thèses trouvent un écho chez l'historien français Paul Veyne (Comment on écrit l'histoire, 1971)

 

- Face à ces thèses – que suit, il est vrai, de peu, le scandale causé par les prises de position révisionnistes et négationnistes (Faurisson) - s'affirme la recherche d'une voie moyenne entre réalité et fiction. Elle s'exprime, en particulier, chez Michel de Certeau (L'écriture de l'histoire, 1975), Paul Ricoeur (Temps et récit, 1983-1985), plus récemment chez Roger Chartier (op. cit.) ou K. Pomian ("Histoire et fiction, Le Débat, n° 54, 1989). Pour ces auteurs, l'histoire est un discours sur la réalité mais c'est aussi une narration qui utilise les ressorts de la fiction : elle met le passé "en intrigue" (Ricoeur), elle crée du continu entre les traces discontinues de ce passé, elle met en scène des acteurs fictifs (peuple, classe, nation), elle utilise la métaphore, elle joue sur les temps de la conjugaison, etc. De son côté, le roman, pour toucher son public, se doit d'être vraisemblable, d'être "comme si passé" (Ricoeur), il cherche à créer un "effet de réel" (Barthes), par exemple par l'usage du passé simple.

P. Ricoeur (Temps et récit, 3) :

"L'histoire est quasi fictive dès lors que la quasi-présence des événements placés "sous les yeux" du lecteur par un récit animé supplée, par son intuitivité, sa vivacité, au caractère élusif de la passéité du passé […]. Le récit de fiction est quasi historique dans la mesure où les événements irréels qu'il rapport sont des faits passés pour la voix narrative qui s'adresse au lecteur : c'est ainsi qu'ils ressemblent à des événements passés et que la fiction ressemble à l'histoire"

 

K. Pomian (art. cit.)

" Faire savoir, faire comprendre, faire sentir : intériorisées par les historiens, les exigences que leur public leur présente les conduisent à introduire dans leurs travaux des objets fictifs et à en parler comme s'ils étaient réels. A cela s'ajoutent certains effets de la narration elle-même. Tout ouvrage historique confère à son sujet une certaine individualité: il lui assigne un début et une fin, il trace autour de lui une frontière, il élimine tout ce qui ne s'y rapporte pas. Entre le début et la fin il ménage des transitions et crée donc un semblant de continuité dans une matière qui est toujours irrémédiablement lacunaire. A partir du moment où l'on fait plus que décrire les sources elles-mêmes, les procédés de reconstruction mis en œuvre et les référents intentionnels et implicites, où, autrement dit, on ne se contente pas de la prose ascétique des catalogues, inventaires, annales, dictionnaires, chronologies ou rapports de fouilles, on introduit certains éléments fictifs, simplement parce qu'on respecte l'autonomie de la narration"

 

 

4. L'histoire : une construction

L'histoire ne peut être une résurrection ou une reconstitution du réel passé, elle en est un "arrangement" (Jacques Le Goff). Pour être nécessairement subjective, toujours incomplète, jamais définitive, cette construction se doit, du moins, d' être honnête.

 

- La construction qu'est l'histoire concerne d'abord les sources. Il n'y a  guère de "sources brutes", sinon les squelettes ou les cernes de croissance des arbres par exemple. Le plus modeste tesson de céramique est déjà un effet de l'art, une construction humaine, l'expression d'une intention, d'une subjectivité. Mais, surtout, parmi l'ensemble des traces du passé qui sont à sa disposition, le chercheur fait des choix : il constitue un "corpus" de sources,  privilégiant tel ou tel type de traces selon ses possibilités, ses compétences, procédant par échantillons quand les documents à sa disposition sont innombrables. En outre, son choix peut être limité par les difficultés d'accès à certaines archives (loi de 1979). Même quand les traces de la période qu'il étudie sont rares, l'historien (travaillant seul ou en équipe) ne saurait être exhaustif dans leur utilisation.

 

- Cette sélectivité se retrouve dans le traitement des faits. Lucien Febvre écrivait : "Les faits : du donné ? non du construit". D'une part, dans la masse des actes humains dont il retrouve la trace, l'historien opère des choix : il retient, généralement, ceux qui lui paraissent porteurs de sens (par rapport à sa problématique initiale), soit par leur fréquence, soit par leur caractère novateur, soit par leur retentissement (notion d'"événement"). D'autre part, ces "faits vainqueurs" qu'il retient, il les ordonne temporellement : s'il les présente le plus souvent dans l'ordre où ils se sont produits (chrono-logique), il lui arrive de procéder autrement et, de toutes façons, il découpe le temps, introduit une périodisation faisant apparaître des phases, des étapes, des cycles, distinguant des temporalités multiples…

 

- Cette construction s'achève par la "mise en texte" (le livre, le cours, etc.) par laquelle l'historien unifie le discontinu et l'hétérogène en une "totalité signifiante" (Ricoeur), "bouchant les trous" (Veyne), utilisant, sinon pour plaire, du moins pour convaincre, les ressorts d'une rhétorique qu'on a évoquée en troisième partie et, là aussi, faisant des choix narratifs, stylistiques…

 

-   Dans cette série de choix s'expriment d'autres enjeux que le souci de la recherche de la vérité : l'idéologie de l'historien, sa perméabilité à la "demande sociale", sa stratégie de carrière, etc… Ces choix sont plus ou moins conscients et, en tout cas, échappent le plus souvent à ceux qui le lisent ou l'écoutent. D'où l'intérêt d'un genre émergent, l'"ego-histoire" : l'historien propose – après coup - les clés de ses choix, retrace son itinéraire (cf. l'ouvrage collectif Essais d'ego-histoire où l'ouvrage de Georges Duby, L'histoire continue; cela devient aussi une habitude dans les soutenances d'habilitation à diriger des recherches)

 

- L'idée que l'histoire puisse être "objective" – au sens de restitution totale et impartiale du passé tel qu'il fût – est donc un non-sens. Mais il y a cependant, à défaut d'objectivité, des garanties contre la fantaisie de l'historien. D'abord son professionnalisme : depuis la fin du 19e siècle, la recherche et l'enseignement de l'histoire sont des métiers qui s'apprennent. Ensuite le fait que sa production s'effectue sous le regard critique de la communauté historienne (Karl Popper parle d'"intersubjectivité" et d'objectivité fondée sur "le caractère public et compétitif de l'entreprise scientifique"). Enfin le fait qu'une production historique digne de ce nom ne saurait être autoréférentielle : le "paratexte" (notes, inventaire des sources, bibliographie) fait que le texte historique est une construction vérifiable. Pour reprendre deux autres formules de Popper, on pourrait dire qu'une production historique, à défaut d'être "vraie", est capable de "vérisimilarité", tout en étant toujours "falsifiable".

On pourrait dire, avec Henri-Irénée Marrou (De la connaissance historique, 1954) :

"Ni objectivisme pur, ni subjectivisme radical; l'histoire est à la fois saisie de l'objet et aventure spirituelle du sujet connaissant : elle ce rapport h = P/p établi entre deux plans de la réalité humaine : celle du Passé, bien entendu, mais celle aussi du présent de l'historien, agissant et pensant dans sa perspective existentielle avec son orientation, ses antennes, ses aptitudes et ses limites, ses exclusives […] Que dans cette connaissance il y ait nécessairement du subjectif, quelque chose de relatif à ma situation d'être dans le monde, n'empêche pas qu'elle puisse être en même temps une saisie authentique du passé. En fait, lorsque l'histoire est vraie, sa vérité est double, étant faite à la fois de vérité sur le passé et de témoignage sur l'historien"

 

 

 

A l'historien incombe, pour reprendre une formule de Jacques Rancière "la tâche impossible d'articuler en un seul discours un triple contrat" : narratif, scientifique, politique. Il doit, à la fois, répondre au goût du récit historique assez répandu dans nos sociétés, dire aussi exactement que possible ce qu'il sait du passé et – les instructions officielles le  prescrivent, en tout cas, aux enseignants – contribuer à la transmission d'un patrimoine culturel. Quand on ne lui demande pas aussi de dire "rien que la vérité, toute la vérité" dans les prétoires (procès Papon), d'être un "recteur de mémoire" (affaire Aubrac) ou d'apporter sa caution aux innombrables commémorations… 

 

(source: Jean Leduc IUFM Toulouse 2002)

 

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