Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

imaginaire

Publié par maryse.emel in imagination

Toute image renvoie à une absence présente...d'où sa difficulté à être ressaisie.

On veut toujours que l'imagination soit la faculté de former des images. Or elle est plutôt la faculté de déformer les images fournies par la perception, elle est surtout la faculté de nous libérer des images premières, de changer les images. S'il n'y a pas changement d'images, union inattendue des images, il n'y a pas imagination, il n'y a pas d'action imaginante. Si une image présente ne fait pas penser à une image absente, si une image occasionnelle ne détermine pas une prodigalité d'images aberrantes, une explosion d'images, il n'y a pas imagination. Il y a perception, souvenir d'une perception, mémoire familière, habitude des couleurs et des formes. Le vocable fondamental qui correspond à l'imagination, ce n'est pas image, c'est imaginaire. La valeur d'une image se mesure à l'étendue de son auréole imaginaire. Grâce à l'imaginaire, l'imagination est essentiellement ouverte, évasive. Elle est dans le psychisme humain l'expérience même de l'ouverture, l'expérience même de la nouveauté. Plus que toute autre puissance, elle spécifie le psychisme humain.

 

Gaston Bachelard

 

Ne pas confondre image et imaginaire, tel est l'idée principale de ce texte de Bachelard.

la  perception immédiate nous fournit des images qui peuvent être dangereuses dans le domaine épistémologique. Il faut briser les images dira Bachelard dans d'autres textes. L'image nous induit en erreur, comme la monnaie qui est une représentation mensongère du travail selon Foucault. Elle nous envahit de sa présence (ex: la pub)à la différence de l'écriture, dont  l'apparition devient absence dans ses adaptations cinématographiques. Présence qui cependant butte sur ses propres limites, comme l'écrit Descartes à propos du chiliogone:

 

Je remarque premièrement la différence qui est entre l'imagination et la pure intellection, ou conception. Par exemple, lorsque j'imagine un triangle, je ne le conçois pas seulement comme une figure composée et comprise de trois lignes, mais outre cela je considère ces trois lignes comme présentes par la force et l'application intérieure de mon esprit ; et c'est proprement ce que j'appelle imaginer. Que si je veux penser à un chiliogone, je conçois bien à la vérité que c'est une figure composée de mille côtés, aussi facilement que je conçois qu'un triangle est une figure composée de trois côtés seulement, mais je ne puis pas imaginer les mille côtés d'un chiliogone, comme je fais les trois d'un triangle, ni pour ainsi dire, les regarder comme présents avec les yeux de mon esprit. Et quoique suivant la coutume que j'ai de me servir toujours de mon imagination, lorsque je pense aux choses corporelles, il arrive qu'en concevant un chiliogone, je me représente confusément quelque figure, toutefois il est très évident que cette figure n'est point un chiliogone, puisqu'elle ne diffère nullement de celle que je me représenterais, si je pensais à un myriagone, ou à quelque autre figure de beaucoup de côtés ; et qu'elle ne sert en aucune façon à découvrir les propriétés qui font la différence du chiliogone d'avec les autres polygones.
Que s'il est question de considérer un pentagone, il est bien vrai que je puis concevoir sa figure, aussi bien que celle d'un chiliogone, sans le secours de l'imagination ; mais je la puis aussi imaginer en appliquant l'attention de mon esprit à chacun de ses cinq côtés, et tout ensemble à l'aire, ou à l'espace qu'ils renferment. Ainsi je connais clairement que j'ai besoin d'une particulière contention d'esprit pour imaginer, de laquelle je ne me sers point pour concevoir ; et cette particulière contention d'esprit montre évidemment la différence qui est entre l'imagination et l'intellection ou conception pure.
DESCARTES, Méditations métaphysiques, VI

 

lisons aussi la condamnation sans appel de Pascal:

 


«Imagination. C'est cette partie dominante dans l'homme, cette maîtresse d'erreur et de fausseté, et d'autant plus fourbe qu'elle ne l'est pas toujours ; car elle serait règle infaillible de vérité, si elle l'était infaillible du mensonge. Mais, étant le plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité, marquant du même caractère le vrai et le faux.
Je ne parle pas des fous, je parle des plus sages ; et c'est parmi eux que l'imagination a le grand droit de persuader les hommes. La raison a beau crier, elle ne peut mettre le prix aux choses.
Cette superbe puissance, ennemie de la raison, qui se plaît à la contrôler et à la dominer, pour montrer combien elle peut en toutes choses, a établi dans l'homme une seconde nature. Elle a ses heureux, ses malheureux, ses sains, ses malades, ses riches, ses pauvres ; elle fait croire, douter, nier la raison ; elle suspend les sens, elle les fait sentir ; elle a ses fous et ses sages : et rien ne nous dépite davantage que de voir qu'elle remplit ses hôtes d'une satisfaction bien autrement pleine et entière que la raison. Les habiles par imagination se plaisent tout autrement à eux-mêmes que les prudents ne se peuvent raisonnablement plaire. Ils regardent les gens avec empire ; ils disputent avec hardiesse et confiance; les autres, avec crainte et défiance : et cette gaieté de visage leur donne souvent l'avantage dans l'opinion des écoutants, tant les sages imaginaires ont de faveur auprès des juges de même nature. Elle ne peut rendre sages les fous; mais elle les rend heureux, à l'envi de la raison qui ne peut rendre ses amis que misérables, l'une les couvrant de gloire, l'autre de honte...>>
PASCAL, Pensées

 

cependant, cette critique de l'image éloignée de la vérité et du réel, que l'on retrouvera aussi chez Roland Barthes, dans  La Chambre Claire, à propos de la photographie qu'il dissocie de la peinture, il  faut la relativiser. 

Tout d'abord parce que les mêmes critiques de l'image vont parfois lui attribuer une fonction utile. C'est ainsi que Platon, qui bien souvent voit dans l'image un simulacre sophistique, écrit des mythes dont la force philosophique est dans ce travail du non-dit et de Bachelard

l'interprétation.

 Descartes recourt très souvent à des comparaisons, et  valorise tous les travaux autour de l'optique (voir le livre de la Dioptrique, suite au Discours de la Méthode).

L'image peut remplir une fonction pédagogique (ainsi en va-t-il de l'image de l'essaim d'abeilles, dans Ménon de Platon, image productrice de sens).

L'image peut instruire, avec toutefois le risque que cette instruction devienne propagande. Le mutisme de l'image doit être accompagné d'une parole, pour lui retirer son équivocité fondamentale.

L'image introduit aussi à une autre temporalité que celle de l'écriture par exemple. Elle se donne dans l'instantanéité, la simultanéité, et ne se déploie pas sur une représentation linéaire du temps, comme c'est le cas du texte narratif ou du concept, à qui il faut la lenteur de l'élaboration. La rhétorique se servira de cette conception du temps pour séduire ses auditeurs

 

Si in reprend le texte de Bachelard, il y a une force de l'image, qui consiste à "déformer" les images premières, issues de la  perception. L'image doit produire d'autres images, détachées de la simple répétition,  dans un enchaînement incessant et ouvert. C'est la tâche du poète par exemple que de revivifier les images qui trop vite s'usent.

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Chère imagination, ce que j’aime surtout en toi, c’est que tu ne pardonnes pas.
Le seul mot de liberté est tout ce qui m’exalte encore. Je le crois propre à entretenir,
indéfiniment, le vieux fanatisme humain. Il répond sans doute à ma seule aspiration légitime.
Parmi tant de disgrâces dont nous héritons, il faut bien reconnaître que la plus grande liberté
d’esprit nous est laissée. À nous de ne pas en mésuser gravement. Réduire l’imagination à l’esclavage, quand bien même il y irait de ce qu’on appelle grossièrement le bonheur, c’est se dérober à tout ce qu’on trouve, au fond de soi, de justice suprême. La seule imagination me rend compte de ce qui peut être, et c’est assez pour lever un peu le terrible interdit

 

André Breton, Premier Manifeste du Surréalisme, 1924

 

Magritte

C'est ce que l'on pourrait appeler production de l'imaginaire...L'imaginaire   se retrouverait du côté de la création, différent de l'imagination, outil de reproduction..

Ainsi l'imaginaire est-il créatif d'un autre réel, un élargissement, dirons-nous, de la réalité.

 

Toutefois il est rattaché à l'affectif et à la sensibilité. Dès lors il est entre la perception et la raison, caractéristique humaine qui permet à ce dernier de se forger des représentations symboliques, son monde.( voir les stoïciens) L'imaginaire n'est pas le délire.

Prenons l'exemple de l'arbre pour stratifier les différents niveaux de l'image.

 

- ramifications: imagerie visible

-tronc: fait circuler la sève. Renvoie à ce qui rend possible la diffusion des images, symboliques. Le chêne par ex renvoie à des images allégoriques, morales...qui dépassent sa simple image.

-racines: les images renvoient à une formation archétypale.

le sens de l'image quand on l'interprète a des sens de plus en plus complexes, comme c'est le cas si on analyse ce tableau de Cranach. On peut y voir une nudité peinte, puis Adam et Eve puis plus profondément, une peinture du féminin et du masculin...

Si on se réfère à la Poétique de l'espace de Bachelard, la maison est du fait de notre imaginaire, bien plus qu'un coin pour dormir.

"La maison, le dedans est notre première mère. Nous y sommes protégés un peu comme le fœtus, pour y vivre nos premières expériences, y puiser de la force avant de nous envoler comme l’oiseau hors du nid. « Car la maison est notre coin du monde. Elle est (…) notre premier univers. » (p. 24) Ce passage est obligatoire, dans les balbutiements de l’éclosion à la vie et permet d’accéder au rêve (p. 24)."

Cet élargissement du réel par l'imagination créatrice trouve sa source chez Bergson, dans la fonction fabulatrice propre à l'homme:

De cette fonction fabulatrice nous avons dit qu'on la définirait mal en faisant d'elle une variété de l'imagination. Ce dernier mot a un sens plutôt négatif. On appelle imaginatives les représentations concrètes qui ne sont ni des perceptions ni des souvenirs. Comme ces représentations ne dessinent pas un objet présent ni une chose passée, elles sont toutes envisagées de la même manière par le sens commun et désignées par un seul mot dans le langage courant. Mais le psychologue ne devra pas les grouper pour cela dans la même catégorie ni les rattacher à la même fonction. Laissons donc de côté l'imagination, qui n'est qu'un mot, et considérons une faculté bien définie de l'esprit, celle de créer des personnages dont nous nous racontons à nous-mêmes l'histoire. Elle prend une singulière intensité de vie chez les roman­ciers et les dramaturges. Il en est parmi eux qui sont véritablement obsédés par leur héros ; ils sont menés par lui plutôt qu'ils ne le mènent ; ils ont même de la peine à se débarrasser de lui quand ils ont achevé leur pièce ou leur roman. Ce ne sont pas nécessairement ceux dont l’œuvre a la plus haute valeur; mais, mieux que d'autres, ils nous font toucher du doigt l'existence, chez certains au moins d'entre nous, d'une faculté spéciale d'hallucination volontaire. A vrai dire, on la trouve à quelque degré chez tout le monde. Elle est très vivante chez les enfants. Tel d'entre eux entretiendra un commerce quotidien avec un personnage imaginaire dont il vous indiquera le nom, dont il vous rapportera les impressions sur chacun des incidents de la journée. Mais la même faculté entre en jeu chez ceux qui, sans créer eux-mêmes des êtres fictifs, s'intéressent à des fictions comme ils le feraient à des réa. lités. Quoi de plus étonnant que de voir des spectateurs pleurer au théâtre ? On dira que la pièce est jouée par des acteurs, qu'il y a sur la scène des hommes en chair et en os. Soit, mais nous pouvons être presque aussi fortement « empoignés » par le roman que nous lisons, et sympathiser au même point avec les person­nages dont on nous raconte l'histoire. Comment les psychologues n'ont-ils pas été frappés de ce qu'une telle faculté a de mystérieux ? On répondra que toutes nos facultés sont mystérieuses, en ce sens que nous ne connaissons le méca­nisme intérieur d'aucune d'elles. Sans doute ; mais s'il ne peut être question ici d'une reconstruction mécanique, nous sommes en droit de demander une explication psychologique. Et l'explication est en psychologie ce qu'elle est en biologie ; on a rendu compte de l'existence d'une fonction quand on a montré comment et pourquoi elle est nécessaire à la vie. Or, il n'est certainement pas nécessaire qu'il y ait des romanciers et des dramaturges ; la faculté de fabulation en général ne répond pas à une exigence vitale. Mais supposons que sur un point particulier, employée à un certain objet, cette fonction soit indispensable à l'existence des individus comme à celle des sociétés : nous concevrons sans peine que, destinée à ce travail, pour lequel elle est néces­saire, on l'utilise ensuite, puisqu'elle reste présente, pour de simples jeux. Par le fait, nous passons sans peine du roman d'aujourd'hui à des contes plus ou moins anciens, aux légendes, au folklore, et du folklore à la mythologie, qui n'est pas la même chose, mais qui s'est constituée de la même manière ; la mythologie, à son tour, ne fait que développer en histoire la personnalité des dieux, et cette dernière création n'est que l'extension d'une autre, plus simple, celle des « puissances semi-personnelles » ou « présences efficaces » qui sont, croyons-nous, à l'origine de la religion. Ici nous touchons à ce que nous avons montré être une exigence fondamentale de la vie : cette exigence a fait surgir la faculté de fabulation ; la fonction fabulatrice se déduit ainsi des conditions d'existence de l'espèce humaine. Sans revenir sur ce que nous avons déjà longuement exposé, rappelons que, dans le domaine vital, ce qui apparaît à l'analyse comme une complication infinie est donné à l'intuition comme un acte simple. L'acte pouvait ne pas s'accomplir ; mais, s'il s'est accompli, c'est qu'il a traversé d'un seul coup tous les obstacles. Ces obstacles, dont chacun en faisait surgir un autre, constituent une multiplicité indéfinie, et c'est précisément l'élimination successive de tous ces obstacles qui se présente à notre analyse. Vouloir expliquer chacune de ces éliminations par la précé­dente serait faire fausse route ; toutes s'expliquent par une opération unique, qui est l'acte lui-même dans sa simplicité. Ainsi le mouvement indivisé de la flèche triomphe en une seule fois des mille et mille obstacles que notre perception, aidée du raisonnement de Zénon, croit saisir dans les immobilités des points successifs de la ligne parcourue. Ainsi l'acte indivisé de vision, par cela seul qu'il réussit, tourne tout d'un coup des milliers de milliers d'obstacles ; ces obstacles tournés sont ce qui apparaît à notre perception et à notre science dans la multiplicité des cellules constitutives de l'œil, dans la complication de l'appareil visuel, enfin dans les mécanismes élémentaires de l'opération. De même, posez l'espèce humaine, c'est-à-dire le saut brusque par lequel la vie qui évoluait est parvenue à l'homme individuel et social : du même coup vous vous donnez l'intelligence fabricatrice et par suite un effort qui se poursuivra, en vertu de son élan, au delà de la simple fabrication pour laquelle il était fait, créant ainsi un danger. Si l'espèce humaine existe, c'est que le même acte par lequel était posé l'homme avec l'intelligence fabrica­trice, avec l'effort continué de l'intelligence, avec le danger créé par la continuation de l'effort, suscitait la fonction fabulatrice. Celle-ci n'a donc pas été voulue par la nature ; et pourtant elle s'explique naturellement. Si, en effet, nous la joignons à toutes les autres fonctions psychologiques, nous trouvons que l'ensemble exprime sous forme de multiplicité l'acte indivisible par lequel la vie a sauté de l'échelon où elle s'était arrêtée jusqu'à l'homme.

Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion