Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

dissertation: de quelle vérité l'opinion est-elle capable?

Publié par maryse.emel in la vérité


dissertation: de quelle vérité l'opinion est-elle capable?


 
  
 
 
Ce corrigé n’est qu’un exemple…il n’y a aucun attendu à l’épreuve du baccalauréat . Seule la réflexion est à elle-même son propre critère de vérité.
Il faut cependant être attentif au sens des mots afin de construire une réelle problématique. C’est l’exigence essentielle pour ce type de sujet. La seconde exigence est de retrouver la pensée commune à propos des questions posées afin de mettre à jour ce qu’on appelle le paradoxe du sujet. (ainsi dans ce sujet le paradoxe serait de tenir ensemble la notion d’opinion et celle de vérité, du moins si on s’en tient à une certaine conception de l’opinion mais aussi de la vérité ; en effet ce sujet interroge beaucoup plus la notion de vérité que celle d’opinion, car on a bien souvent tendance à diviniser la vérité alors qu’elle ne saurait être absolue, plus proche en fait du vraisemblable que du vrai)
Le sujet ne se réduit pas à définir la vérité produite par l’opinion mais plutôt à mettre en valeur ce que l’opinion peut dégager comme vérité à son propre sujet…et de la vérité. La leçon de l’opinion c’est peut-être de montrer la difficulté à tracer une frontière nette et radicale entre la vérité et l’opinion.
Ce sujet attend l’examen d’un troisième terme, celui de vraisemblable.
 
 De quelle vérité l’opinion est-elle capable ?
 
 
I. On peut être capable de tout du pire comme du meilleur. 
« Cap, pas cap… » ainsi se mesure-t-on à ses camarades dans la cour de récréation. Ce sont  ses propres excès que l’on est en capacité de montrer, sa capacité bien souvent à braver les interdits.
Examinons le  sens de l’expression « mesure de capacité »
Les mesures de capacité servent à mesurer des contenances. La capacité d'un objet mesure la quantité de matière que peut contenir cet objet. On nous demande donc de mesurer la quantité de vérité que contient l’opinion mais aussi de quelle vérité elle est porteuse peut-être d’abord sur elle-même.  Si on mesure la vérité de l’opinion, en fait si on s’interroge sur sa « capacité » de vérité,  on n’est pas loin de l’affirmation de Protagoras pour qui l’homme est la mesure de toute chose, dans la mesure où la vérité variera autant que les opinions.  Dès lors il apparaît que la capacité de l’opinion serait de produire un certain relativisme , une vérité propre à chacun, au risque de faire disparaître la vérité .  Enfin de même qu’on se demande de quoi quelqu’un est-il capable, on peut se demander jusqu’où l’opinion est-elle capable d’aller…de vérifier ses limites, si seulement elle est capable de limite…cet illimité étant alors le risque de l’irrationnel…Ce n’est pas par hasard que Platon examine le statut de l’opinion dans un texte qui traite de l’illimité, avec la mise à l’épreuve d’un esclave confronté aux nombres irrationnels , irrationnel surgissant au moment de la mise à l’essai de la démonstration  de la duplication du carré. L’opinion n’est ainsi jamais bien loin d’un dérapage dans l’irrationnel.
 Rappelons-nous en effet des conséquences fâcheuses de l’opinion en matière politique quand elle se coalise pour mener au pouvoir des tyrans ou encore les lenteurs de l’opinion à adhérer à la vérité dans les sciences, Bachelard en appelant d’ailleurs à une rupture avec l’opinion. Selon lui, l'opinion n'a pas sa place dans les sciences. Il la qualifie d'obstacle épistémologique, avec lequel il faut rompre...l'opinion ne pense pas, écrit-il. Il faut aller contre l'opinion. C'est ainsi dit-il encore que l'alchimie n'est pas une science et que la chimie n'en découle pas...mais dans les classes de scientifiques, quand une expérience est faite, on sent  traîner comme une vieille odeur du souffre de l'alchimiste...Ainsi le scientifique n'est-il pas à l'abri de la tentation de l'irrationnel.

L’opinion est par définition volatile. Elle n’a pas de socle comme l’écrit Platon dans Ménon, où il compare l’opinion aux statues de Dédale, privées de socle et donnant ainsi l’illusion de se mouvoir librement, sans attaches. (cf texte plus bas)
Volatilité et illimitation de l’opinion. Cependant elle fascine et séduit. On pourrait voir là la vérité de l’opinion, une vérité paradoxale puisque l’opinion n’a rien à voir avec le savoir et que lui accorder le statut de vraie peut relever d’un abus.
L’opinion n’est pas loin du préjugé. Il faut donc s’en méfier. C’est la leçon de la démarche scientifique par exemple.
La science rompt avec l’opinion car tout ce qui séduit relève de l’irrationnel et s’oppose à la démarche rationnelle de la science.. La notion d’obstacle épistémologique :  « L’esprit scientifique nous interdit d’avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement. Avant tout, il faut savoir poser des problèmes. Et quoi qu’on dise, dans la vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d’eux-mêmes. C’est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique (…) Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit » Bachelard, La formation de l’esprit scientifique.

On notera aussi la subjectivité de l’opinion et son dogmatisme : l’opinion vise à établir un rapport de forces sans jamais justifier ou fonder ses assertions.
 
(dans cette première partie on s’appuiera sur Platon qui souligne à plusieurs reprises dans Menon ou Gorgias les risques de dérapage irrationnel que porte en soi la notion d’opinion)
De quoi tire-telle sa force ?
du nombre et de la force du nombre
de l’autorité due au prestige de celui qui la défend
de la paresse er de la lâcheté de ceux qui la reçoivent
de leur utilité. Nous avons en effet tendance à suivre ce qui sert nos intérêts.
 
Cette dimension utilitaire, pragmatique de l’opinion, est-elle cependant tout à fait absente de la vérité ?
 
 
 
 
 
Les illusions de la vérité.
 
Les limites de l’objectivité..un concept forgé par les sciences elles-mêmes , dans le but de leur intérêt propre. Un concept par conséquent qui peut avoir un usage idéologique, voire irrationnel. La science fixe elle-même son champ de vérité en fonction de méthode et d'expérimentations. Cependant l'illusion serait de croire à une totale vérité, car, il suffit d'examiner l'histoire des sciences, le savoir n'est pas achevé et il ne construit que des modèles provisoires...La vérité n'est que partielle et devient partiale quand on la croit définitivement établie. Ainsi la vérité peut aussi être un alibi pour fonder plus un rapport de force, qu'une réelle vérité.
 
Nietzsche écrit: « Qu’est-ce donc que la vérité ? Une multitude mouvante de métaphores, de métonymies, d’anthropomorphismes, bref, une somme de relations humaines qui ont été poétiquement et rhétoriquement haussées, transposées, ornées, et qui, après un long usage, semblent à un peuple fermes, canoniales et contraignantes : les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont, des métaphores qui ont été usées et qui ont perdu leur force sensible, des pièces de monnaie qui ont perdu leur empreinte et qui entrent dès lors en considération, non plus comme des pièces de monnaie, mais comme métal. » Nietzsche, Vérité et mensonge au sens extra-moral
 
 Ainsi la vérité n'est pas plus assurée que l'opinion....

L’opinion permet de mesurer la légitimité du pouvoir politique en place. Il y a une vérité pratique de l’opinion.
            Le conflit des opinions et des interprétations au cœur de la démocratie et du contrôle de l’abus de pouvoir. A ce propos on évoquera la métaphore construite par Montesquieu à propos de l’abus de pouvoir : les grands espaces désertiques dont il parle dans De l’Esprit des lois ou dans Les Lettres Persanes.
 
                  Il ne faut pas confondre agir et savoir. L’opinion a sa place dans la sphère de l’action. Comme le souligne Descartes dans Le Discours de La Méthode il nous faut souvent agir avant de savoir si nous agissons vraiment comme il le faudrait. Il nous faut alors nous en remettre à l’opinion la plus vraisemblable. Ce vraisemblable n’est certes pas une totale vérité, cependant, il se rapproche du vrai.
Mais allons plus loin. Le vrai ne serait-il pas en fait toujours vraisemblable ? C’est la leçon de toute démarche scientifique que de nous montrer que le vrai n’est qu’une construction hypothétique et à ce titre toujours provisoire. Le vraisemblable, parce que conforme aux exigences de la raison, est donc condition de la vérité...au même titre que l'opinion peut-elle être aussi vraisemblable.Cependant le vraisemblable de l'un et l'autre varie.

Dans le domaine des science ce vraisemblable s'oriente selon Kant, vers un idéal régulateur qui lui donne une orientation. Le savoir a ses limites au sens où il ne peut s'achever, mais ses bornes reculent  de jour en jour, même si l'horizon demeure.. La vérité scientifique n'est jamais atteinte mais il y une vérité métaphysique qui lui donne sens.

Mais de même que c'est la fécondité de la théorie qui permet de la garder, de même c'est l'efficacité de l'opinion par rapport à des valeurs qui la maintiendra.

 

  

 

 

 Menon Platon : les statues de Dédale

[96c] ...

SOCRATE.-- Est-ce à dire que la vertu (arete)  ne serait pas enseignable ?

MÉNON.-- [96d] Il ne semble pas, si du moins nous avons droitement (orthôs) examiné [la chose] ! Au point que je m'étonne (thaumazo) (1) même, Socrate, car, de deux choses l'une : ou bien il n'y aura jamais d'hommes (andres) (2) bons, ou bien, s'il y en a, dans quelle direction [chercher] le principe générateur de ceux qui deviennent bons ?

SOCRATE.-- Il se pourrait bien, Ménon, que moi aussi bien que toi, soyons au nombre des hommes (andres) du commun (3), et que toi, Gorgias ne t'ait adéquatement instruit, ni moi Prodicos. Il nous faut donc avant toutes choses tourner notre esprit (noun) vers nous-mêmes (4) et chercher quelqu'un, qui que ce soit, qui, d'une manière quelconque, nous rendra [96e] meilleurs (5). Or je dis ceci en considérant notre recherche de tout à l'heure, et la manière ridicule dont il nous a échappé que ce n'est pas uniquement sous la conduite d'epistèmès que sont droitement (orthôs) et heureusement menées par les hommes (anthrôpois) leurs affaires : c'est probablement pour cela que nous échappe la compréhension de la manière dont adviennent les hommes (andres) bons. (6)

MÉNON.-- Que veux-tu dire par là, Socrate ?

SOCRATE.-- Ceci : que d'une part il faille que les hommes (andras) bons soient bénéfiques (7), [97a] cela du moins, nous avions convenu à juste titre (orthôs) qu'il ne saurait en être autrement, n'est-ce pas ? (8)

MÉNON.-- Oui.

SOCRATE.-- Et qu'ils seront bénéfiques pour autant qu'ils conduisent droitement (orthôs) les affaires pour nous, cela aussi, je pense, nous en avons convenu de belle manière (kalôs). (9)

MÉNON.-- Oui.

SOCRATE.-- Mais qu'il ne soit pas possible de conduire droitement (orthôs) si l'on n'est réfléchi (phronimos), cela, nous sommes comme des gens qui en ont convenu pas droitement (orthôs). (10)

MÉNON.-- Et comment donc parles-tu droitement (orthôs) maintenant ? (11)

SOCRATE.-- Je vais [te le] dire. (12) Si quelqu'un, connaissant la route de Larissa (13), ou d'où tu veux autre part, s'y rendait et y conduisait d'autres [personnes], que dire d'autre sinon qu'il conduirait droitement (orthôs) et heureusement ? (14)

MÉNON.-- Absolument.

SOCRATE.-- [97b] Mais qu'en serait-il de quelqu'un se formant droitement (orthôs) une opinion sur quelle est cette route, bien que n'y étant jamais allé et n'en ayant nulle connaissance (15) ? Celui-ci ne conduirait-il pas droitement (orthôs) aussi  ?

MÉNON.-- Absolument.

SOCRATE.-- Et aussi longtemps donc, je suppose, qu'il aura une opinion droite sur ce dont l'autre [a] une epistèmèn, il ne sera en rien un guide inférieur, croyant vrai bien que n'usant pas de phronèsis, à celui qui use de phronèsis là-dessus ? (16)

MÉNON.-- En rien, certes.

SOCRATE.-- Donc une opinion vraie, à l'égard de la rectitude de l'action (17), n'est en rien un guide inférieur à phronèseôs ; et c'est cela que nous avons tout à l'heure laissé de côté, dans l'examen, à propos de l'aretès, du genre de chose qu'elle pourrait bien être (18), en disant [97c] que seule phronèsis conduit à agir droitement(orthôs) ; il y avait donc aussi une opinion vraie.

MÉNON.-- Il semble bien.

SOCRATE.-- En rien donc n'est moins bénéfique opinion droite qu'epistèmès.

MÉNON.-- A ceci près, Socrate, qu'en ayant l'epistèmèn, on arriverait toujours à ses fins, alors qu'avec l'opinion droite, tantôt on réussirait, tantôt pas. (19)

SOCRATE.-- Que dis-tu ? En ayant toujours une opinion droite, ne réussirait-on pas toujours, aussi longtemps qu'on se formerait des opinions droites ?

MÉNON.-- Cela me paraît nécessaire. Au point que je m'étonne (thaumazo) (voir note 1), [97d] Socrate, les choses étant ainsi, que l' epistèmè soit en fin de compte beaucoup plus en honneur que l'opinion droite, et [je me demande] pour quelle raison on les distingue l'une de l'autre.

SOCRATE.-- Sais-tu donc pourquoi tu t'étonnes, ou te le dirai-je ?

MÉNON.-- Oui certes, dis-le-moi.

SOCRATE.-- C'est parce que tu n'as pas tourné ton esprit (noun) (20) vers les statues de Dédale ; mais peut-être n'y en a-t-il pas chez vous ?

MÉNON.-- Mais pourquoi donc parles-tu de ça ?

SOCRATE.-- C'est qu'aussi bien celles-ci, si elles n'ont pas été attachées, prennent subrepticement la fuite et s'échappent, alors qu'attachées, elles restent en place.

MÉNON.-- [97e] Et après ?

SOCRATE.-- Posséder une de ses créations laissée sans liens n'a pas grande valeur, c'est comme un homme (anthrôpon) (21) enclin à la fuite, car elle ne reste pas en place ; attachée au contraire, elle a beaucoup de valeur, car ses œuvres sont tout à fait belles. Et après ? A quel propos j"en parle ? A propos des opinions vraies. C'est qu'aussi bien, les opinions vraies, aussi longtemps qu'elles restent en place, sont une belle chose et produisent [98a] des œuvres tout à fait bonnes ; seulement, elles ne consentent pas à rester en place très longtemps, mais s'échappent de l'âme de l'homme (anthrôpou), si bien qu'elles ne sont pas de grande valeur tant qu'on ne les lie pas par un raisonnement sur la cause. (22) Et cela, c'est, Ménon mon camarade, remémoration, (23) comme il a été convenu entre nous dans les [choses dites]antérieurement. (24) Lors donc qu'elles sont liées, elles deviennent premièrement epistèmai, ensuite fixes. Et c'est bien pour ça qu'epistèmè est plus en honneur qu'opinion droite, et c'est par un lien qu'epistèmè se distingue d'opinion droite.

MÉNON.-- Par Zeus, Socrate, il semble bien [que ce soit] quelque chose comme ça.

2 : Bachelard et la notion d’obstacle scientifique