Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

entretiens d'Epictète

Publié le 25 Octobre 2011 par maryse.emel in Epictète textes et lecture

ÉPICTÈTE

 

Entretiens

 

(Traduction d’André Dacier, 1715)


LIVRE DEUXIÈME

 

I. Tu viens d'affranchir ton esclave. Mais toi, qui l'as mis en liberté, es-tu libre ? N'es-tu point l'esclave de ton argent, d'une femme, d'une fille, d'un tyran, du dernier valet du tyran ?

II. Tu dis que la confiance et la précaution sont incompatibles ; c'est une erreur, et tu peux les allier. Applique seulement la précaution aux choses qui dépendent de toi, et la confiance à celles qui n'en dépendent point. Ainsi tu seras confiant et précautionné. Car, en évitant par ta prudence les véritables maux, tu soutiendras avec courage les faux maux dont on te menace.

III. Le malheur des hommes vient toujours de ce qu'ils placent mal leur précaution et leur confiance. Ils sont tous comme les cerfs qui, pour éviter l'oiseau, qui menace de fondre sur eux, et cherchant à se mettre à couvert, tombent dans les filets où ils périssent.

IV. Je compose de beaux dialogues, je fais de bons livres. -- Eh ! mon ami, montre-moi plutôt que tu domptes tes passions, que tu règles tes désirs, et que tu suis la vérité dans tes opinions. Assure-moi que tu ne crains ni la prison, ni l'exil, ni la douleur, ni la pauvreté, ni la mort. Sans cela, quelques beaux livres que tu fasses, sois bien persuadé que tu n'es encore qu'un ignorant.

V. Diogène répondit un jour à un homme qui lui demandait des lettres de recommandation : « Mon ami, celui à qui tu veux que j'écrive en ta faveur verra d'abord sans moi que tu es un homme, et, s'il est bon connaisseur, il verra encore si tu es bon ou méchant. Au lieu que, s'il n'est pas bon connaisseur, je lui écrirais cent lettres, qu'il ne t'en connaîtrait pas mieux. Tu n'as qu'à être comme une pièce d'or qui se recommande d'elle-même à quiconque sait distinguer le bon or d'avec le faux. »

VI. Que fait un homme qui poursuit la femme de son prochain ? Il foule aux pieds la pudeur, la fidélité ; il viole le voisinage, l'amitié, la société, les lois les plus saintes ; il ne peut plus être regardé ni comme ami, ni comme voisin, ni comme citoyen. Il n'est pas même bon à être esclave ; il est comme un vaisseau qui n'est plus d'aucun usage, et qui n'est bon qu'à être jeté.

VII. Les femmes sont communes, c'est la loi de la nature, disait à Diogène un débauché qui avait été surpris en adultère. Diogène lui répondit : « Les viandes qu'on sert à table sont communes d'abord ; mais, dès que les portions sont faites et distribuées, tu aurais perdu toute pudeur et toute honte, si tu allais prendre la part de ton voisin sur son assiette. Le théâtre est commun à tous les citoyens ; mais sitôt que les places sont prises, tu ne peux ni ne dois déplacer ton voisin pour te mettre à sa place. Les femmes sont communes de même ; mais sitôt que le législateur les a distribuées, et qu'elles ont chacune leur mari, en bonne foi, t'est-il permis de ne pas te contenter de la tienne et de prendre celle de ton voisin ? Si tu le fais, tu n'es plus un homme, mais un singe, ou un loup carnassier. »

VIII. En toutes choses, il faut faire ce qui dépend de soi, et du reste être ferme et tranquille. Je suis obligé de m'embarquer ; que dois-je donc faire ? Bien choisir le vaisseau, le pilote, les matelots, la saison, le jour, le vent, voilà tout ce qui dépend de moi. Dès que je suis en pleine mer, il survient une grosse tempête ; ce n'est plus là mon affaire, c'est l'affaire du pilote. Le vaisseau coule à fond, que dois-je faire ? Je fais ce qui dépend de moi, je ne criaille point, je ne me tourmente point. Je sais que tout ce qui est né doit mourir, c'est la loi générale ; il faut donc que je meure. Je ne suis pas l'éternité ; je suis un homme, une partie du tout, comme une heure est une partie du jour. Une heure vient et elle passe ; je viens et je passe aussi : la manière de passer est indifférente ; que ce soit par la fièvre ou par l'eau, tout est égal.

IX. Il ne faudrait se réjouir avec les hommes et les féliciter que des choses dont ils ont un véritable sujet de se réjouir, et qui leur sont honorables et utiles.

X. Si nous étions en prison et à la veille d'être jugés sur une accusation capitale, pourrions-nous souffrir un homme qui viendrait nous demander :« Voulez-vous que je vous lise des hymnes que j'ai composés ? » -- Mon ami, pourquoi viens-tu m'importuner si mal à propos ? j'ai bien d'autres affaires. Ne sais-tu pas que je dois être jugé demain ? -- Socrate était en prison et à la veille d'être condamné, et il composait des hymnes.

XI. Pourquoi naissent les épis ? N'est-ce pas pour mûrir et pour être moissonnés ensuite, quand ils sont mûrs ? Car on ne les laisse pas là sur leur tige, comme s'ils étaient consacrés. S'ils avaient du sentiment, penses-tu qu'ils fissent des vœux pour n'être jamais coupés ? Non, sans doute. Ils regarderaient comme une malédiction de n'être point moissonnés. Il en est de même des hommes. Ce serait une malédiction pour eux de ne pas mourir. Ne pas mourir, pour l'homme, c'est comme pour l'épi n'être jamais mûr et n'être jamais moissonné.

XII. Ce qui nous fait périr, c'est une épée, une roue, la mer, une tuile, un tyran. Que t'importe la voie par laquelle tu descendras dans l'enfer ? Toutes se valent. Une des plus courtes même est celle par laquelle un tyran t'y envoie. Jamais un tyran n'a mis six mois à tuer un homme, et la fièvre y met souvent des années entières.

XIII. Pourquoi aller consulter les devins sur les choses où notre devoir est si marqué ? S'il s'agit de m'exposer à quelque danger pour mon ami, s'il est question de mourir pour lui, qu'ai-je besoin de devin ? N'ai-je pas au dedans de moi un devin sûr et infaillible, qui m'a appris la nature du bien et du mal, et qui m'a expliqué tous les signes auxquels je puis les reconnaître ?

XIV. Le faible que l'homme a pour les devins vient de sa timidité : il craint les événements. Voilà pourquoi il a pour les devins une complaisance outrée. Il les fait les arbitres et les juges de toutes ses affaires, il leur confie tout ce qu'il a, et, s'ils lui prédisent du bien, il les remercie comme s'ils le lui donnaient. Quel aveuglement ! Si nous étions sages, nous consulterions les devins comme nous demandons le chemin dans un voyage, sans nous mettre en peine si c'est à droite ou à gauche qu'il faut passer. Car qu'est-ce que consulter les devins ? C'est consulter les dieux pour connaître leur volonté et la faire. Nous devrions donc nous servir des oracles comme nous nous servons de nos yeux. Nous ne prions point nos yeux de nous faire voir tels ou tels objets, mais nous voyons ceux qu'ils nous montrent. Agissons de même avec les devins ; ne les flattons point, ne les prions point, mais faisons ce qu'ils nous ordonnent.

XV. Une dame romaine voulait envoyer une grosse somme d'argent à une de ses amies appelée Gratilla, que Domitien avait exilée. Quelqu'un lui dit que Domitien mettrait la main sur cet argent et qu'il le confisquerait. « N'importe, répondit-elle, j'aime mieux encore que Domitien le ravisse, que de ne pas l'envoyer. »

XVI. Quand nous consultons les augures, c'est en tremblant et en faisant aux dieux d'ardentes prières : « Dieux, ayez pitié de moi, permettez que je me tire heureusement de telle et telle affaire. » Eh ! vil esclave, veux-tu autre chose que ce qui est le meilleur pour toi ? Qu'est-ce qu'il y a de meilleur pour toi que de faire ce que les dieux trouveront agréable ? Pourquoi veux-tu donc tâcher de corrompre ton arbitre et ton juge, autant qu'il est en ton pouvoir ?

XVII. Quelle est la nature de la divinité ? c'est intelligence, science, ordre, raison. Par là tu peux connaître quelle est la nature de ton véritable bien qui ne se trouve qu'en elle.

XVIII. Si tu es né de parents nobles, tu es si plein de ta noblesse, que tu ne cesses d'en parler et que tu en étourdis tout le monde. Mais tu as la divinité pour père, tu l'as au dedans de toi, et tu oublies cette noblesse, et tu ignores d'où tu es venu, et ce que tu portes ? Voilà pourtant de quoi tu devrais te souvenir dans toutes les actions de ta vie. Dis-toi à tout moment : « C'est la divinité qui m'a créé, elle est au dedans de moi, je la porte partout. Pourquoi la souillerais-je par des pensées obscènes, par des actions basses et impures, et par d'infâmes désirs ? »

XIX. Tu te ferais scrupule de commettre des actions déshonnêtes devant une statue ou une image des dieux : ils te voient, ils t'entendent ; et tu ne rougis point d'avoir en leur présence des pensées obscènes et de faire des actions impures qui les blessent, qui les déshonorent et qui les affligent. O l'ennemi des dieux ! O le lâche qui a oublié sa nature !

XX. Si tu étais une statue de Phidias, sa Minerve ou son Jupiter, et que tu eusses quelque sentiment, tu te donnerais bien garde, en te souvenant de l'ouvrier qui t'aurait formé, de rien faire qui fût indigne de lui et de toi-même, et pour rien au monde tu ne voudrais paraître dans un état indécent, qui déshonorât ta beauté. En ne t'inquiétant nullement dans quel état tu parais devant les dieux, tu déshonores la main qui t'a formé. Quelle différence pourtant d'ouvrier à ouvrier, et d'ouvrage à ouvrage !

XXI. Si les dieux t'avaient donné en garde un pupille, tu en aurais soin, et tu ne laisserais pas gâter un si précieux dépôt. Ils t'ont donné en garde à toi-même ; ils t'ont dit : « Nous n'avons pas cru pouvoir te mettre entre les mains d'un tuteur plus fidèle, plus affectionné ; garde-nous ce fils tel qu'il est par sa nature ; conserve-le-nous plein de pudeur, de fidélité, de magnanimité, de courage, exempt de trouble et de passion. » Et tu te négliges ! Quelle infidélité ! Quel crime !

XXII. D'où vient cette fierté, ce sourcil haut à ce petit philosophe ? -- Attends un peu, mon ami, je serai bientôt plus fier ; je ne suis pas encore bien ferme dans les maximes que j'ai apprises et auxquelles j'ai donné mon consentement ; je crains encore ma faiblesse. Attends que je sois fortifié, et tu verras une fierté toute autre. La statue n'est pas encore finie, les dieux n'y ont pas mis encore la dernière main ; dès qu'elle sera achevée, tu verras. Mais ne pense pas que ce soit une fierté d'orgueil, ce sera une fierté d'assurance et de confiance dans la vérité. Cette fierté et ce sourcil que tu vois à cette tête de Jupiter, est-ce orgueil, à ton avis ? Non. C'est fermeté, c'est stabilité, c'est constance. C'est ainsi que doit être un dieu qui te dit : « Tout ce que j'ai confirmé par un signe de ces sourcils, ne trompe point, est irrévocable et ne manque jamais d'arriver. » Je tâcherai d'imiter ce grand modèle. Tu me verras fidèle, plein de pudeur, plein de courage, et inaccessible au trouble et aux émotions que causent les accidents qu'on appelle terribles. -- Mais te verrai-je immortel et exempt de vieillesse et de maladie ? -- Non. Mais tu verras que je sais mourir, et que je sais être vieux et malade. Tu verras les nerfs d'un philosophe, des nerfs bien réglés. -- Quels nerfs ? -- Désirs jamais frustrés ; craintes bien placées, et qui préviennent tous les maux ; mouvements réglés et convenables ; desseins formés avec réflexion, et consentements qui ne sont jamais suivis de repentir.

XXIII. Ce n'est pas une chose bien commune d'accomplir ce que promet la qualité d'homme. C'est un animal mortel, doué de raison, et c'est par la raison qu'il se distingue des bêtes. Toutes les fois donc qu'il s'éloigne de la raison, qu'il agit sans raison, l'homme périt, et la bête se montre.

XXIV. Nous ressemblons à ceux qui ont de grandes provisions, et qui demeurent maigres et décharnés, parce qu'ils ne s'en nourrissent point. Nous avons de beaux préceptes, de belles maximes, mais c'est pour en discourir, et non pour les pratiquer ; nos actions démentent nos paroles. Nous ne sommes pas encore des hommes, et nous voulons jouer le rôle de philosophes. Le fardeau est trop lourd pour nous. C'est comme si un homme qui n'aurait pas la force de porter un poids de deux livres, entreprenait de porter la pierre d'Ajax.

XXV. Tu réunis en toi des qualités qui demandent chacune des devoirs qu'il faut remplir. Tu es homme ; tu es citoyen du monde ; tu es fils des dieux, tu es le frère de tous les hommes. Après cela, tu es sénateur ou dans quelque autre dignité ; tu es jeune ou vieux ; tu es fils, tu es père, tu es mari. Pense à quoi tous ces titres t'engagent, et tâche de n'en déshonorer aucun.

XXVI. Tu as perdu des biens, et tu regardes cela comme une grande perte, dont tu ne peux te consoler. Mais quand tu as perdu la fidélité, la pudeur, la douceur, la modestie, tu crois n'avoir rien perdu. Cependant, ces biens extérieurs, c'est une cause étrangère et involontaire qui nous les ravit, et il n'est honteux ni de ne pas les avoir, ni de les perdre. Et ces derniers, les biens intérieurs, nous ne les perdons jamais que par notre faute, et comme il est honteux et très malheureux de ne pas les avoir, il est aussi très honteux et très malheureux, quand on les a, de les perdre.

XXVII. Personne ne peut être méchant et vicieux, sans une perte sûre et sans un dommage certain.

XXVIII. Ne faut-il pas que je me venge et que je rende le mal qu'on m'a fait ? -- Eh ! mon ami, on ne t'a point fait de mal, puisque le bien et le mal ne sont que dans ta volonté. D'ailleurs, si un tel s'est blessé lui-même en te faisant injustice, pourquoi veux-tu te blesser aussi toi-même en la lui rendant ?

XXIX. Le commencement de la philosophie, c'est de connaître notre faiblesse et notre ignorance dans les devoirs nécessaires et indispensables.

XXX. Il n'y a point d'homme qui n'ait naturellement une certaine idée, une certaine notion du bien, du mal, de l'honnête, du déshonnête, du juste, de l'injuste, du bonheur, du malheur, et des devoirs ou pratiqués ou négligés. D'où vient donc que, sur ces matières, on se trompe si souvent, quand on juge des faits particuliers ? Cela vient, comme je l'ai déjà dit, de ce que nous appliquons mal nos actions communes, et que nous jugeons par des préjugés peu approfondis. Le beau, le bon, le mal, le bien, le juste, l'injuste, ce sont des termes que tout le monde emploie également avant que d'avoir appris à les appliquer avec raison et avec justice. De là naissent les disputes, les querelles, les guerres. Je dis : « Cela est juste. » Un autre dit : « Cela est injuste. » Comment se mettre d'accord ? Quelle règle avons-nous pour bien juger ? Sera-ce l'opinion ? Mais nous voilà deux, et nous avons deux opinions contraires. D'ailleurs, comment l'opinion peut-elle être un juge sûr ? Les fous n'ont-ils pas leur opinion ? Il faut pourtant bien qu'il y ait une règle sûre pour connaître la vérité ; car il n'est pas possible que les dieux aient laissé les hommes dans une entière ignorance de ce qu'ils doivent savoir pour se conduire. Cherchons donc cette règle, qui peut seule nous délivrer de nos erreurs et guérir la témérité et la folie de l'opinion. Cette règle est d'appliquer à l'espèce les caractères que l'on donne au genre, afin que ces caractères, connus et avoués de tout le monde, nous servent à redresser nos préjugés sur chaque fait particulier. Par exemple, nous avons l'idée du bien ; il s'agit de savoir si la volupté est un bien, examinons-la selon cette idée, et pesons-la dans cette balance. Je la pèse avec ces caractères du bien qui sont mes poids. Je la trouve légère, je la rejette, car le bien est une chose solide et d'un très grand poids.

XXXI. Tu pâlis, tu trembles et tu es embarrassé quand tu vas voir un prince ou quelque grand seigneur. -- Comment me recevra-t-il ? Comment m'entendra-t-il ? -- Vil esclave, il te recevra, il t'entendra comme il le jugera à propos ; tant pis pour lui s'il reçoit mal un homme sage, il en souffrira seul. Peux-tu souffrir de la faute d'un autre ? -- Mais comment lui parlerai-je ? -- Tu lui parleras comme tu voudras. -- J'ai peur de me troubler. -- Eh quoi ! ne sais-tu pas parler avec discrétion, avec prudence, et avec une honnête liberté ? Pourquoi t'avises-tu de craindre un homme ? Zénon ne craignait point Antigone, mais Antigone craignait Zénon. Socrate était-il embarrassé quand il parlait aux tyrans et à ses jugea ? Diogène était-il embarrassé quand il parlait à Alexandre, à Philippe, aux pirates, au maître qui l'avait acheté ?

XXXII. Si nous voulons être philosophes véritablement, réglons notre volonté sur les événements de telle sorte que nous soyons toujours contents et de ce qui arrive, et de ce qui n'arrive point. De là nous tirerons ce grand avantage que nous ne manquerons jamais d'obtenir ce que nous désirons, et que nous ne tomberons jamais dans ce qui fait le sujet de nos craintes. Et ainsi nous passerons notre vie avec notre prochain, sans chagrin et sans trouble, et nous conserverons toutes nos liaisons naturelles et acquises, c'est-à-dire que nous remplirons parfaitement nos devoirs de père, de fils, de frère, de citoyen, de mari, de voisin, d'associé, de magistrat et de sujet ;

XXXIII. La première chose qu'il faut apprendre, c'est qu'il y a un Dieu, qu'il gouverne tout par sa providence, et que non seulement nos actions, mais nos pensées et nos mouvements ne sauraient lui être cachés. Ensuite il faut examiner quelle est sa nature. Sa nature étant bien connue, il faut nécessairement que ceux qui veulent lui plaire et lui obéir fassent tous leurs efforts pour lui ressembler, qu'ils soient libres, fidèles, bienfaisants, miséricordieux, magnanimes. Que toutes tes pensées donc, que toutes tes paroles, que toutes tes actions, soient les actions, les paroles et les pensées d'un homme qui imite Dieu, qui veut lui ressembler.

XXXIV. Rien n'est si ordinaire que de voir des grands qui croient tout savoir, quoiqu'ils ne sachent rien et qu'ils ignorent les choses les plus nécessaires. Comme ils nagent dans les richesses et qu'ils n'ont besoin de rien, ils ne soupçonnent pas seulement qu'il leur manque quelque chose. C'est ce que je disais un jour à un des plus considérables : « Vous êtes bien vu du prince ; vous avez quantité d'amis très puissants, et de grandes alliances ; par votre crédit, vous pourrez servir vos amis et nuire à vos ennemis. -- Qu'est-ce donc qui me manque ? me dit-il. -- Tout ce qu'il y a de plus important, et de plus nécessaire pour le véritable bonheur. Et jusqu'ici vous avez fait tout autre chose que ce qui vous convenait. Voici ce qu'il y a de plus capital : vous ne savez ni ce que sont les dieux, ni ce que c'est que l'homme. Vous ignorez la nature du bien et du mal, et, ce qui vous surprendra plus que tout, vous ne vous connaissez pas vous-même... Ah ! vous fuyez et vous êtes en colère de ce que je vous parle si franchement ! Quel mal vous fais-je ? Je ne fais que vous présenter le miroir qui vous rend tel que vous êtes. »

XXXV. Un médecin vient voir un malade, il lui dit : « Vous avez la fièvre, abstenez-vous pour aujourd'hui de toute nourriture, et ne buvez que de l'eau. » Le malade le croit, le remercie et le paie. Un philosophe dit à un ignorant : « Vos désirs sont déréglés, vos craintes sont basses et serviles, et vous n'avez que de fausses opinions. » Celui-ci s'en va tout en colère, et dit qu'on l'a insulté. D'où vient cette différence ? C'est que le malade sent son mal, et que l'ignorant ne sent pas le sien.

XXXVI. N'as-tu jamais vu une foire où les hommes se rendent de tous les pays voisins ? Les uns y sont pour acheter, les autres pour vendre. Il y en a peu qui y soient par curiosité, pour voir seulement la foire, et qui s'informent pourquoi elle se tient et qui l'a établie. Il en est de même de ce monde. Tous les hommes s'y rendent, les uns pour vendre, les autres pour acheter. Il y en a très peu qui y soient pour admirer ce grand spectacle, pour connaître ce qu'il est, celui qui l'a £ait, pourquoi il l'a fait, et comment il le gouverne. Car il n'est pas possible qu'il n'ait été fait et qu'il ne soit gouverné par quelqu'un. Une ville, une maison n'existent point sans un ouvrier, et ne durent point si quelqu'un ne les gouverne ; et une machine si vaste et si admirable existerait et durerait par un pur hasard ? Cela est impossible. Il y a donc quelqu'un qui l'a faite et qui la gouverne. Qui est-il donc, et comment la gouverne-t-il ? Et nous, qui sommes aussi son ouvrage, qui sommes-nous, et pourquoi sommes-nous ? Il y en a très peu qui fassent ces réflexions, et qui, après avoir admiré l'ouvrage et béni l'ouvrier, se retirent contents. S'il y en a quelques-uns qui le fassent, ils sont la risée des autres, comme, à la foire, les marchands se moquent des simples curieux, qu'ils appellent des badauds. Et si les bœufs et les cochons pouvaient parler, ils se moqueraient de même de ceux qui penseraient à tout autre chose qu'à la pâture.

XXXVII. Tu as ouï dire aux philosophes qu'il faut être ferme et constant dans ses résolutions, et sur cela tu t'opiniâtres à demeurer ferme dans tes faux préjugés, dans tes erreurs, dans tes folies. Mais, mon ami, la chose la plus nécessaire c'est que les résolutions soient bonnes, c'est-à-dire, qu'elles soient prises avec prudence, vérité et raison. Je te dis qu'il faut qu'un homme ait des nerfs, mais il faut que ce soient les nerfs d'un corps sain, d'un athlète vigoureux et robuste, et tu me montres des nerfs enflés, les nerfs d'un frénétique; ce ne sont pas là des nerfs, c'est plutôt faiblesse de nerfs.

XXXVIII. Les fous sont incorrigibles, et, comme dit le proverbe, on romprait plutôt un fou que de le changer.

XXXIX. Il ne faut avoir peur ni de la pauvreté, ni de l'exil, ni de la prison, ni de la mort. Mais il faut avoir peur de la peur.

XL. Quand je suis embarqué, et que je ne vois plus que le ciel et la mer, cette vaste étendue d'eau qui m'environne m'effraie, comme si, en faisant naufrage, je devais l'avaler tout entière, et je ne pense pas qu'il ne faut que trois mesures d'eau pour me noyer. De même, dans un tremblement de terre, je m'imagine que la ville entière va me tomber sur le corps, et je ne pense pas qu'une tuile suffit pour me casser la tête. Ah ! malheureux esclave de l'opinion !

XLI. Ah ! quand reverrai-je Athènes et l'Acropole ? -- Mon ami, peux-tu rien voir de plus beau que le ciel, ce soleil, cette lune, ces étoiles, cette terre, cette mer ? Si tu es si affligé pour avoir perdu Athènes de vue, eh ! que feras-tu quand il te faudra perdre de vue le soleil ?

XLII. Mon ami, ne veux-tu donc pas être enfin sevré, et quitter le lait pour te nourrir de viande solide ? Veux-tu encore pleurer et crier après le téton de ta nourrice et regretter les contes et les chansons dont elle t'endormait ?

XLIII. Tu ne peux être ni un Hercule, ni un Thésée, pour purger la terre de monstres, mais tu peux les imiter en te purgeant toi-même des monstres qui sont en toi. Tu as au dedans de toi le sanglier, le lion, l'hydre ; dompte-les. Au lieu de dompter Procuste et Sciron, dompte la douleur, la crainte, la cupidité, l'envie, la malignité, l'avarice, la mollesse et l'intempérance. Le seul moyen de dompter ces monstres, c'est de n'avoir que les dieux seuls en vue, c'est de leur être attaché, de leur être dévoué, et de n'obéir qu'à leurs ordres.

XLIV. Secoue enfin le joug, et, délivré de la servitude, lève les yeux vers le ciel et dis à ton dieu : « Fais de moi désormais ce que tu voudras ; je ne refuse rien de tout ce que tu voudras m'envoyer, et je justifierai ta conduite auprès de tous les hommes. »

XLV. Quand ton imagination tâche de te séduire par quelque idée de luxure, ne te laisse point entraîner, mais dis-lui sur l'heure : « Attends, mon imagination, que je voie un peu ce que tu es et ce que tu me présentes, que je t'examine. » Ne lui permets pas d'aller plus loin et de te présenter des images plus séduisantes, car, si tu la laisses faire, tu es perdu, elle t'entraînera. Au lieu de ces peintures affreuses, force-la à te présenter des images plus heureuses, plus belles et plus nobles. Voilà les moyens de lui échapper.

XLVI. Si je résiste à une belle femme qui est prête à m'accorder ses faveurs, je me dis à moi-même : Voilà qui va bien, Épictète, cela vaut mieux que d'avoir réfuté le sophisme le plus subtil. Si je résiste à ses avances et que je repousse ses caresses, je puis me glorifier de cette victoire bien plus que d'avoir triomphé de tous les syllogismes les plus embarrassants... Mais comment résister à une tentation si pressante ? Il ne faut pour cela que vouloir te plaire à toi-même, et être beau aux yeux des dieux. Il ne faut que vouloir conserver la pureté du corps et de l'âme.

XLVII. À chaque tentation, dis en toi-même : « Voici un grand combat ; voici une action toute divine ; il s'agit ici de la royauté, de la liberté, de la félicité, de l'innocence ; souviens-toi des dieux, appelle-les à ton secours, et ils combattront pour toi. » Tu invoques bien Castor et Pollux, dans une tempête ; la tentation est une tempête plus dangereuse pour toi.

XLVIII. Quand tu es attaqué par une tentation, si tu diffères jusqu'au lendemain à la combattre, le lendemain viendra, et tu ne combattras point. Ainsi, de lendemain en lendemain, il arrivera que non seulement tu seras vaincu, mais que tu te trouveras plongé dans une insensibilité telle qu'il te sera impossible de t'apercevoir même que tu pèches, et tu éprouveras effectivement en toi la vérité de ce vers d'Hésiode : « Celui qui diffère d'un jour à l'autre est toujours accablé de maux. »

XLIX. Pourquoi fais-tu le stoïcien ? Prends donc le nom que tes actions demandent, et ne t'orne point d'un nom qui ne te convient point et que tu ne fais que déshonorer. Je vois bien des hommes qui débitent les maximes des stoïciens. Mais je ne vois point de stoïcien. Montre-moi donc un stoïcien, je n'en demande qu'un. Un stoïcien, c'est-à-dire un homme qui, dans la maladie, se trouve heureux, qui, dans le danger, se trouve heureux, qui, mourant, se trouve heureux, qui, méprisé et calomnié, se trouve heureux ! Si tu ne peux me montrer ce stoïcien parfait et achevé, au moins montre-m'en un qui commence à l'être. Ne frustre point un vieillard comme moi de ce grand spectacle, dont j'avoue que je n'ai encore pu jouir ; montre-moi un homme qui veuille se conformer à la volonté des dieux, qui ne se plaigne jamais ni des dieux, ni des hommes ; qui ne soit jamais frustré dans ses désirs, qui ne soit blessé de rien, qui n'ait ni envie, ni colère, ni jalousie, qui dans ce corps mortel entretienne un secret commerce avec les dieux, et qui désire dépouiller l'homme pour devenir un dieu.

L. Il n'y a naturellement aucune société entre les hommes ; les dieux ne se mêlent point des choses humaines, et il n'y a d'autre bien que la volupté. -- Voilà ce qu'Épicure nous enseigne. -- Eh, malheureux ! était-ce la peine de veiller tant de nuits pour écrire ces beaux livres ? Ne valait-il pas mieux te tenir chaudement dans ton lit, et mener la vie d'un ver, puisque c'est la seule dont tu te sois jugé digne ? Selon toi, la piété et la sainteté ne sont que des inventions d'hommes arrogants et de sophistes ; la justice n'est que faiblesse, et la pudeur que folie ; il n'y a plus ni père, ni fils, ni frère, ni citoyen. O l'impudence ! ô l'imposture ! Oreste, agité par les noires Furies, n'était pas plus dément que toi.

LI. Tu veux plaire aux dieux. Souviens-toi donc qu'ils ne haïssent rien tant que l'impureté et que l'injustice.

LII. Ceux qui soutiennent qu'il n'y a pas de vérité connue démentent cette assertion par une prétendue vérité. Car ce qu'ils disent est vrai ou faux : c'est donc une vérité connue.

LIII. Tu viens de t'emporter contre tes valets, de mettre toute ta maison en désordre, et de troubler et de scandaliser tes voisins, et ensuite, prenant l'apparence d'un homme sage, tu viens écouter un philosophe discourir des devoirs de l'homme et de la nature des vertus. Mon ami, tous ces beaux préceptes te sont inutiles. Car comme tu ne viens pas les entendre avec les dispositions nécessaires, tu t'en retourneras comme tu es venu.

LIV. Il n'y a que le sage qui soit capable d'amitié. Comment celui qui ne sait pas connaître ce qui est bon ou mauvais pourrait-il aimer ?

LV. Tu vois jouer ensemble ces petits chiens ; ils se caressent, ils s'accolent, ils se flattent, ils te paraissent bons amis. Jette un petit os au milieu d'eux, et tu verras. Telle est l'amitié des frères, et celle des pères et des enfants. Qu'ils aient à se disputer une terre, un champ, une maîtresse, il n'y a plus ni père, ni frère, ni enfant.

LVI. Il n'y a rien au monde à quoi tout animal soit si attaché qu'à son propre intérêt. Tout ce qui le prive de ce qui lui est utile, soit père, frère, fils, ami, tout lui est insupportable, car il n'aime que son intérêt, qui lui tient lieu de père, de frère, de fils, d'ami, de parent, de patrie et de dieu même.

LVII. Pour aimer, il faut mettre ensemble l'utilité, la sainteté, l'honnêteté, la patrie, les parents, les amis, et la justice même. Que l'on sépare toutes ces choses, il n'y a plus d'amitié, car partout où est le moi et le mien, il faut que l'animal s'y porte. Si le moi se trouve où est l'honnêteté et la justice, je suis bon ami, bon père, bon fils, bon mari. Mais si le moi et le mien sont ici, et l'honnêteté et la justice là, adieu l'amitié, adieu tous les devoirs les plus saints et les plus indispensables.

LVIII. L'esprit du vicieux n'est jamais rassis. Il est toujours inconstant, sans tenue, et flottant au gré de ses opinions. Il est donc incapable d'amitié.

LIX. Veux-tu savoir si ces deux hommes sont amis ? Ne demande point s'ils sont frères, s'ils ont été élevés ensemble, s'ils ont eu les mêmes maîtres et le même précepteur ; cherche seulement où ils placent leur bien. Et si c'est dans les choses qui ne dépendent point de nous, garde-toi bien de dire qu'ils sont amis. Ils ne le sont pas plus qu'ils ne sont fidèles, constants et libres. Mais s'ils le placent dans les choses qui dépendent de nous et dans les saines opinions, ne te mets point en peine s'ils sont père et fils ou frères, ni s'ils se connaissent depuis longtemps, et prononce hardiment qu'ils sont amis. Car l'amitié est-elle ailleurs que là où est la pudeur, la fidélité et la communication de tout ce qui est beau et honnête ?

LX. Amphiaraüs avait vécu longtemps avec sa femme Ériphyle. Ils avaient eu plusieurs enfants. Nulle part un si bon ménage. On offre un collier. Plus de femme, plus de mère.

LXI. C'est être ingrat et timide que de soutenir qu'il n'y a point de différence entre la beauté et la laideur. Quoi ! Thersite sera aussi agréable qu'Achille ? Cette laide femme fera autant de plaisir à voir qu'Hélène ? Cela est grossier et impie. C'est le langage de gens qui ne connaissent pas la nature des choses et qui craignent que, s'ils en sentaient la différence, ils seraient entraînés et vaincus. Ce n'est point en niant la beauté qu'on lui échappe ; on peut la connaître et lui résister.

LXII. S'il y a un art de bien parler, il y a aussi un art de bien entendre.

LXIII. Je ne condamne pas l'éloquence, ni les talents de bien écrire et de bien parler, mais je condamne qu'on leur attribue la première place ; car il y a quelque chose de plus important et de plus considérable.

LXIV. Si tu démontres au méchant qu'il fait ce qu'il ne veut pas et qu'il ne fait pas ce qu'il veut, tu le corrigeras ; mais si tu ne le lui démontres pas, ne te plains point de lui, ne te plains que de toi-même.

LXV. Ô homme ! Ne sois point ingrat des biens que tu as reçus des dieux et n'oublie point leurs plus grands bienfaits. Rends-leur des grâces continuelles de la vue, de l'ouïe qu'ils t'ont données, que dis-je ? de la vie même, et de tous les secours qu'ils t'ont accordés pour la soutenir, comme du vin, de l'huile et de tous les autres fruits de la terre. Mais en même temps, souviens-toi qu'ils t'ont donné quelque chose de plus précieux encore, c'est la faculté qui se sert de toutes ces choses, qui les éprouve et qui met à chacune son prix.


LIVRE TROISIÈME

 

I. Apollon savait bien que Laïus n'obéirait pas à son oracle. Il ne laissa pas pour cela de prédire à Laïus les malheurs qui le menaçaient. La bonté des dieux ne lasse jamais d'avertir les hommes. Cette source de vérité coule toujours, mais les hommes sont toujours incrédules, désobéissants, rebelles.

II. Mon ami, es-tu un homme ou une femme ? Si tu es un homme, orne-toi donc comme un homme, et ne nous fais pas voir un prodige, un monstre. Que voulait dire Socrate, quand il disait à Alcibiade de se rendre plus beau ? Il lui conseillait de négliger la beauté du corps pour ne travailler qu'a celle de l'âme. -- Il faut donc que je sois sale et malpropre ? -- Point du tout. Mais il faut que ta propreté soit mâle et digne de l'homme.

III. Quand un corbeau te prédit quelque chose par ses croassements, tu crois que c'est un dieu qui te parle, et non le corbeau. Quand un philosophe t'avertit, crois de même que c'est un dieu qui t'avertit, et non pas le philosophe.

IV. De même qu'un marchand ne refuse pas une monnaie de bon aloi, qui est marquée au coin du prince, de même l'âme ne refuse point les véritables biens. Elle en reçoit souvent de faux, mais c'est que le coin du prince l'a trompée, et qu'elle n'a pas l'art d'en connaître la fausseté.

V. L'âme est comme un bassin plein d'eau ; ses opinions sont la lumière qui éclaire ce bassin. Lorsque l'eau du bassin est agitée, il semble que la lumière le soit aussi ; elle ne l'est pourtant point. Il en est de même de l'homme ; quand il est troublé et agité, les vertus ne sont point bouleversées et confondues, ce sont ses esprits qui sont en mouvement. Que ses esprits soient rassis, et tout sera tranquille.

VI. Tu vas à l'amphithéâtre et aussitôt tu prends parti, et tu veux que tel acteur, que tel athlète soit couronné. Les autres veulent que ce soit un autre qui remporte la victoire. Tu es fâché de cette contradiction ; car tu es préteur, et tu prétends que tout te cède. Mais les autres n'ont-ils pas aussi leur opinion ? N'ont-ils pas leur volonté ? Et n'ont-ils pas le même droit de s'offenser de ce que tu t'opposes à ce qui leur paraît juste ? Si tu veux être tranquille et ne trouver jamais d'opposition, ne souhaite la couronne qu'à celui qui sera couronné. Ou si tu veux être le maître de la donner à qui bon te semble, fais jouer des jeux chez toi en ton particulier, et alors de ta propre autorité tu publieras : « Un tel a vaincu aux jeux néméaques, pythiques, isthmiques, olympiques. » Mais, en public, ne t'arroge point ce qui ne t'appartient pas, et admets la liberté des suffrages.

VII. Il faut que la mort vienne à nous tôt ou tard. Dans quelle occupation nous surprendra-t-elle ? Un laboureur sera occupé du soin de son labourage, un jardinier de celui de son jardin ; un marchand de celui de son commerce. Et toi à quoi seras-tu occupé ? Pour moi, je souhaite de tout mon cœur que dans ce dernier moment elle ne me trouve occupé qu'à régler ma volonté, afin que sans trouble, sans empêchement et sans contrainte, je fasse en homme libre cette dernière action, et que je puisse dire aux dieux : « Ai-je violé vos commandements ? Ai-je abusé des présents que vous m'avez faits ? Ne vous ai-je pas soumis mes sens, mes vœux, mes opinions ? Me suis-je jamais plaint de vous ? Ai-je accusé votre providence ? J'ai été malade, parce que vous l'avez voulu, et je l'ai voulu de même. J'ai été pauvre, parce que vous l'avez voulu, et j'ai été content de ma pauvreté. J'ai été dans l'esclavage, parce que vous l'avez voulu, et je n'ai jamais désiré en sortir. M'avez-vous jamais vu triste de mon état? M'avez-vous surpris dans l'abattement et dans le murmure ? Je suis encore tout prêt à subir tout ce qu'il vous plaira ordonner de moi. Le moindre signal de votre part est pour moi un ordre inviolable. Vous voulez que je me retire de ce spectacle magnifique, j'en sors et je vous rende mille très humbles grâces de ce que vous avez daigné m'y admettre pour me faire voir tous vos ouvrages, et pour étaler à mes yeux l'ordre admirable avec lequel vous gouvernez cet univers. »

VIII. Qu’est-ce que le sens commun ? Il y a dans tous les hommes une ouïe générale et commune, qui fait qu'ils discernent également les voix et qu'ils entendent toutes les paroles que l'on prononce ; mais il y a une autre ouïe, une ouïe artificielle, qui discerne et note les tons. II y a de même dans tous les hommes un certain sens naturel qui, lorsqu'ils n'ont pas quelque défaut marqué dans l'esprit, fait qu'ils entendent également tout ce qu'on leur propose, et cette disposition est égale dans tous les hommes ; c'est ce que l'on appelle sens commun.

IX. Les hommes mous ne se prennent pas plus aux préceptes de la philosophie, que le fromage mou à l'hameçon.

X, Comme il n'est pas au pouvoir de l'homme de donner son consentement à ce qui lui paraît faux, et de le refuser à ce qui lui paraît vrai, il n'est pas non plus en son pouvoir de rejeter ce qui lui paraît bon. L'épicurien, qui dit que le vol n'est pas un mal, mais que c'est un mal d'être surpris, volera certainement, s'il peut le faire sans qu'on le voie.

XI. Imaginez-vous une ville gouvernée selon les maximes d'Épicure. Tout y sera bouleversé ; il n'y aura aucune forme de ville ; point de mariages, point de magistrats, point de collèges, aucune police, nulle éducation. La piété, la sainteté, la justice et la pudeur en seront bannies. On n'y suivra que de mauvaises opinions, des opinions pernicieuses aux villes, et que les femmes même les plus débauchées n'oseraient soutenir. Au lieu que, dans une ville gouvernée selon les maximes que dicte la raison, on verra régner la décence et l'ordre. On y suivra les saines opinions ; toutes les vertus y seront honorées ; la justice y fleurira ; la police y sera bien réglée ; on se mariera, on aura des enfants, on les élèvera ; on servira les dieux. Là, le mari se contentera de sa femme, et ne convoitera point celle de son prochain ; il sera content de son bien, et ne désirera point celui des autres. En un mot, tous les devoirs y seront remplis, et toutes les liaisons bien entretenues.

XII. Je suis préteur en Grèce. -- Toi préteur ? Et sais-tu juger ? Où as-tu donc appris cette science ? -- J'ai la patente de César -- Et si César t'avait envoyé une patente pour juger de la musique, à toi qui n'en as jamais appris une note, qu'en ferais-tu, et à quoi te servirait-elle ? Mais je passe là-dessus. Je te demande seulement par quelles voies tu as obtenu ta charge. Qui te l'a procurée ? A qui as-tu baisé la main ? A quelle porte as-tu couché ? A qui as-tu fait des présents ? Par quelles bassesses, par quelles indignités, par quelles faussetés l'as-tu achetée ?

XIII. Tu vas à Rome, tu entreprends ce long voyage pour avoir dans ta patrie une plus belle charge que celle dont tu es revêtu. Quel voyage as-tu jamais fait pour avoir de meilleures opinions et de meilleurs sentiments ? Qui as-tu jamais consulté pour corriger ce qu'il y a en toi de défectueux ? En quel temps, à quel âge t'es-tu avisé d'examiner tes opinions ? Parcours toutes les années de ta vie, tu trouveras que tu as toujours fait ce que tu fais aujourd'hui.

XIV. Tu passes par cette ville, et, pendant que l'on fait marché d'un vaisseau, tu dis : « Allons voir un moment Épictète, nous entendrons ce qu'il dit. Tu viens, tu me vois et voilà tout. Qu'est-ce donc que converser avec un homme ? N'est-ce pas lui demander quelles sont ses opinions, et lui expliquer les siennes ? -- J'ai une fausse opinion, arrache-la moi. -- Tu es dans un faux préjugé, souffre que je le guérisse... Voila ce que c'est que converser avec un philosophe. Au lieu de cela, tu me rends une visite, et, mal payé de ta peine, tu t'en retournes en disant : « Épictète n'est pas grand’ chose. Qu'il parle grossièrement ! Il ne sait pas seulement sa langue. » Est-ce là ce dont il s'agit ? Voilà comme sont faits les hommes, ils cherchent de beaux parleurs, et ils sont tous les jours ensemble, comme des statues, sans se connaître, sans s'examiner les uns les autres, et sans se rendre meilleurs. L'amusement ou la curiosité font tous nos empressements et tous nos commerces.

XV. Tu as acquis beaucoup de belles choses, tu as beaucoup de vases d'or et d'argent, tu es riche. Mais le meilleur bien te manque : la constance, la soumission aux ordres des dieux, la tranquillité, l'exemption de trouble et de crainte. Pour moi, tout pauvre que je suis, je suis plus riche que toi. Je ne me soucie point d'avoir un patron à la cour, je ne me soucie point de ce qu'on pourra dire de moi au prince, et je ne flatte personne. Voilà ce qui me tient lieu de tous les biens. Tu as des vases d'or et d'argent, mais toutes tes pensées, tous tes désirs, toutes tes inclinations, toutes tes actions sont de terre.

XVI. Un enfant met sa main dans un pot à ouverture étroite où il y a des noisettes et des figues ; il en emplit sa main tant qu'elle en peut tenir, et, ne pouvant la retirer si pleine, il se met à pleurer. -- Mon enfant, laisses-en la moitié, et tu retireras ta main assez garnie... Tu es cet enfant. Tu désires beaucoup et tu ne peux l'obtenir ; désire moins, et tu l'auras.

XVII. Tu as la fièvre, et tu te plains, dis-tu, parce que tu ne peux étudier. Eh ! pourquoi donc étudies-tu ? N'est-ce pas pour devenir patient, constant, ferme ? Sois-le dans la fièvre, et tu sais tout. La fièvre est une partie de la vie, comme la promenade, les voyages, et elle est même plus utile, parce qu'elle éprouve le sage, et qu'elle lui montre le progrès qu'il a fait.

XVIII. Tu as la fièvre. Mais si tu l'as comme il faut, tu as tout ce que tu peux avoir de mieux dans la fièvre. Qu'est-ce qu'avoir la fièvre comme il faut ? C'est ne te plaindre ni des dieux, ni des hommes, ni t'alarmer point de tout ce qui peut arriver, car tout ira fort bien ; attendre courageusement la mort ; ne pas te réjouir excessivement quand le médecin te dit que tu es mieux, et ne pas t'affliger non plus quand il te dit que tu es plus mal. Car qu'est-ce qu'être plus mal ? C'est approcher du terme où l'âme se séparera du corps. Appelles-tu cette séparation un mal ? Et si elle ne vient pas aujourd'hui, ne viendra-t-elle pas demain ? Le monde périra-t-il quand tu seras mort ? Sois donc tranquille, dans la fièvre comme dans la santé.

XIX. Souviens-toi toujours de ce qu'Eumée dit dans Homère à Ulysse qu'il ne reconnaissait point et qui le remerciait de ses bons traitements. « Étranger, il ne m'est pas permis de mépriser, de maltraiter un étranger qui vient chez moi, quand même il serait dans un état plus vil et plus méprisable que celui où tu es, car les étrangers et les pauvres viennent des dieux. » Dis la même chose à ton frère, à ton père, à ton prochain : « II ne m'est pas permis d'en user mal avec vous, quand vous seriez encore pis que vous n'êtes, car vous venez des dieux. »

XX. Que nos austérités et nos exercices corporels ne soient ni extraordinaires, ni incroyables, ni pour la montre et l'ostentation, autrement nous sommes des bateleurs et non des philosophes.

XXI. Les habitudes ne se surmontent que par les habitudes contraires. Tu es accoutumé à la volupté, dompte-la par la douleur. Tu vis dans la paresse, embrasse le travail. Tu es prompt, souffre patiemment les injures. Tu es adonné au vin, ne bois que de l'eau. Ainsi de toutes les habitudes vicieuses, et tu verras que tu n'auras pas travaillé en vain. Mais ne t'expose pas légèrement à la rechute avant que d'être bien assuré de toi. Car le combat est encore inégal. L'objet qui t'a vaincu, te vaincra encore.

XXII. Tu te plains de la solitude. Qu'appelles-tu être seul ? Est-ce être hors du commerce des hommes, ou être dénué de tout secours ? Eh ! pense que très souvent on n'est pas moins seul au milieu de Rome, au milieu de ses parents, de ses amis, de ses voisins, et d'une foule d'esclaves. Ce n'est pas la vue d'un homme qui rompt la solitude, c'est la vue d'un homme vertueux, fidèle, secourable. Si tu es seul, songe que Dieu aussi est seul ; et il est content de lui-même, et il trouve tout en lui-même. Tâche de lui ressembler, cela est en ton pouvoir. Entretiens-toi avec toi-même, tu as tant de choses à te dire et à te demander ! Qu'as-tu besoin des autres ? Tu es dénué de tout secours, tu n'as ni père, ni frère, ni enfants, ni amis, tu les as tous perdus. Mais n'as-tu pas un père immortel, qui ne manquera pas d'avoir soin de toi, et de te donner tous les secours nécessaires ?

XXIII. Le prince a donné la paix à la terre : plus de guerres, plus de combats, plus de brigandages, plus de pirateries. A toute heure, en tout temps, on peut aller librement partout, seul, sans rien craindre. Mais le prince peut-il nous donner la paix avec les maladies, avec les naufrages, avec les incendies, avec les tremblements de terre, avec la foudre ? Peut-il nous la donner avec nos passions, avec l'amour, la tristesse, l'avarice, l'envie ? Ah ! c'est une paix que les princes ne peuvent donner, ce sont les dieux seuls qui la donnent, et le héraut qui la publie, c'est la raison. Celui qui a cette paix peut être seul toute sa vie,

XXIV. Que font les enfants quand ils sont seuls ? Ils s'amusent, ils amassent des cailloux et du sable, dont ils font de petits châteaux qu'ils détruisent ensuite. Ainsi ils ne manquent jamais d'amusement. Ce qu'ils font par folie et par enfantillage, ne saurais-tu le faire par sagesse et par raison ? Nous avons partout des cailloux et du sable. D'ailleurs nous avons tant à bâtir en nous, tant à détruire ! Ne nous plaignons point d'être seuls !

XXV. Veux-tu être comme les mauvais comédiens, qui ne peuvent chanter qu'avec les autres ?

XXVI. Il n'y a que deux choses à ôter aux hommes : la présomption et la défiance.

XXVII. Les sentinelles demandent le mot du guet à tous ceux qui approchent. Fais de même, demande le mot du guet à tout ce qui se présente à ton imagination, et tu ne seras jamais surpris.

XXVIII. Ce qui nous perd, c'est que nous n'avons pas plus tôt goûté la philosophie du bout des lèvres, que nous voulons faire les sages et être tout de suite utiles aux autres ; nous voulons réformer le monde. Eh ! mon ami, réforme-toi auparavant toi-même, et ensuite fais voir aux hommes un homme que la philosophie a formé. En mangeant avec eux, en te promenant avec eux, instruis-les par ton exemple ; cède-leur à tous, préfère-les tous à toi, supporte-les tous. Ainsi, tu leur seras utile.

XXIX. La vraie noblesse de l'homme vient de la vertu, et non de la naissance. -- Je vaux mieux que toi, mon père était consul, je suis tribun, et toi tu n'es rien. -- Mon cher, si nous étions deux chevaux, et que tu me dises : « Mon père était le plus vif de tous les chevaux de son temps, et moi j'ai beaucoup de foin, beaucoup d'orge, et un magnifique harnais, » je te dirais : « Je le veux bien, mais courons... » N'y a-t-il pas dans l'homme quelque chose qui lui est propre, comme la course au cheval, et par le moyen de quoi on peut connaître sa qualité et juger de son prix ? Et n'est-ce pas la pudeur, la fidélité, la justice ? Montre-moi donc l'avantage que tu as en cela sur moi. Fais-moi voir que tu vaux mieux que moi, en tant qu'homme. Si tu me dis : « Je puis nuire, je puis ruer, » je te répondrai que tu te glorifies là d'une qualité qui est propre à l'âne et au cheval, et non à l'homme.

XXX. Galba ayant été tué, quelqu'un dit à Rufus : « Présentement, la Providence se mêle du monde. -- Malheureux ! lui répondit Rufus, crois-tu donc qu'un Galba ait empêché les dieux de gouverner le monde ? Ce qui te faisait douter de la Providence, te la marquait. »

XXXI. Les fréquentations ne sont pas indifférentes. Si tu hantes souvent un vicieux, à moins que tu ne sois bien fortifié, il y a plus à craindre qu'il ne te corrompe, qu'il n'y a à espérer que tu le corrigeras. Puisqu'il y a donc tant de danger dans le commerce des ignorants, il ne faut en user qu'avec beaucoup de sagesse et de prudence.

XXXII. Un joueur de luth n'a pas plus tôt pris son luth, qu'il voit quelles cordes ne sont pas d'accord, et qu'il les accorde sans peine. Pour vivre sûrement dans le commerce des hommes, le sage doit avoir l'art de faire d'eux ce que le joueur de luth fait de ses cordes : voir ceux qui sont discordants, les accorder et les ramener à l'harmonie. Socrate a eu cet art.

XXXIII. D'où vient que les ignorants sont toujours plus forts que vous dans les disputes, et qu'ils vous réduisent enfin à vous taire ? -- C'est qu'ils sont fortement persuadés de leurs fausses maximes, et que vous l'êtes faiblement de la vérité des vôtres : elles ne partent point du cœur, elles ne naissent que sur les lèvres ; c'est pourquoi elles sont débiles et mortes. Elles exposent à la risée publique cette misérable vertu dont vous vous mêlez de parler, et elles fondent ainsi comme la cire au soleil. Eloignez-vous donc du soleil, pendant que vous n'avez encore que des opinions de cire.

XXXIV. Quand tu accuses la Providence, descends en toi-même, et tu la justifieras. En quoi le méchant est-il mieux traité que toi ? En ce qu'il est plus riche ? Mais examine son intérieur ; vois la vie qu'il mène : tu serais fâché d'être comme lui... C'est ce que je disais l'autre jour à un jeune homme qui s'indignait de la prospérité de Philostorgus. -- Mais, lui dis-je, voudrais-tu coucher avec Sura ? -- Aux dieux ne plaise ! me répondit-il, j'aimerais mieux être mort. -- Pourquoi donc t'indignes-tu si Philostorgus reçoit quelque chose en échange de ce qu'il vend à Sura ? Et pourquoi le trouves-tu heureux de ce qu'il a des choses que tu détestes ? En quoi la Providence t'a-t-elle donc mal traité en te donnant ce qu'elle a de meilleur ? La sagesse n'est-elle pas plus précieuse que les richesses ? Ne te plains donc point, puisque tu possèdes ce qu'il y a de plus précieux.

XXXV. Quand on t'apporte quelque nouvelle fâcheuse, souviens-toi qu'elle ne te regarde point, puisqu'elle ne regarde aucune des choses qui sont en ton pouvoir. -- Mais on me fait une affaire capitale, on m'accuse d'impiété. -- Eh bien ! n'en accusa-t-on pas Socrate ? -- Mais on pourra me condamner. -- Socrate ne fut-il pas condamné de même ? Mets-toi bien dans la tête que la peine n'est jamais que là où est la faute. Il est impossible que ces deux choses soient séparées. Ne te regarde donc point comme malheureux. Qui fut le plus malheureux, à ton avis, de Socrate, ou de ceux qui le condamnèrent ? Le danger n'est donc point pour toi, il est tout entier pour tes juges, car tu ne peux mourir coupable, et ils peuvent faire mourir un innocent.

XXXVI. Comme la médecine ordonne de changer d'air à ceux qui ont des maladies chroniques, la philosophie l'ordonne de même à ceux qui ont des habitudes invétérées que les lieux où elles sont nées ne peuvent que fortifier.

XXXVII. Comment ne ferions-nous pas de faux jugements ? C'est ce qu'on nous enseigne dès notre enfance. Notre nourrice qui nous fait marcher, si nous venons à heurter contre une pierre et à crier, au lieu de nous gronder, se met à battre la pierre. Eh ! mon Dieu, qu'a fait cette pauvre pierre ? Était-ce à elle à deviner que nous la heurterions, et à changer de place ? Quand nous sommes grands, si, lorsque nous venons du bain, nous ne trouvons pas notre souper prêt, nous nous emportons, nous tempêtons, et notre pédagogue, au lieu de réprimer cette fougue, se met à gronder aussi de son côté, et à battre même le cuisinier. -- Mon ami, t'a-t-on pris pour être le pédagogue du cuisinier ou bien celui de l'enfant ? Modère donc les emportements, et corrige les impatiences de ton disciple... Quand nous sommes hommes faits et dans les charges, nous avons tous les jours devant les yeux les mêmes exemples. Voilà pourquoi nous vivons et nous mourons enfants. Qu'est-ce qu'être enfant ? De même que, dans la musique et dans les lettres, on appelle enfant celui qui ne les sait pas ou qui les sait mal, de même, dans la vie, on appelle enfant celui qui ne sait pas vivre et qui n'a pas de saines opinions.

XXXVIII. La santé est un bien, la maladie est un mal. -- Faux langage. User bien de la santé, c'est un bien, en user mal, c'est un mal. User bien de la maladie, c'est un bien, en user mal, c'est un mal. On tire le bien de tout, et de la mort même. Ménécée, fils de Créon, n'en tira-t-il pas un grand bien, quand il se sacrifia pour sa patrie ? Il témoigna sa piété, sa magnanimité, sa fidélité, son courage. S'il avait été attaché à la vie, il aurait perdu tout cela, et il aurait montré les vices contraires : ingratitude, impiété, pusillanimité, infidélité, manque de courage. Défaites-vous donc de vos dieux de boue, et, pour être libres, ouvrez les yeux à la vérité.

XXXIX. Un maître de palestre m'exerce en pétrissant mon cou, mes épaules, mes bras, et en m'ordonnant des exercices pénibles. « Lève ce fardeau avec tes deux mains, me dit-il, et bien haut. » Et plus le fardeau est pesant, plus mes nerfs se fortifient. Il en est de même d'un homme qui me maltraite et qui me dit des injures : il m'exerce à la patience, à la douceur, à la clémence, exercice bien autrement utile que les exercices corporels.

XL. J'ai un méchant voisin, un méchant père. Ils ne sont méchants que pour eux, ils sont très bons pour moi, car ils exercent et fortifient ma douceur, mon équité, ma patience. Voilà la verge de Mercure ; elle ne changera pas en or tout ce que je toucherai, ce serait peu de chose ; mais elle changera en biens tout ce qui passe pour des maux : la maladie, la pauvreté, l'ignominie et la mort même.

XLI. Tu t'es ingurgité quelques préceptes de philosophie, et tu vas tout de suite les enseigner. Que fais-tu là que vomir ce que tu n'as pas digéré, comme un mauvais estomac vomit les viandes qu'il a prises. Digère d'abord, mon ami, et fais-nous voir ensuite une transformation dans ta partie maîtresse. -- Mais un tel a ouvert une école, je veux en ouvrir une aussi. -- Vil esclave, est-ce par caprice ou par hasard qu'on ouvre une école ? Il faut être d'âge mûr, avoir mené une certaine vie, et y être appelé des dieux ; sans cela tu es un imposteur et un impie. Tu ouvres une boutique de médecin, et tu as des onguents, mais tu ne sais pas les appliquer, et tu en ignores l'usage.

XLII. Un de mes disciples, qui avait quelque penchant pour la philosophie cynique, me demanda un jour ce que devait être le philosophe de cette secte, et ce qu'il fallait faire pour y réussir. -- Mon ami, lui répondis-je, tout ce que je puis te dire, c'est que tout homme qui entreprend une chose si grande, sans y être appelé des dieux, est aussi fou que celui qui entrerait dans une grande maison pour s'y comporter en maître, ou qu'un Thersite qui voudrait faire l'Agamemnon. -- Mais je m'accommoderai fort bien d'une guenille, d'un manteau tout rapiécé ; je coucherai à terre ; je prendrai une besace et un bâton, et je dirai des injures à tout le monde. -- Mon ami, si c'est en cela que tu fais consister cette philosophie, tu en juges fort mal. Le philosophe cynique est un homme pénétré de pudeur, et qui ne craint pas de s'exposer constamment à la vue des hommes, parce qu'il ne fait rien d'indécent. C'est un homme envoyé des dieux pour réformer les hommes, et pour leur apprendre par son exemple, que nu, sans bien, sans autre couvert que le ciel, et sans autre lit que la terre, on peut être heureux ; un homme qui traite les vicieux, quelque grands qu'ils soient, comme des esclaves ; un homme qui, maltraité, battu, aime et bénit ceux qui le battent et qui le maltraitent ; un homme qui regarde tous les hommes comme ses enfants, qui fait la ronde pour eux, qui l'avertit avec bonté et avec tendresse, comme un père, comme un frère, et comme le ministre des dieux mêmes ; un homme enfin que, malgré sa bassesse, les rois et les princes ne peuvent regarder sans respect. Et c'est ainsi qu'Alexandre a considéré Diogène.

XLIII. Hercule, éprouvé par Eurysthée, ne se disait point malheureux et exécutait ce que ce tyran lui ordonnait. Et toi, éprouvé par les dieux, par des dieux qui t'ont créé, tu cries, tu te plains et tu te trouves malheureux ! Quelle lâcheté ! quelle mollesse !

XLIV. On t'a condamné à l'exil. Y a-t-il un lieu au delà du monde où l'on puisse m'envoyer ? Et partout où j'irai n'y trouverai-je pas un ciel, un soleil, une lune, des étoiles ? N'y aurai-je pas des songes, des augures ? Ne pourrai-je pas y entretenir un commerce avec les dieux ?

XLV. Un insolent demanda un jour à Diogène : « Es-tu ce Diogène qui croit qu'il n'y a point de dieux ? -- Je suis Diogène, lui répondit-il, et je crois si bien qu'il y a des dieux, que je suis très persuadé qu'ils te haïssent. »

XLVI. Si tu considères bien les grandes vues du véritable philosophe et les lumières de son esprit, tu le trouveras bien clairvoyant. Auprès de lui, Argus lui même, avec tous ses yeux, ne te paraîtra qu'un aveugle.

XLVII. L'école du philosophe est comme la boutique du médecin. On n'y va point pour avoir du plaisir, mais pour y éprouver une douleur salutaire. L'un a une épaule démise, l'autre un abcès ; celui-là y porte une fistule, celui-ci une plaie à la tête. Le plaisir les guérirait-il ?

XLVIII. Les dieux ont créé tous les hommes afin qu'ils soient heureux ; ils ne sont malheureux que par leur faute.

XLIX. Ton ami, ton fils est parti, il t'a quitté, et tu pleures. Ne savais-tu pas que l'homme est un voyageur ? Tu portes la peine de ta folie. As-tu espéré que tu aurais toujours avec toi les objets de tes plaisirs, et que tu jouirais toujours des lieux et des commerces qui te sont agréables ? Qui est-ce qui te l'avait promis ?

L. Tu es fâché de quitter un si beau lieu ; tu gémis, tu pleures. Tu es donc plus malheureux que les corbeaux et que les corneilles, car ils changent de climat et passent les mers sans gémir et sans regretter ce qu'ils ont quitté. -- Mais ce sont des animaux sans raison. -- Les dieux ne t'ont-ils donc donné la raison que pour te rendre misérable ? As-tu la prétention que les hommes soient comme des arbres plantés sur leurs racines, et qu'ils ne changent jamais de lieu ? -- Mais je perds mes amis. -- Eh ! le monde entier est plein d'amis, car les dieux, qui sont tes amis et qui te protègent, le remplissent. Et il est plein d'hommes à qui la nature t'a uni. Ulysse, qui a tant voyagé, n'a-t-il point trouvé d'amis ? Hercule, qui a tant couru le monde, n'en a-t-il point trouvé ?

LI. Hercule ne s'affligeait point de laisser ses enfants orphelins, car il savait qu'il n'y a point d'orphelins dans le monde, et que tous les hommes ont partout un père qui a soin d'eux, et qui ne les abandonne jamais.

LII. Le bonheur et le désir ne peuvent se trouver ensemble.

LIII. Tu veux vieillir, et tu ne veux voir mourir aucun de ceux que tu aimes. C'est-à-dire que tu voudrais que tous tes amis soient immortels, et que pour toi seul les dieux changent leurs lois et l'ordre du monde. Cela est-il juste, et as-tu raison ?

LIV. Tu viens de recevoir des nouvelles de Rome, et te voilà dans la tristesse et dans le deuil. Est-il possible que ce qui se passe à deux cents lieues de toi te rende malheureux ? Eh ! Dis-moi, je te prie, quel mal peut-il t'arriver là où tu n'es point ?

LV. Quelle vie mènes-tu ? Après avoir bien dormi, tu te lèves quand il te plaît, tu bâilles, tu t'amuses, tu te laves le visage. Après cela, ou tu prends quelque mauvais livre, pour tuer le temps, ou tu écris quelque bagatelle pour te faire admirer. Tu sors ensuite et tu vas faire des visites, te promener et te divertir. Tu rentres, tu te mets au bain, tu soupes, tu vas te coucher. Je ne révélerai point les mystères de ces ténèbres, il n'est que trop aisé de les deviner. Avec ces mœurs d'un épicurien et d'un débauché, tu parles comme Zénon et comme Socrate. Mon ami, change de mœurs, ou change de langage. Celui qui usurpe faussement le titre de citoyen romain est sévèrement puni. Et ceux qui usurpent le grand titre de philosophe le feraient impunément ? Cela ne se peut, car ce serait contraire à la loi immuable des dieux, qui veut que les peines soient toujours proportionnées aux crimes.

LVI. Socrate aimait ses enfants, mais il les aimait en homme libre et en homme qui se souvenait qu'il faut aimer les dieux plus que tout. Voilà pourquoi il n'a jamais rien fait ni rien dit qui ne fût digne d'un homme de bien, ni quand il se défendit devant ses juges, ni quand il se condamna lui-même à une amende, ni quand il fut sénateur, ni quand il alla à la guerre. Tandis que nous, tout nous est un prétexte de bassesse et de lâcheté, un fils, une mère, un frère. Cependant nous devrions ne nous rendre malheureux pour personne, mais, au contraire, faire servir toutes les créatures à notre bonheur, et les dieux surtout qui nous ont créés afin que nous soyons heureux.

LVII. Qu’est-ce qu'un philosophe ? C'est un homme qui, si tu veux l'écouter, te rendra libre bien plus sûrement que tous les préteurs.

LVIII. Celui qui se soumet aux hommes s'est auparavant soumis aux choses.

LIX. Tu crains de nommer la mort, comme si c'était une chose de mauvais augure. Il n'y a point de mauvais augure dans tout ce qui ne fait que marquer une action de la nature. Mais la paresse, la timidité, la lâcheté, l'impudence et tous les autres vices, voilà ce qui est de mauvais augure. Et encore, pourvu qu'on évite la chose, on ne doit pas craindre de prononcer le mot.

LX. L'homme de bien, le véritable sage, se souvenant toujours qui il est, d'où il vient, et qui l'a créé, garde toujours son poste, et ne cherche qu'à montrer son obéissance aux dieux, en leur disant : « Vous voulez que je sois encore ici, j'y demeure. Vous voulez que j'en sorte, j'en sors. Car, comme je n'y suis que pour vous, je n'en sors non plus que pour vous, et j'ai toujours devant les yeux et vos commandements et vos défenses. »

LXI. Les dieux me laissent dans la pauvreté, dans la bassesse, dans la captivité. Ce n'est point par haine pour moi, car où est le maître qui haïsse un serviteur fidèle ? Ce n'est pas non plus par négligence, car ils ne négligent pas les plus petites choses. Mais ils veulent m'éprouver, ils veulent voir s'il y a en moi un bon soldat, un bon citoyen ; enfin ils veulent que je leur serve de témoin auprès des autres hommes.

LXII. À tous les plaisirs que tu avais dans ta patrie et que tu as perdus, substitue celui-ci, de penser que tu obéis aux dieux et que tu fais actuellement et réellement le devoir d'un homme de bien et d'un homme sage. Quel grand avantage n'est-ce point de pouvoir te dire à toi-même : « A l'heure qu'il est, les philosophes débitent de grandes choses dans leurs écoles, ils expliquent tous les devoirs de l'homme de bien, et moi je les pratique. Ce sont mes vertus qu'ils expliquent, ils font mon panégyrique sans le savoir, car j'accomplis ce qu'ils louent et ce qu'ils enseignent. »

LXIII. Ni les victoires des jeux olympiques, ni celles que l'on remporte dans les batailles, ne rendent l'homme heureux. Les seules qui le rendent heureux, ce sont celles qu'il remporte sur lui-même. Les tentations et les épreuves sont des combats. Tu as été vaincu une fois, deux fois, plusieurs fois ; combats encore. Si tu es enfin vainqueur, tu seras heureux toute ta vie, comme celui qui a toujours vaincu.

LXIV. Mon devoir, pendant que je suis en vie, c'est de remercier les dieux de tout, de les louer de tout, soit en public, soit en particulier, et de ne cesser de les bénir qu'en cessant de vivre.

LXV. Les dieux ne m'ont pas donné beaucoup de bien ; ils n'ont pas voulu que je fusse dans l'abondance et que je vécusse dans les délices. Mais qu'ai-je à me plaindre ? Ils ont traité de même Hercule, qui était leur fils, et quel fils !

XVI. Chasse tes désirs, tes craintes, et il n'y aura plus de tyran pour toi.

LXVII. Diogène a fort bien dit que le seul moyen de conserver sa liberté, c'est d'être toujours prêt à mourir sans peine.

LXVIII. Le même Diogène écrivit au roi des Perses : « Il n'est pas plus en ton pouvoir de réduire les Athéniens en servitude, que d'y réduire des poissons. Un poisson vivra plus longtemps hors de l'eau, qu'un Athénien dans l'esclavage. »

LXIX. Il y a de petits et de grands esclaves. Les petits sont ceux qui se rendent esclaves pour de petites choses, pour des dîners, pour un logement, pour de petits services. Et les grands sont ceux qui se rendent esclaves pour le consulat, pour des gouvernements de provinces. Tu en vois devant qui on porte les haches et les faisceaux, et ces derniers sont bien plus esclaves que les autres.

LXX. Pour juger si un homme est libre, ne regarde point à ses dignités ; car, au contraire, plus il est élevé, plus il est esclave. -- Mais, diras-tu, j'en vois qui font tout ce qui leur plaît. -- Je le veux bien. Mais je t'avertis que c'est un esclave qui jouit pendant quelques jours du privilège des saturnales, ou dont le maître est absent. Attends que la fête soit passée, ou son maître revenu, et tu verras. -- Qui est son maître ? -- C'est tout homme qui a le pouvoir de lui donner ou de lui ôter ce qu'il désire.

LXXI. Il faut qu'un prince ait un mérite bien extraordinaire, quand on ne s'attache à lui que pour l'amour de lui.

LXXII. Ne crains rien, ne désire rien, et nul homme n'aura pour toi rien de terrible ni de formidable, non plus, qu'un cheval pour un autre cheval, ni une abeille pour une autre abeille. Ne vois-tu pas que tes désirs et tes craintes sont la garnison que tes maîtres entretiennent dans ton cœur, comme dans une citadelle, pour t'assujettir ? Chasse cette garnison, remets-toi en possession de ton fort, et tu seras libre.

LXXIII. Que font les voyageurs prudents quand ils entendent dire que les chemins par où ils doivent passer sont pleins de voleurs ? Ils n'ont garde de continuer seuls, leur route, mais ils attendent qu'ils puissent se mettre à la suite d'un ambassadeur, d'un questeur ou d'un proconsul. Et avec cette précaution, ils achèvent heureusement leur voyage. Le sage fait de même dans ce monde. Tout y est plein de brigandage, de tyrannie, de misère et de calamité. Comment passera-t-il seul sans périr ? Mais qui attendra-t-il ? Et à qui se joindra-t-il ? A un magistrat, à un consul, à un préteur ? Mais ce sont les ennemis qu'il a le plus à craindre. Il attend donc un compagnon sûr, fidèle et incapable d'être surpris, et ce compagnon, ce sont les dieux. Il se joint donc à eux, il marche avec eux, et il passe heureusement à travers tous les écueils de cette vie.

LXXIV. Tu n'as rien que tu n'aies reçu. Celui qui t'a tout donné t'ôte quelque chose ? Tu es non seulement fou, mais ingrat et injuste de lui résister.

LXXV. Tu as obtenu le consulat et tu es gouverneur de province. Par qui ? Par Félicion ? Et moi je ne voudrais pas vivre, s'il me fallait vivre par le crédit de Félicion, et supporter son orgueil et son insolence d'esclave. Car je sais ce que c'est qu'un esclave qui se croit heureux et que sa fortune aveugle. -- Mais toi, es-tu donc libre ? Me diras-tu. -- Non, j'y travaille ; je n'y suis pas encore parvenu ; je ne puis encore regarder mes maîtres d'un œil ferme ; je suis encore attaché à mon corps, et, tout estropié qu'il est, je veux le conserver ; je t'avoue mon faible. Mais veux-tu que je te montre un homme véritablement libre ? C'est Diogène. -- D'où vient qu'il était si libre ? -- C'est qu'il avait coupé toutes les prises que la servitude pouvait avoir sur lui, il était dégagé de tout, isolé de tous côtés, et rien ne tenait à lui. Vous lui demandiez son bien, il le donnait ; son pied, il le donnait ; tout son corps, il le donnait ; mais il était fortement attaché aux dieux, et ne le cédait à personne en obéissance, en respect, en soumission pour ce souverain maître. Voilà d'où venait sa liberté. -- Mais, dis-tu, voilà l'exemple d'un homme seul, qui n'avait rien qui l'attachât au monde. -- Veux-tu donc l'exemple d'un homme qui ne fût pas seul ? Socrate avait femme et enfants, et il n'était pas moins libre que Diogène ; parce que, comme Diogène, il avait tout soumis à la loi et à l'obéissance qui est due à la loi.


Commenter cet article