Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

éduquer

Publié le 31 Mai 2011 par maryse.emel in nature

« Un principe de pédagogie que devraient surtout avoir devant les yeux les hommes qui font des plans d'éducation, c'est qu'on ne doit pas élever les enfants d'après l'état présent de l'espèce humaine, mais d'après un état meilleur, possible dans l'avenir, c'est-à-dire d'après l'idée de l'humanité et de son entière destination. Ce principe est d'une grande importance. Les parents n'élèvent ordinairement leurs enfants qu'en vue du monde actuel, si corrompu qu'il soit. Ils devraient au contraire leur donner une éducation meilleure, afin qu'un meilleur état pût en sortir dans l'avenir. Mais deux obstacles se rencontrent ici : 1° les parents n'ont ordinairement souci que d'une chose, c'est que leurs enfants fassent bien leur chemin dans le monde, et 2° les princes ne considèrent leurs sujets que comme des instruments pour leurs desseins.

Les parents songent à la maison et les princes à l'État. Les uns et les autres ne se proposent pas pour but dernier le bien général et la perfection à laquelle l'humanité est destinée... Mais le bien général est-il une idée qui puisse être nuisible à notre bien particulier? Nullement! Car, quoiqu'il semble qu'il lui faille faire des sacrifices, on n'en travaille que mieux au bien de son état présent. Et alors que de nobles conséquences ne s'ensuivent pas! Une bonne éducation est précisément la source de tout bien dans le monde. »  

                                                                                    KANT, traité de pédagogie

 

  L'éducation rend-elle libre?

une telle question interroge le rapport paradoxal de la liberté et de l'éducation. Il y a bien en effet un paradoxe.

Éduquer c'est étymologiquement conduire hors de...Cela suppose une contrainte comme le met en scène l'allégorie de la caverne de Platon. il s'agir de sortir avec violence le prisonnier détaché de ses chaînes. Avant d'être éduqué le prisonnier n'est pas libre..par définition. Il est donc contraint à sortir de ses habitudes...mais comment appeler contrainte cet acte dans la mesure où l'état de celui qui est détaché est celui d'un prisonnier? Prenons d'ailleurs les mots à la lettre. On nous dit que le prisonnier est détaché, libéré de ses chaînes..Platon affirme ainsi que l'éducation nous rend libre, c'est à dire affranchi des contraintes du préjugé. Eduquer apparaît comme acte de libération, orientation du regard vers les vérités suprasensibles. L'élève est libéré de ses attaches au monde sensible, source d'illusion et d'aliénation. Conséquence politique de cette éducation..il devra redescendre dans la caverne et gouverner des hommes pas toujours ouverts voire même menaçants à son égard. Pour Platon, notons le encore tout le monde n'est pas susceptible d'être éduqué..il faut pour cela un certain naturel que tous les hommes ne possèdent pas nécessairement..rares sont d'ailleurs ceux qui peuvent vraiment sortir des chaînes du préjugé.

Cependant cette conception que nous venons rapidement d'esquisser n'est pas celle que l'on se fait spontanément de l'éducation.  L'éducation se définit spontanément comme contrainte. Mais la poser telle c'est présupposer une définition de la liberté. Cette dernière serait synonyme d'indépendance. Rêve narcissique et égoïste de l'enfant qui a du mal à supporter qu'on lui refuse ce que son désir tyrannique exige. Illusion de celui qui se prend pour un empire dans un empire, comme dirait Spinoza..

C'est bien pourquoi cette question peut sembler paradoxale à quelqu'un qui voit dans la liberté la totale réalisation de ses désirs...et qui néglige cette aliénation du désir...Pour ne pas quitter Spinoza rappelons-nous ce qu'il écrit dans l'appendice à la fin du  livre I de L'Ethique: les hommes sans exception sont victimes de cette illusion qui consiste à croire qu'ils sont maîtres de leurs volontés et désirs. Ainsi peut-on dire que l'éducation ne nous retire aucune liberté puisque nous n'en sommes pas pourvus. De même, que la pierre suit la loi de sa nature, l'homme suit la loi de ses déterminations. on retrouvera chez Freud cette définition de l'homme...un être nullement débonnaire à la recherche du bien pour son prochain, mais quelqu'un de fondamentalement égoïste et violent à l'encontre d'autrui.

Ainsi la vie sociale n'est-elle pensable qu'à la condition d'arracher l'homme à sa nature. Eduquer c'est donner à l'homme des normes et des règles qui lui permettront de vivre avec ses semblables. Faut-il en déduire cependant que la normativité de l'éducation rend impossible tout espace de liberté? Une éducation ne doit pas mécaniser l'individu mais lui permettre d'être porteur à son tour de règles et de normes susceptibles de faire bouger les valeurs de la société dans laquelle il évolue. C'est pourquoi l'éducation ne doit pas avoir pour but la simple répétition mais introduire une marge afin que l'individu s'émancipe et soit porteur d'un possible renouveau de la règle.(à ce titre on notera que le marginal n'est pas forcément celui qu'on croit)

L'éducation est un acte violent. Mais nous rend-elle libre? Au sens où elle nous libère de notre sauvagerie naturelle oui. Ne pas être soumis à sa nature est un état qu'on peut qualifier de libre. Cette discipline des affects et des impulsions rend l'homme capable de sortir de lui-même. c'est ce qu'écrit Kant dans ce texte:

    « La discipline nous fait passer de l'état animal à celui
       d'homme. Un animal est par son instinct même tout ce qu'il peut 
       être; une raison étrangère a pris d'avance pour lui tous les soins
       indispensables. Mais l'homme a besoin de sa propre raison. Il n'a 
       pas d'instinct, et il faut qu'il se fasse à lui-même son plan de
       conduite. Mais, comme il n'en est pas immédiatement capable, et qu'il
       arrive dans le monde à l'état sauvage, il a besoin du secours des
       autres. L'espèce humaine est obligée de tirer peu à peu d'elle-même
       par ses propres efforts toutes les qualités naturelles qui
       appartiennent à l'humanité. Une génération fait l'éducation de
       l'autre. On ne peut chercher le premier commencement dans un état
       brut ou dans un état parfait de civilisation; mais, dans ce second
       cas, il faut encore admettre que l'homme est retombé ensuite à l'état
       sauvage et dans la barbarie.
 

 

          l'homme n'a pas d'instinct écrit Kant. il n'a toutefois pas encore la raison développée. Au début l'homme e st un sauvage nullement policé. il est ce bois tordu qu'il faudra redresser.....cette raison en puissance que seule l'éducation pourra sortir de ses retranchements. mais où trouver ce maître qui n'ait pas besoin à son tour d'un maître?  ce texte a le mérite de faire surgir le véritable problème de ce sujet: qui sera le maître chargé de cette éducation? Une génération fait l'éducation

    de l'autre.

c'est la réponse de Kant...

  "L'Homme est la seule créature qui soit susceptible d'éducation. Par éducation l'on entend les soins (le traitement, l'entretien) que réclame son enfance, la discipline qui le fait homme, enfin l'instruction avec la culture. Sous ce triple rapport, il est nourrisson, élève, et écolier." 

 

Kant, Réflexions sur l'éducation (publiées en 1803 par son disciple Rink), traduit de l'allemand par Alexis Philonenko, Vrin, 1967, pp. 69-71, nouvelle éd. 2004.


 

 

 

 

 

 

    "L'homme ne peut devenir homme que par l'éducation. Il n'est que ce qu'elle le fait. Il est à remarquer qu'il ne peut recevoir cette éducation que d'autres hommes, qui l'aient également reçue. Aussi le manque de discipline et d'instruction chez quelques hommes en fait-il de très mauvais maîtres pour leurs élèves. Si un être d'une nature supérieure se chargeait de notre éducation, on verrait alors ce qu'on peut faire de l'homme. Mais, comme l'éducation, d'une part, apprend quelque chose aux hommes, et, d'autre part, ne fait que développer en eux certaines qualités, il est impossible de savoir jusqu'où vont nos dispositions naturelles. Si du moins on faisait une expérience avec l'assistance des grands et en réunissant les forces de plusieurs, cela nous éclairerait déjà sur la question de savoir jusqu'où l'homme peut aller dans cette voie.Mais c'est une chose aussi digne de remarque pour un esprit spéculatif que triste pour un ami de l'humanité, de voir la plupart des grands ne jamais songer qu'à eux et ne prendre aucune part aux importantes expériences que l'on peut pratiquer sur l'éducation, afin de faire faire à la nature un pas de plus vers la perfection."

 

 

Kant, Réflexions sur l’éducation, 1803, traduction par A. Philonenko. Paris, Vrin, 1996.


 

 

 

 

    "La discipline transforme l'animalité en humanité. Par son instinct un animal est déjà tout ce qu'il peut être, une raison étrangère a déjà pris soin de tout pour lui. Mais l'homme doit user de sa propre raison. Il n'a point d'instinct et doit fixer lui-même le plan de sa conduite. Or, puisqu'il n'est pas immédiatement capable de le faire, mais au contraire vient au monde pour ainsi dire à l'état brut, il faut que d'autres le fassent pour lui. [...] 
    La discipline empêche que l'homme soit détourné de sa destination, celle de l'humanité, par ses penchants animaux. Elle doit par exemple lui imposer des bornes, de telle sorte qu'il ne se précipite pas dans les dangers sauvagement et sans réflexion. La discipline est ainsi simplement négative ; c'est l'acte par lequel on dépouille l'homme de son animalité ; en revanche l'instruction est la partie positive de l'éducation.

    L'état sauvage est l'indépendance envers les lois. La discipline soumet l'homme aux lois de l'humanité et commence à lui faire sentir la contrainte des lois. Mais cela doit avoir lieu de bonne heure. C'est ainsi par exemple que l'on envoie tout d'abord les enfants à l'école non dans l'intention qu'ils y apprennent quelque chose, mais afin qu'ils s'habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ponctuellement ce qu'on leur ordonne, en sorte que par la suite ils puissent ne pas mettre réellement et sur-le-champ leurs idées à exécution."

 

Kant, Traité de pédagogie, 1803, pp. 35s.

 


      Si on est attentif au texte de Kant, on verra que l'éducation a un moment négatif qui consiste à retirer à l'homme sa sauvagerie mais qu'à ce moment succède un autre moment qui est plus positif puisqu'il s'agit d'instruire l'homme. Libéré de sa  sauvagerie ce dernier se voit instruit pour parvenir à la culture, et accomplir sa véritable destination, c'est à dire l'humanité.En quoi consiste-t-elle? à réaliser son autonomie, c'est à dire à saisir la nécessité de la loi..Dès lors la discipline est à comprendre comme apprentissage de la soumission à la loi..mais dans le but de s'émanciper de toute tutelle extérieure afin de se donner à soi-même la loi..ce qui s'appelle autonomie (on appellera hétéronomie, le rapport extérieur à la loi). Ainsi l'éducation doit elle être aux mains d'un maître qui ne soumet pas mais cherche à instruire et rendre libre..au sens d'autonomie. Le maître est là par conséquent pour disparaître...

on peut toutefois souligner les limites de cette apologie de la contrainte. Lisons l'Emile de Rousseau..

Notre manie enseignante et pédantesque est toujours d'apprendre aux enfants ce qu'ils apprendraient beaucoup mieux d'eux-mêmes, et d'oublier ce que nous aurions pu seuls leur enseigner. Y a-t-il rien de plus sot que la peine qu'on prend pour leur apprendre à marcher, comme si l'on en avait vu quelqu'un qui, par la négligence de sa nourrice, ne sût pas marcher étant grand ? Combien voit-on de gens au contraire marcher mal toute leur vie, parce qu'on leur a mal appris à marcher !

Émile n'aura ni bourrelets, ni paniers roulants, ni chariots, ni lisières ; ou du moins, dès qu'il commencera de savoir mettre un pied devant l'autre, on ne le soutiendra que sur les lieux pavés, et l'on ne fera qu'y passer en hâte. Au lieu de le laisser croupir dans l'air usé d'une chambre, qu'on le mène journellement au milieu d'un pré. Là, qu'il coure, qu'il s'ébatte, qu'il tombe cent fois le jour, tant mieux : il en apprendra plus tôt à se relever. Le bien-être de la liberté rachète beaucoup de blessures. Mon élève aura souvent des contusions ; en revanche, il sera toujours gai. Si les vôtres en ont moins, ils sont toujours contrariés, toujours enchaînés, toujours tristes. Je doute que le profit soit de leur côté.

Un autre progrès rend aux enfants la plainte moins nécessaire : c'est celui de leurs forces. Pouvant plus par eux-mêmes, ils ont un besoin moins fréquent de recourir à autrui. Avec leur force se développe la connaissance qui les met en état de la diriger. C'est à ce second degré que commence proprement la vie de l'individu ; c'est alors qu'il prend la conscience de lui-même. La mémoire étend le sentiment de l'identité sur tous les moments de son existence ; il devient véritablement un, le même, et par conséquent déjà capable de bonheur ou de misère. Il importe donc de commencer à le considérer ici comme un être moral.

 

Rousseau

 

 

 

 

Émile n'apprendra jamais rien par coeur, pas même des fables, pas même celles de La

Fontaine, toutes naïves, toutes charmantes qu'elles sont ; car les mots des fables ne sont

pas plus les fables que les  mots de l'histoire ne sont l'histoire. Comment peut-on

s'aveugler assez pour appeler les fables  la morale des enfants, sans songer que

l'apologue, en les amusant, les abuse; que, séduits par le mensonge, ils laissent échapper

la vérité, et que ce qu'on fait pour leur rendre l'instruction agréable les empêche d'en

profiter ? Les fables peuvent instruire les hommes ; mais il faut dire la vérité nue aux

enfants : sitôt qu'on la couvre d'un voile, ils ne se donnent plus la peine de le lever.

On fait apprendre les fables de La Fontaine à tous les enfants, et il n'y en a pas un seul

qui les entende

 Quand ils les entendraient, ce serait encore pis ; car la morale en est .

tellement mêlée et si disproportionnée à leur âge, qu'elle les porterait plus au vice qu'à la

vertu. Ce sont encore là, direz-vous, des paradoxes. Soit ; mais voyons si ce sont des

vérités.

Je dis qu'un enfant n'entend point les fables qu'on lui fait apprendre, parce que quelque

effort qu'on fasse pour les rendre simples, l'instruction qu'on en veut tirer force d'y faire

entrer des idées qu'il ne peut saisir, et que le tour même de la poésie, en les lui rendant

les plus faciles à retenir, les lui rend plus difficiles à concevoir, en sorte qu'on achète

l'agrément aux dépens de la clarté.

 [...]

Passons maintenant à la morale. Je demande si c'est à des enfants de dix ans qu'il faut

apprendre qu'il y a des hommes qui flattent  et mentent pour leur profit ? On pourrait

tout au plus leur apprendre qu'il y a des railleurs qui persiflent les petits garçons, et se

moquent en secret de leur sotte vanité ; mais le fromage  gâte tout; on leur apprend

moins à  ne pas le laisser tomber de leur bec qu'à le faire tomber du bec d'un autre. C'est

ici mon second paradoxe, et ce n'est pas le moins important.

  Suivez les enfants apprenant leurs fables, et vous verrez que, quand ils sont en état d'en

faire l'application, ils en font presque toujours une contraire à l'intention de l'auteur, et

qu'au lieu de s'observer sur le défaut dont on les veut guérir ou préserver, ils penchent à

aimer le vice avec lequel on tire parti des défauts des autres. Dans la fable précédente,

les enfants se moquent du corbeau, mais ils s'affectionnent tous au renard ; dans la  fable

qui suit, vous croyez leur donner la cigale pour exemple ; et point du  tout, c'est la

fourmi qu'ils choisiront. On n'aime point à s'humilier: ils  prendront toujours le beau

rôle; c'est le choix de l'amour-propre, c'est  un  choix très naturel. Or, quelle horrible

leçon pour l'enfance ! Le plus odieux de tous les monstres serait un enfant avare et dur,

qui saurait ce qu'on lui demande et ce qu'il refuse. La fourmi fait plus encore, elle lui

apprend à railler dans ses refus.

Dans toutes les fables où le lion est un  des personnages, comme c'est d'ordinaire le

plus brillant, l'enfant ne manque point de  se faire lion ; et quand il préside à quelque

partage, bien instruit par son modèle, il a grand soin de s'emparer de tout. Mais, quand

le moucheron terrasse le lion, c'est une autre affaire ; alors l'enfant n'est plus lion, il est

moucheron. Il apprend à tuer un jour à coups d'aiguillon ceux qu'il n'oserait attaquer de

pied ferme.

Dans la fable du loup maigre et du chien gras, au lieu d'une leçon de modération qu'on

prétend lui donner, il en prend une de licence. Je n’oublierai jamais d'avoir vu beaucoup

pleurer une petite fille qu'on avait désolée avec cette fable, tout en lui prêchant toujours

la docilité. On eut peine à savoir la cause de ses pleurs ; on la sut enfin. La pauvre

enfant s'ennuyait d'être à la chaîne, elle se sentait le cou pelé ; elle pleurait de n'être pas

loup. Ainsi donc la morale de la première fable citée est pour l'enfant une leçon de la

plus basse flatterie ; celle de la seconde une  leçon d'inhumanité ; celle de la troisième,

une leçon d'injustice ; celle de la quatrième, une leçon de satire ; celle de la cinquième,

une leçon d'indépendance. Cette dernière leçon, pour être  superflue à mon élève, n'en

est pas plus convenable aux vôtres. Quand vous leur donnez des préceptes qui se

contredisent, quel fruit espérez-vous de vos soins ? Mais peut-être, à cela près, toute

cette morale qui me sert d'objection contre les fables fournit-elle autant de raisons de les

conserver. Il faut une morale en paroles et une en actions dans la société et ces deux

morales ne se ressemblent point. La première est dans le catéchisme, où on la laisse;

l'autre est dans les fables de La Fontaine pour  les enfants, et dans ses contes pour les

mères. Le même auteur suffit à tout.

Composons, monsieur de La Fontaine. Je promets quant à moi de vous lire avec choix,

de vous aimer, de m'instruire dans vos fables ; car j'espère ne pas me tromper sur leur

objet ; mais, pour mon élève,  permettez que je ne lui en  laisse pas étudier une seule

jusqu'à ce que vous m'ayez prouvé qu'il est bon pour lui d'apprendre des choses dont il

ne comprendra pas le quart ; que, dans  celles qu'il pourra comprendre, il ne prendra

jamais le change, et qu'au lieu de se corriger sur la dupe, il ne se formera pas sur le

fripon.

Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l'éducation, livre II, 1762.

 

 

Jeune instituteur,  je  vous  prêche  un art difficile, c'est de gouverner sans préceptes,  et  de tout  faire  en  ne faisant  rien. Cet  art,  j'en  conviens ,n'est  pas  de  votre  âge   il n'est  pas

propre  à  faire  briller  d'abord  vos talents, ni à vous faire  valoir auprès des pères : mais c'est  le seul propre  à réussir. Vous ne parviendrez  jamais à faire  des  sages  si  vous  ne  faites d'abord  des  polissons   c'était I’ éducation des Spartiates: au  lieu de les  coller  sur  des livres,  on   commençait  par  leur  apprendre à voler  leur  dîner.  Les  Spartiates étaient-ils  pour  cela  grossiers étant grands ? Qui ne connaît  la force et  le sel de leurs reparties ? Toujours faits pour vaincre,  ils  écrasaient  leurs ennemis en toute espèce de guerre, et

les  babillards Athéniens  craignaient autant leurs mots que leurs  coups.

Dans  les  éducations  les  plus soignées,  le maître  commande  et croit  gouverner   c'est  en  effet l'enfant qui gouverne. Il se  sert  de ce  que  vous  exigez  de  lui  pour obtenir de vous ce qu'il lui plaît  ; et  il sait  toujours  vous  faire  payer une heure  d'assiduité  par  huit  jours  de complaisance. A chaque instant il faut pactiser  avec  lui.  Ces  traités,  que vous proposez à votre mode, et  qu'il exécute à la sienne,  tournent  toujours au  profit  de  ses  fantaisies, surtout quand on a  la maladresse de mettre en condition pour  son  profit ce  qu'il est  bien  sûr  d'obtenir,  soit  qu'il remplisse ou non  la condition qu'on lui  impose  en  échange.   L'enfant ,pour l'ordinaire, lit beaucoup mieux dans  l'esprit du maître que le maître dans  le cœur de  l'enfant. Et cela doit être : car toute la sagacité qu'eût employée  l'enfant  livré à lui    même  à  pourvoir à  la  conservation de sa  personne,  il  l'emploie à  sauver sa liberté naturelle des chaînes de son tyran; au lieu que celui-ci, n'ayant nul intérêt si pressant à pénétrer  l'autre, trouve quelquefois mieux son compte à lui laisser sa  paresse ou sa vanité.

Prenez  une  route  opposée  avec votre  élève;  qu'il  croie  toujours être  le  maître,  et  que  ce  soit toujours vous qui le soyez. Il n'y a point d'assujettissement si parfait que celui qui garde  l'apparence de la  liberté   on  captive  ainsi  la volonté même.

Le pauvre enfant qui ne sait rien, qui ne  peut  rien,  qui  ne  connaît  rien,  n'est-il  pas  à  votre  merci   Ne disposez-vous pas, par rapport à  lui, de  tout  ce  qui  l'environne ?  N'êtes vous  pas  le  maître  de  l'affecter comme  il  vous  plaît  ? Ses  travaux, ses jeux ses plaisirs,  ses  peines,  tout n'est-il pas dans vos mains sans qu'il le  sache   Sans  doute  il  ne doit

faire que ce qu'il veut ; mais  il ne doit  vouloir  que  ce  que  vous voulez  qu'il  fasse;  il  ne  doit  pas faire  un  pas  que vous  ne  l'ayez prévu,  il  ne  doit  pas  ouvrir  la bouche que vous ne  sachiez ce qu' il va dire. C'est alors qu'il pourra  se livrer aux exercices du corps  que  lui

demande  son  âge,  sans  abrutir  son esprit; c'est alors qu'au lieu d'aiguise sa  ruse  à  éluder  un  incommode empire, vous  le  verrez  s'occuper uniquement  à  tirer  de  tout  ce  qui

l'environne  le  parti  le  plus avantageux pour son bien-être actuel ; c'est alors que vous serez étonné de la  subtilité  de ses  inventions  pour s'approprier  tous  les  objets  auxquels

il  peut  atteindre,  et  pour  jouir vraiment des choses  sans  le  secours de  l'opinion.  En  le  laissant  ainsi maître  de  ses volontés,  vous  ne fomenterez point ses caprices. En ne faisant  jamais  que  ce  qui  lui convient,  il ne  fera bientôt  que  ce qu'il  doit  faire;  et,  bien  que  son corps  soit  dans  un  mouvement continuel,  tant  qu'il  s'agira  de  son intérêt  présent et  sensible,  vous verrez  toute  la  raison  dont  il  est capable  se  développer  beaucoup

mieux  et  d'une  manière  beaucoup plus  appropriée  à  lui,  que  dans  des études de pure spéculation.

Ainsi, ne vous voyant point attentif à le contrarier,  ne  se  défiant point  de vous, n'ayant rien à vous cacher, il ne vous trompera  point,  il  ne  vous mentira point; il se montrera  tel qu'il

est  sans  crainte;  vous  pourrez l'étudier tout à votre aise, et disposer tout  autour  de  lui  les  leçons que vous voulez  lui donner,  sans qu'il pense jamais en recevoir aucune.

 

Rousseau Emile Livre II

 

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