Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

le pouvoir et ses différentes figures ( quelques propos sur Britannicus de Racine)

Publié par maryse.emel in le pouvoir

« l’action du théâtre comme celle de la peste, est bienfaisante, car poussant les hommes à se voir tels qu’ils sont, elle fait tomber le masque, elle découvre le mensonge, la veulerie, la bassesse, la tartuferie … ; et révélant à des collectivités leur puissance sombre, leur force cachée, elle les invite à prendre en face du destin une attitude héroïque et supérieure qu’elle n’auraient jamais eue sans cela. » Antonin Artaud, Le théâtre et son double 

 

Dans Britannicus de Racine apparaissent plusieurs formes de pouvoir par un jeu de miroir entre les personnages.

- Deux femmes qui exercent chacune un pouvoir incompatible avec celui de l'autre: le pouvoir politique et maternel, attaché à une réalité politique cynique et en face le pouvoir des images, des fantasmes, dans la mesure où le personnage de Junie ne renvoie à aucune réalité historique et est la projection de Neron. 

- Deux conseillers : un défenseur de la raison d'Etat et de l'intérêt commun, une sorte de Machiavel sans illusion, et un courtisan en quête de son intérêt propre, de son goût du plaisir.

- Deux héritiers du pouvoir politique : Néron le transforme en tyrannie, Britannicus y renonce au nom de l'amour. Néron  le vertueux fait lui-même face à Néron le tyran.

 

Les mots sont doubles, comme les personnages, ils doublent au sens de la mafia. Ils trahissent.

Ce thème du double (de la doublure) renvoie à cette inquiétante étrangeté de Freud, où ce qui nous semble si quotidien révèle soudain une face cachée ignorée...inquiétante. (Dr Jeckyll and Mr Hyde)

Mais le double c'est l'image renvoyée par le miroir, c'est le reflet, qui nous fait parfois perdre de vue l'original mais nous le donne à voir dans un jeu de mise à distance. C'est le pouvoir de l'illusion, du "deus ex machina", du théâtre.


Le recours à des éléments comiques dans le texte retire de la force à la tragédie, comme si, quand il s'agit des jeux du pouvoir politique, il vaut mieux en rire...en tout cas s'en distancier comme le personnage de Junie joue sur ce thème de la mise à distance.....Elle finira par se retirer du monde chez les vestales. Tous les  personnages opèrent d'ailleurs cette mise à distance théâtrale, dans un jeu de re-présentation...à la fois présents au texte de Racine et éloigné par le temps de la représentation, éloignés du public et proches par le travail d'interprétation attendu, à la fois pris dans la fatalité tragique et dans le même temps cette fatalité est choisie comme le montre le jeu du décor de l'adaptation des Amandiers: la roue tourne mécaniquement mais les personnages y prennent place ou pas...Le destin stoïcien, qui associe la liberté de choix à la nécessité des lois de la nature.


Tentatives de définition du pouvoir à partir de textes:

"Celui dont les désirs ont atteint leur terme ne peut pas davantage vivre que celui chez qui les sensations et les imaginations sont arrêtées. la félicité est une continuelle marche en avant du désir, d'un objet à un autre, la saisie du premier n'étant encore que la route qui mène au second. La cause en est que l'objet du désir de l'homme n'est pas de jouir une seule fois et pendant un seul instant, mais de rendre à jamais sûre la route de son désir futur. Aussi les actions volontaires et les inclinations de tous les hommes ne tendent elles pas seulement à leur procurer, mais aussi à leur assurer une vie satisfaite. Elles diffèrent seulement dans la route qu'elles prennent: ce qui vient, pour une part, de la diversité des passions chez les divers individu, et, pour une autre part, de la différence touchant la connaissance ou l'opinion qu'a chacun des causes qui produisent l'effet désiré. Aussi, je mets au premier rang, à titre d'inclination générale de toute l' humanité, un désir perpétuel et sans trêve d'acquérir pouvoir après pouvoir, désir qui ne cesse qu'à la mort. La cause n'en est pas toujours qu'on espère un plaisir plus intense que celui qu'on a déjà réussi à atteindre, ou qu'on ne peut pas se contenter d'un pouvoir modéré: mais plutôt qu'on ne peut pas rendre surs, sinon en en acquérant davantage, le pouvoir et les moyens dont dépend le bien-être qu'on possède présentement."

Hobbes

 

« Posséder le « je » dans sa représentation : ce pouvoir élève l'homme infiniment au dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre. Par là , il est une personne; et grâce à l’unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne, c'est à dire un être entièrement différent, par le rang et la dignité, de choses comme le sont les animaux sans raison, dont on peut disposer à sa guise; et ceci, même lorsqu'il ne peut pas dire Je, car il l'a dans sa pensée; ainsi toutes les langues, lorsqu'elles parlent à la première personne, doivent penser ce « je », même si elles l'expriment pas par un mot particulier. Car cette faculté ( de penser) est l'entendement. Il faut remarquer que l'enfant qui sait déjà parler assez correctement ne commence qu'assez tard ( peut être 1 an après) à dire Je; avant, il parle de soi à la 3eme personne ; et il semble que pour lui une lumière vienne de se lever quand il commence a dire Je ; à partir de ce jour , il ne revient jamais à l'autre manière de parler. Auparavant il ne faisait que se sentir, maintenant il se pense ».

Kant

 

le pouvoir signifie 1.capacité physique  2. capacité légale  3.posséder les moyens
Dans les trois cas on ne souffre aucune entrave. Pouvoir c'est ne pas être empêché. Cela manifeste une totale liberté. Ainsi désirer le pouvoir c'est désirer une absolue liberté. Ce désir cache un total narcissisme que l'on retrouve dans Britannicus. Avoir le pouvoir c'est non pas manifester sa toute puissance, son rapprochement des Dieux, mais admettre les limites inhérentes au pouvoir. Pouvoir n'est  pas puissance.
C'est ainsi que Hobbes définit la liberté: pouvoir d'agir selon ses capacités (cf dans le texte l'image du lit de la rivière, du récipient).....
Le mot LIBERTÉ désigne proprement l’absence d’opposition (par opposition, j’entends les obstacles au extérieurs au mouvement), et peut être appliqué aux créatures sans raison ou inanimées aussi bien qu’aux créatures raisonnables. Si en effet une chose quelconque est liée ou entourée de manière à ne pas pouvoir se mouvoir, sauf dans un espace déterminé, délimité par l’opposition d’un corps extérieur, on dit que cette chose n’a pas la liberté d’aller plus loin. C’est ainsi qu’on a coutume de dire des créatures vivantes, lorsqu’elles sont emprisonnées ou retenues par des murs ou des chaînes, ou de l’eau lorsqu’elle est contenue par des rives ou par un récipient, faute de quoi elle se répandrait dans un espace plus grand, que ces choses n’ont pas la liberté de se mouvoir de la manière dont elles le feraient en l’absence d’obstacles extérieurs. Cependant, quand l’obstacle au mouvement réside dans la constitution de la chose en elle-même, on a coutume de dire qu’il lui manque, non pas la liberté, mais le pouvoir de se mouvoir ; c’est le cas lorsqu’une pierre gît immobile ou qu’un homme est cloué au lit par la maladie.
D’après le sens propre (et généralement admis) du mot, un HOMME LIBRE est celui qui, s’agissant des choses que sa force et son intelligence lui permettent de faire, n’est pas empêché de faire celles qu’il a la volonté de faire. Léviathan II 21
Montesquieu en appelait à des contre-pouvoirs........Le pouvoir dans sa force d'inertie devient abus de pouvoir et transforme tout en désert. Seul un contre-pouvoir aurait pu arrêter Néron.

LETTRE CXXIII.

USBEK AU MEME.

            La douceur du gouvernement contribue merveilleusement à la propagation de l'espèce. Toutes les républiques en sont une preuve constante; et, plus que toutes, la Suisse et la Hollande, qui sont les deux plus mauvais pays de l'Europe, si l'on considère la nature du terrain, et qui cependant sont les plus peuplés.
            Rien n'attire plus les étrangers que la liberté, et l'opulence qui la suit toujours: l'une se fait rechercher par elle-même, et les besoins attirent dans les pays où l'on trouve l'autre.
            L'espèce se multiplie dans un pays où l'abondance fournit aux enfants, sans rien diminuer de la subsistance des pères.
            L'égalité même des citoyens, qui produit ordinairement de l'égalité dans les fortunes, porte l'abondance et la vie dans toutes les parties du corps politique, et la répand partout.
            Il n'en est pas de même des pays soumis au pouvoir arbitraire: le prince, les courtisans, et quelques particuliers, possèdent toutes les richesses, pendant que tous les autres gémissent dans une pauvreté extrême.
            Si un homme est mal à son aise, et qu'il sente qu'il fera des enfants plus pauvres que lui, il ne se mariera pas; ou s'il se marie, il craindra d'avoir un trop grand nombre d'enfants, qui pourraient achever de déranger sa fortune, et qui descendraient de la condition de leur père.
            J'avoue que le rustique ou paysan, étant une fois marié, peuplera indifféremment, soit qu'il soit riche, soit qu'il soit pauvre: cette considération ne le touche pas: il a toujours un héritage sûr à laisser à ses enfants, qui est son hoyau; et rien ne l'empêche jamais de suivre aveuglément l'instinct de la nature.
            Mais à quoi sert dans un Etat ce nombre d'enfants qui languissent dans la misère? Ils périssent presque tous à mesure qu'ils naissent; ils ne prospèrent jamais: faibles et débiles, ils meurent en détail de mille manières, tandis qu'ils sont emportés en gros par les fréquentes maladies populaires, que la misère et la mauvaise nourriture produisent toujours; ceux qui en échappent atteignent l'âge viril sans en avoir la force, et languissent tout le reste de leur vie.
            Les hommes sont comme les plantes, qui ne croissent jamais heureusement si elles ne sont bien cultivées: chez les peuples misérables, l'espèce perd, et même quelquefois dégénère.
            La France peut fournir un grand exemple de tout ceci. Dans les guerres passées, la crainte où étaient tous les enfants de famille qu'on ne les enrôlât dans la milice les obligeait de se marier, et cela dans un âge trop tendre, et dans le sein de la pauvreté. De tant de mariages il naissait bien des enfants, que l'on cherche encore en France, et que la misère, la famine et les maladies en ont fait disparaître.
            Que si, dans un ciel aussi heureux, dans un royaume aussi policé que la France, on fait de pareilles remarques, que sera-ce dans les autres Etats?

            De Paris, le 23 de la lune de Rhamazan, 1718.

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