Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

Pascal: Il y a dans le monde deux sortes de grandeurs..

Publié par maryse.emel in justice

Si je compare ensemble les deux conditions des hommes les plus opposées, je veux dire les grands avec le peuple, ce dernier me paraît content du nécessaire, et les autres sont inquiets et pauvres avec le superflu. Un homme du peuple ne saurait faire aucun mal ; un grand ne veut faire aucun bien, et est capable de grands maux. L'un ne se forme et ne s'exerce que dans les choses qui sont utiles ; l'autre y joint les pernicieuses. Là se montrent ingénument la grossièreté et la franchise ; ici se cache une sève maligne et corrompue sous l'écorce de la politesse. Le peuple n'a guère d'esprit, et les grands n'ont point d'âme : celui-là a un bon fond, et n'a point de dehors ; ceux-ci n'ont que des dehors et une simple superficie. Faut-il opter ? Je ne balance pas : je veux être peupleSi je compare ensemble les deux conditions des hommes les plus opposées, je veux dire les grands avec le peuple, ce dernier me paraît content du nécessaire, et les autres sont inquiets et pauvres avec le superflu. Un homme du peuple ne saurait faire aucun mal ; un grand ne veut faire aucun bien, et est capable de grands maux. L'un ne se forme et ne s'exerce que dans les choses qui sont utiles ; l'autre y joint les pernicieuses. Là se montrent ingénument la grossièreté et la franchise ; ici se cache une sève maligne et corrompue sous l'écorce de la politesse. Le peuple n'a guère d'esprit, et les grands n'ont point d'âme : celui-là a un bon fond, et n'a point de dehors ; ceux-ci n'ont que des dehors et une simple superficie. Faut-il opter ? Je ne balance pas : je veux être peuple. La Bruyère, Les Caractères, Les Grands

Il y a dans le monde deux sortes de grandeurs; car il y a des grandeurs d'établissement et des grandeurs naturelles. Les grandeurs d'établissement dépendent de la volonté des hommes, qui ont cru avec raison devoir honorer certains états et y attacher certains respects. Les dignités et la noblesse sont de ce genre. En un pays on honore les nobles, en l'autre les roturiers, en celui-ci les aînés, en cet autre les cadets. Pour quoi cela? Parce qu'il a plu aux hommes. La chose était indifférente avant l'établissement: après l'établissement elle devient juste, parce qu'il est injuste de la troubler

     6400225701_99b971127d.jpgLes grandeurs naturelles sont celles qui sont indépendantes de la fantaisie des hommes, parce qu'elles consistent dans des qualités réelles et effectives de l'âme ou du corps, qui rendent l'une ou l'autre plus estimable, comme les sciences, la lumière de l'esprit, la vertu, la santé, la force.

     Nous devons quelque chose à l'une et à l'autre de ces grandeurs; mais comme elles sont d'une nature différente, nous leur devons aussi différents respects.

     Aux grandeurs d'établissement, nous leur devons des respects d'établissement, c'est-à-dire certaines cérémonies extérieures qui doivent être néanmoins accompagnées, selon la raison, d'une reconnaissance intérieure de la justice de cet ordre, mais qui ne nous font pas concevoir quelque qualité réelle en ceux que nous honorons de cette sorte. Il faut parler aux rois à genoux; il faut se tenir debout dans la chambre des princes. C'est une sottise et une bassesse d'esprit que de leur refuser ces devoirs

     Mais pour les respects naturels qui consistent dans l'estime, nous ne les devons qu'aux grandeurs naturelles; et nous devons au contraire le mépris et l'aversion aux qualités contraires à ces grandeurs naturelles. Il n'est pas nécessaire, parce que vous êtes duc, que je vous estime; mais il est nécessaire que je vous salue. Si vous êtes duc et honnête homme, je rendrai ce que je dois à l'une et à l'autre de ces qualités. Je ne vous refuserai point les cérémonies que mérite votre qualité de duc, ni l'estime que mérite celle d'honnête homme. Mais si vous étiez duc sans être honnête homme, je vous ferais encore justice; car en vous rendant les devoirs extérieurs que l'ordre des hommes a attachés à votre naissance, je ne manquerais pas d'avoir pour vous le mépris intérieur que mériterait la bassesse de votre esprit.

 

Pascal    Second discours sur la condition des grands

 

Dans ce texte Pascal dénonce une erreur de confusion: il s'agit de distinguer deux types de grandeur. Les grandeurs d'établissement sont les statuts honorifiques , les diverses hiérarchies sociales, devant lesquelles on ne peut que s'incliner, et les grandeurs naturelles qui ne doivent rien aux conventions, mais à l'homme lui-même.

Pour Pascal, il n'est pas question de renverser les grandeurs d'établissement. Il faut juste les ramener à leur véritable dimension:elles sont nécessaires à l'ordre social en tant que valeurs  une fois adoptées, et donc, les refuser c'est adopter une attitude répréhensible, car en tant que valeurs elles posent des normes et des règles, conventionnelles certes mais  indispensables à la  vie commune des hommes.

S'incliner est nécessaire, mais il y a des valeurs plus hautes que  ces valeurs relatives et conventionnelles.      Les grandeurs naturelles sont au contraire nécessaires et vraies. Il ne s'agit plus,là, d'un jeu social.

Ce texte a une dimension polémique et c'est, non sans audace, que Pascal critique la noblesse de sang qui justifiait son statut social par la nature.

Cependant Pascal ne tranche pas en faveur de l'une ou l'autre grandeur, il les resitue dans une perspective d'ordre.. Dès lors on peut dire qu'il sort du débat classique depuis les sophistes qui opposait les deux grandeurs et ne prend pas position pour ou contre les Grands comme La Bruyère.. Il met au clair simplement les marques d'estime qui doivent revenir aux deux grandeurs.

Ce sont les Grands qui ont tendance à confondre les deux ordres, réclamant souvent une estime qui ne leur est pas due. C 'est cette confusion qui produit la tyrannie:

Pascal, Pensées, fr. 332 Br. : "La tyrannie consiste au désir de domination universel et hors de son ordre".