Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

débattre dialoguer communiquer: le territoire de la conscience

Publié le 3 Octobre 2011 par maryse.emel in les échanges

 


 
Dead man...ou la question du territoire
 

A la rencontre de Forrester

A PROPOS DU FILM

Réalisé par Gus Van Sant 
Avec Sean ConneryRob BrownF. Murray Abraham (voir tout le casting
 2000 - Scénario par Mike Rich

Synopsis

Jamal est un jeune homme prometteur qui vit dans le Bronx entre parties de Basket-ball et oeuvres littéraires. Sa vie bascule, lorsqu'à la suite d'un pari, il entre dans l'appartement de William Forrester, auteur du roman du siècle Avalon Landing couronné du Prix Pulitzer. L'écrivain a cessé d'écrire, après ce premier roman. A partir de là, une véritable relation d'amitié va lier Jamal et William, qui va aider le jeune Jamal à affiner son écriture, ce dernier redonnant goût à la vie à William, qui était devenu très solitaire au fil des ans.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I. La dimension mécanique et technique de la communication

on cherche à transmettre des informations dans le cas de la communication avec l'espoir de limiter les incompréhensions.

l'idée de transmission implique un rapport inégal: il y a celui qui transmet et celui qui reçoit..

passivité de la communication ... les signes dont est constituée la langue sont ramenés à des signaux (voir le texte de Descartes sur le langage, lettre au marquis de Newcastle)

les signaux attendent de ce fait une réaction mécanique de celui qui les reçoit...dans une telle perspective la liberté est inconcevable.

exemple de communication: la communication médiatique

Communication : (etym : communicatio, action de faire part, de communicare, mettre en commun, communiquer) 1) Sens ordinaire : tout forme d’échanges de signes et tout dispositif permettant de faire circuler des mobiles ou des particules (les autoroutes, les fils électriques constituent des réseaux de communication) ou tout autre réalité transférable. En un sens plus restreint : processus par lequel une information est transmise d’un émetteur à un récepteur 2) Linguistique : la communication implique un code indépendant de ceux qui l’utilisent et qui leur préexiste. Dans le cas des animaux, ce code possédé instinctivement est un système de signaux. Dans le cas de l’homme, la langue est un système conventionnel qui peut prendre une formeintersubjective (communication directe), médiatisée (transmise par des dispositifs  artificiels) ou institutionnalisée (langues et pratiques symboliquesgrammaticalement ou politiquement « correctes »).Les signaux des animaux sont fixes, étroitement fonctionnels et univoques contrairement aux signes linguistiques, qui sont mobiles et ambigus. Un système de communication constitué d’un nombre limité de signaux comme ceux qu’utilisent tous les animaux n’est donc absolument pas un langage.

 

  II. la conscience ou le surgissement du "je" et d'autrui.la véritable comunication est découverte d'autrui...dans la création d'un territoire commun.

Communiquer, ce n’est pas seulement envoyer et recevoir comme une machine pourrait le faire : la personne est dans le coup. Communiquer est un acte jouissif s’il est accompli en conscience : le communicant est heureux dès qu’il y a contact, comme tout humain. Car communiquer est humain. Qu'est-ce à dire ? Un humain est un être-en-relation : il trouve le bonheur dans la communication. Supprimez la relation, vous supprimez l’humain. Jetez une bouteille à la mer : si quelqu’un trouve votre message et le lit, vous éprouverez une véritable joie. À cette joie vous pouvez mesurer l’importance d’une “véritable” communication. 

Trouver des échos à nos idées nous conforte et nous rassure. Il faut concevoir la communication comme une rencontre de consciences, sur un terrain commun (la langue, le lieu, le sens des gestes, des valeurs...). On ne peut communiquer que si l’on si l’on connaît d’avance les signaux auxquels s’attendre. Chiens et chats ne s’entendent pas ordinairement, parce qu’ils ont des codes différents de signaux de queue et d’oreille : le chat lève la queue quand il est irrité, alors que le chien la baisserait plutôt... les chiens et chats qui s’entendent sont ceux qui, parce qu’ils ont été élevés ensemble, sont "bilingues", chacun comprenant et le langage chat et le langage chien. Nous n’en sommes plus aux simples mécanismes, mais à l’appréhension des repères de l’autre, et au positionnement adéquat, permettant la transmission délibérée. Une véritable compréhension de l’autre est possible, puisqu’en l’écoutant nous pouvons nous mettre à sa place (dans une certaine mesure), sentir avec lui ce qu’il nous fait partager, se sentir avec lui, malgré nos différences :

il est autre mais sa parole résonne en moi.

Difficile de communiquer quand nous sommes identiques : il faut une altérité, le récepteur de l’information doit être “assez autre” pour qu’une rencontre ait lieu. Il faut entrer dans le monde des autres, sans pour autant sortir de soi-même. Une conscience peut heureusement entrer dans une autre sans lui appartenir : s’il y a communication, c’est donc qu’il y a quelque chose qui est déjà commun entre les communicants. Une vraie communication s’apparente à une communion. Tous s'accordent sur la même "fréquence d'onde" sans que les consciences se confondent : chacune reste particulière ; écouter, c’est se situer en tant que sujet face à un interlocuteur. 

Une bonne communication fait découvrir quelque chose, s’ouvrir à l’autre. La joie vient de ce que l’on connaît l’autre et que l’on partage avec lui quelque chose de nouveau. La finesse de nos compréhensions mutuelles dépend de nos qualités d’écoute et d’expression. Une communication est bonne quand elle éclaire : si l’Autre accepte l’éclairage que je lui propose, et s’il comprend mieux grâce à moi, il y a plaisir d’être ensemble, bonheur même. Communiquer, c’est reconnaître (se reconnaître soi-même et l’autre en tant qu’autre), donc saisir une permanence, une persistance du moi : pour reconnaître, il faut avoir connu... et s’en souvenir. Il faut aussi reconnaître en l’autre une valeur morale, sinon la parole de l’autre paraît intolérable : l’écouter revient à ne plus se respecter, ou à ne pas le respecter lui-même. 

 

quelques textes à mettre en perspective:

1. Stendhal, Le Rouge et le Noir

Avec la vivacité et la grâce qui lui étaient naturelles quand elle était loin des regards des hommes, Mme de Rênal sortait par la porte-fenêtre du salon qui donnait sur le jardin, quand elle aperçut près de la porte d'entrée la figure d'un jeune paysan presque encore enfant, extrêmement pâle et qui venait de pleurer. Il était en chemise bien blanche, et avait sous le bras une veste fort propre de ratine violette.

Le teint de ce petit paysan était si blanc, ses yeux si doux, que l'esprit un peu romanesque de Mme de Rênal eut d'abord l'idée que ce pouvait être une jeune fille déguisée, qui venait demander quelque grâce à M. le maire. Elle eut pitié de cette pauvre créature, arrêtée à la porte d'entrée, et qui évidemment n'osait pas lever la main jusqu'à la sonnette. Mme de Rênal s'approcha, distraite un instant de l'amer chagrin que lui donnait l'arrivée du précepteur. Julien, tourné vers la porte, ne la voyait pas s'avancer. Il tressaillit quand une voix douce lui dit tout près de l'oreille:

-- Que voulez-vous ici, mon enfant?

Julien se tourna vivement, et, frappé du regard si rempli de grâce de Mme de Rênal, il oublia une partie de sa timidité. Bientôt, étonné de sa beauté, il oublia tout, même ce qu'il venait faire. Mme de Rénal avait répété sa question.

-- Je viens pour être précepteur, madame, lui dit-il enfin, tout honteux de ses larmes qu'il essuyait de son mieux.

Mme de Rênal resta interdite, ils étaient fort près l'un de l'autre à se regarder. Julien n'avait jamais vu un être aussi bien vêtu et surtout une femme avec un teint si éblouissant, lui parler d'un air doux. Mme de Rênal regardait les grosses larmes qui s'étaient arrêtées sur les joues si pâles d'abord et maintenant si roses de ce jeune paysan. Bientôt elle se mit à rire, avec toute la gaieté folle d'une jeune fille, elle se moquait d'elle-même et ne pouvait se figurer tout son bonheur. Quoi, c'était là ce précepteur qu'elle s'était figuré comme un prêtre sale et mal vêtu, qui viendrait gronder et fouetter ses enfants!

-- Quoi, monsieur, lui dit-elle enfin, vous savez le latin?

Ce mot de monsieur étonna si fort Julien qu'il réfléchit un instant.

-- Oui, madame, dit-il timidement.

Mme de Rênal était si heureuse, qu'elle osa dire à Julien:

-- Vous ne gronderez pas trop ces pauvres enfants?

-- Moi, les gronder, dit Julien étonné, et pourquoi?

-- N'est-ce pas, monsieur, ajouta-t-elle après un petit silence et d'une voix dont chaque instant augmentait l'émotion, vous serez bon pour eux, vous me le promettez?

 


 

……………………………………………………………..

 2. Camus, L'Etranger

Tout refus de communiquer est une tentative de communication ; tout geste d'indifférence ou d'hostilité est appel déguisé

 


3. Jean Christophe Bailly

Tout commence avec la mobilité, avec la dissociation : l’animal est un végétal qui quitte le sol et puise sa sève en lui-même, qui devient autonome et se constitue comme limite. Avoir une limite, une carapace, une peau et y être enclos, c’est exister, c’est pouvoir et devoir bouger — telle est l’idée : chaque animal est une idée de forme déterminée par la motricité et qui se réalise au sein d’un répertoire lié à un milieu : il y a une forme-poisson liée à la nage, une forme-oiseau liée au vol, et plusieurs formes liées aux déplacements terrestres, ainsi que des formes intermédiaires ou qui transitent d’un milieu à un autre. Si les végétaux sont mobiles, c’est soit sous l’effet de forces qu’ils subissent, à commencer par le vent, soit par délégation, avec l’envoi des pollens et la dispersion des graines, mais fondamentalement ils ne bougent pas et c’est peut-être aussi pourquoi leur forme n’est jamais finie : ils croissent sans fin, ils changent au cours des saisons, ils n’ont pas vraiment de contours et, surtout, on peut les tailler, ce qui a été sélectionné repousse. Le règne animal, lui, a basculé dans la finition, la complétude. Même si la forme animale évolue, s’adapte, crée de nouvelles liaisons avec ce qui l’environne, même si en chaque individu elle traverse une phase de croissance, il reste qu’elle est d’emblée détachée et fermée, finie, et, par conséquent, fragile et insécable.

À partir de là, chaque idée de forme induit un usage du monde, une spécialité et une spatialité propres : un comportement. Ici les observations coutumières et celles de la science montrent un échafaudage de petits faits qui sont des hauts faits, des prouesses à travers lesquels le vivant apparaît comme un bricolage sophistiqué ou comme un film qui semble s’être comme à plaisir posé de complexes problèmes de tensions, de liaisons, de fondus-enchaînés, de montage. Et l’on peut citer de mémoire et dans le désordre l’agilité des singes, la vitesse du guépard, les parades amoureuses de l’épinoche, le « radar » des chauve-souris, la solidarité des loups, la toile d’araignée, l’odorat du saumon, les distances parcourues par tous les migrateurs, les infra-sons des éléphants et les ultra-sons des baleines... Mais ces constructions ou ces systèmes ne sont que quelques-unes des formes spectaculaires d’un immense chantier vivant où forme et territoire s’entrecroisent, proposant à chaque espèce et à chaque individu ce qui sera son monde et sa signature : c’est le Umweltde Jakob von Uexküll, et le Umwelt,c’est-à-dire le réseau ouvert des possibles autour de chaque corps de comportement, n’est ni un infra-monde ni un monde appauvri, c’est pour ainsi dire la pelote que chaque animal se forme en s’enroulant dans le monde avec ses moyens, avec son système nerveux, ses sens, sa forme, ses outils, sa mobilité.

Ces pelotes et le nœud gordien de leur imbrication, on a cru pouvoir les trancher d’un seul coup, avec la notion d’instinct, avec la théorie des animaux-machines ou avec le « pauvres en monde » qui en est en quelque sorte la filiale ontologique, mais l’on s’aperçoit qu’en les démêlant avec plus de patience on rencontre toute une ingénierie, des systèmes à fils et à connexions multiples qui forment des paliers, des marques, des limites et qui aboutissent, pour chaque individu, à une composition. Par conséquent, l’on débouche sur des procédures d’intelligibilité, sur des accordéons de questions et de réponses, sur la subjectivité. Maurice Merleau-Ponty, dans les cours sur la nature qu’il donna au Collège de France, en renouant avec la tradition « physicienne » de la philosophie antique, accorde aux animaux et à l’énigme de l’existence animale de longs développements inspirés, en se servant directement du concept de Umwelt. « Un champ d’espace-temps a été ouvert : il y a là une bête », écrit-il, et la superposition de ces champs d’espace-temps distincts forme la masse organisée du règne animal tout entier, lequel est comme une grammaire, autrement dit une possibilité non-finie de phrasés. Chaque phrase animale est une finition, un dégagement, une saisie, l’animal est pris dans la nasse de son espace-temps propre, mais il y a toujours une ouverture, les systèmes ne sont pas fermés, et c’est pourquoi Merleau-Ponty peut avancer cette formulation radicale : « L’animalité est le logosdu monde sensible : un sens incorporé. »

Ce qui s’ouvre par là, ce n’est pas tant une discussion sur « l’intelligence animale », avec toutes ses pénibles évaluations quantitatives, que la possibilité qu’il y ait, pour le sens, d’autres incorporations, d’autres voies que celles que le seul Umwelthumain capture, c’est qu’il n’y ait pas une exclusivité humaine du sens. Des nuages d’intelligibilité flottent autour de nous et s’entrecroisent, s’étendent, se rétractent. « Le déploiement d’un Umwelt, écrit Von Uexküll, c’est une mélodie, une mélodie qui se chante elle-même » : la mélodie est à la fois chant proféré et chant entendu à l’intérieur de soi. Chaque animal a en lui le chant de son espèce et commet sa variation. Ce chant varié décrit un paysage, autrement dit une lecture du paysage, un parcours, une traversée, une captation, une remémoration. Il en est des animaux grégaires, au champ d’espace-temps circonscrit, il en est d’autres qui l’étendent, et pour les migrateurs, sur des distances considérables : dans la scène d’école où la fin des vacances se marque pour les enfants par les réunions d’hirondelles, ce sont les hirondelles qui ont le champ d’espace-temps le plus vaste. Mais dans tous ces cas, la pelote formée avec le monde sera un territoire, et « monde » n’est rien d’autre que l’interférence de tous ces territoires entre eux, que « l’enveloppement des Umweltenles uns dans les autres ».

[1] Le sens incorporé (visite aux animaux) accompagne les lithographies de Gilles Aillaud pour le tome IV de son Encyclopédie de tous les animaux, y compris les minéraux (Franck Bordas Éditeur, Paris, 2000

il faut comprendre ce texte comme une défintion de la rencontre d'autrui...dans le dialogue qui s'établit avec autrui surgit un territoire. Ce territoire n'est pas clos ni impénétrable. C'est une sorte de nébuleuse, sans cesse en mouvement. il y a un enveloppement des corps les uns dans les autres. aucune frontière n'est dès lors pensable.

l'exemple animal ramène l'homme à sa juste mesure. 

4. Merleau Ponty

« L'usage qu'un homme fera de son corps est transcendant à l'égard de ce corps comme être simplement biologique. Il n'est pas plus naturel ou pas moins conventionnel de crier dans la colère ou d'embrasser dans l'amour que d'appeler table une table. Les sentiments et les conduites passionnelles sont inventés comme les mots. Même ceux qui, comme la paternité, paraissent inscrits dans le corps humain sont en réalité des institutions. Il est impossible de superposer chez l'homme une première couche de comportements que l'on appellerait « naturels » et un monde culturel ou spirituel fabriqué. Tout est fabriqué et tout est naturel chez l'homme, comme on voudra dire, en ce sens qu'il n'est pas un mot, pas une conduite qui ne doive quelque chose à l'être simplement biologique - et qui en même temps ne se dérobe à la simplicité de la vie animale, ne détourne de leur sens les conduites vitales, par une sorte d'échappement et par un génie de l'équivoque qui pourraient servir à définir l'homme ». Merleau-Ponty

 

« Si c'est le rapport latéral du signe au signe qui rend chacun d'eux signifiant, le sens n'apparaît donc qu'à l'intersection et comme dans l'intervalle des mots. Ceci nous interdit de concevoir comme on le fait d'habitude la distinction et l'union du langage et de son sens. On croit le sens transcendant par principe aux signes comme la pensée le serait à des indices sonores ou visuels, - et on le croit immanent aux signes en ceci que chacun d'eux, ayant une fois pour toutes son sens, ne saurait entre lui et nous glisser aucune opacité, ni même nous donner à penser : les signes n'auraient qu'un rôle de monition, ils avertiraient l'auditeur d'avoir à considérer telle de ses pensées. À la vérité, ce n'est pas ainsi que le sens habite la chaîne verbale et pas ainsi qu'il s'en distingue. Si le signe ne veut dire quelque chose qu'en tant qu'il se profile sur les autres signes, son sens est tout engagé dans le langage, la parole joue toujours sur fond de parole, elle n'est jamais qu'un pli dans l'immense tissu du parler ». Merleau-Ponty

 

équivocité des mots, création du sens dans les plis du parler...telle est la conclusion à laquelle nous parvenons. Ainsi la véritable communication est non pas élimination de l'équivoque mais dépassement de la solitude de chaque conscience dans la constitution d'un territoire commun, un "nous" où le sens du monde habité se rejoue sans cesse.

 

III. équivocité n'est pas ambiguïté

Commenter cet article