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L’idée que le tout dans lequel l’homme vit est la société et rien d’autre que la société et que les relations humaines sont des relations sociales ne s’établit qu’au XVIIIè. Lorsque nous disons sans précautions que la société est la réponse universelle à la coexistence des hommes, que coexister, c’est vivre en société, nous suivons sans nous en rendre compte ce que la philosophie écossaise a établi avec David Hume (1711-1176), Adam Smith (1723-1790), Adam Ferguson (1723-1816). C’est même Adam Ferguson qui dans son Essai sur l’Histoire de la Société civile (1767) confère à l’expression « société civile » un sens qu’elle n’avait pas jusque là. Jusqu’à Rousseau, « société civile » a le sens de communauté politique. Depuis Locke, société civile a plus précisément le sens d’association politique des individus. Avec Ferguson, la « société civile » n’est plus une réalité politique, ce qui implique que le tout qui enveloppe les individus n’est pas la communauté politique ou Etat, mais une autre réalité, antérieure au corps politique et sur laquelle repose le corps politique lui-même, la société. La société est pensée comme association des individus, mais deux points majeurs distinguent les philosophes de la société de l’école écossaise des philosophes de l’Etat du siècle précédent. Le premier point, c’est que tous ces philosophes écossais rejettent complètement le concept de contrat : la société ne peut pas être pensée comme une construction volontaire des individus supposant le renoncement à des droits naturels antérieurs. Renoncer au contrat signifie en même temps renoncer à la distinction état de nature/état civil qui caractérisait la philosophie politique de Hobbes à Rousseau. Le second point majeur, c’est que le lien entre les hommes n’est pas d’abord un lien juridique et politique. Les hommes ne sont pas liés par des lois et par un Etat. Ce qui les lie est antérieur à la loi et à l’Etat. A partir de la philosophie écossaise, envisager ce qui lie les hommes, ce sera envisager en quoi consiste le lien « social » posé comme distinct du lien politique et comme racine du lien politique. Dans la philosophie écossaise du XVIIIe, l’Etat ou le corps politique sont intérieurs à un tout qui l’enveloppe et ce tout, c’est la société. Les hommes ne vivent pas d’abord dans des communautés politiques, ils vivent d’abord dans des sociétés. L’un des textes fondateurs du concept de société au sens actuel est L’Essai sur l’Histoire de la Société civile d’Adam Ferguson. Dans cet ouvrage, la société se présente comme la forme unique et universelle de l’existence des hommes. Ainsi avec Ferguson, les tribus indiennes, la cité grecque, la cité romaine, l’empire chinois, etc. sont toutes des formes de société. La société, réalité universelle, est aussi une réalité historique. Elle est une constante historique : partout où il y a eu des hommes, il y a eu de la société. Mais elle est aussi une réalité qui change et ses changements résultent de l’activité des individus sans pour autant résulter de leurs desseins. Dans le devenir historique de la société, trois facteurs jouent selon Ferguson un rôle décisif, ce sont l’invention de la propriété, l’invention de la division des professions, l’invention du commerce. Il s’agit là d’inventions non intentionnelles qui sont à la source des sociétés civilisées. Quant à l’invention des gouvernements, elle ne joue qu’un rôle secondaire. Si la société change historiquement, elle peut aussi décliner et cela vaut avant tout pour les sociétés civilisées. En effet, la civilisation n’est pas un processus qui est inéluctable. Historiquement, la civilisation peut disparaître. Si elle disparaît, c’est qu’elle a en elle-même la source de sa disparition et cette source, c’est l’affaiblissement du lien social, du lien des hommes dans la société. C’est pourquoi la société n’est pas du tout pour Ferguson, pas plus que pour Adam Smith, une réalité économique. C’est que les liens économiques sont au fond faibles. On peut même aller jusqu’à dire que le commerce, l’économie en un sens général, délie autant les hommes qu’il les lie.

L’établissement du concept de société dans la philosophie écossaise est indissociable d’une anthropologie, c’est-à-dire d’une pensée de l’homme, de ce qui constitue sa nature. La nature de l’homme ne correspond pas simplement à son essence, elle enveloppe tout ce qui est caractéristique de l’être humain. Or ce qui est caractéristique de l’être humain, affirme Ferguson, c’est son histoire qui nous l’apprend. L’histoire de l’être humain nous apprend non seulement ce qu’est l’homme mais aussi ce qu’il peut être. La nature de l’homme est à envisager non seulement comme factuelle, ce que les hommes sont de fait, mais aussi comme virtuelle : ce qu’ils peuvent être. La première chose que nous apprend l’histoire de l’être humain sur l’être humain, c’est qu’il est un être social. L’histoire de l’être humain est l’histoire d’un être qui vit en société. De l’homme, Ferguson déclare :

« En lui, la société se révèle aussi ancienne que l’individu, et l’usage de la langue aussi universel que celui de la main ou du pied ».  Essai, p.511.

Nous avons là ce qui deviendra la base de la pensée sociologique du XIXe : la société n’est pas en dehors de l’individu, elle ne lui est pas extérieure, elle est en lui. Pourquoi ? Parce que l’individu humain n’est un individu humain qu’en société. Il n’y a pas d’un côté, l’individu et de l’autre côté, la société, il y a une seule réalité : des individus qui vivent en société et qui ont toujours vécu en société. Ce que nous apprend donc l’histoire de l’être humain, c’est que la nature de l’homme est de vivre en société. Il est inutile d’imaginer un moment où l’homme serait passé de la nature à la société, de la non-société à la société. Il est aussi inutile d’imaginer un moment où les hommes auraient instauré la société. C’est pourquoi comme Hume, Ferguson révoque complètement le concept d’état de nature et le concept de contrat tels qu’ils sont à l’œuvre chez Rousseau. Contre ce que déclare Rousseau dans le Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, Ferguson avance :

« Si donc on nous demande où est l’état de nature, nous répondrons : il est ici ; et peu importe de savoir d’où l’on parle, de l’île de Grande-Bretagne, du Cap de Bonne espérance ou du détroit de Magellan. Partout où l’homme actif exerce ses talents, transformant l’environnement qui l’entoure, ces situations sont également naturelles » Essai, p.113.

Dans ce passage remarquable, Ferguson avance que l’histoire de l’être humain nous montre que l’état naturel de l’être humain est l’état social qui est toujours en même temps un état historique. L’état naturel de l’être humain est d’être social et historique. Ici les différences de degré dans la civilisation ne sont pas significatives. Les sociétés sauvages ne sont pas plus proches de l’état naturel que les sociétés civilisées, les sociétés civilisées ne sont pas moins proches de l’état naturel que les sociétés sauvages puisque l’état naturel de l’homme n’est pas un avant la société purement imaginaire, mais un être dans la société. Il n’y a donc pas à opposer à l’état social un état naturel, il n’y a pas non plus d’état social qui serait plus naturel qu’un autre. C’est dans la société que l’homme se montre, c’est là et uniquement là qu’il s’accomplit. La vie en société nous montre l’homme naturel puisque l’homme naturel, c’est l’homme social. Dans sa critique de Rousseau, Ferguson déploie un élément majeur de son anthropologie. En effet, il caractérise l’homme comme un être actif. La nature de l’homme est d’agir et par « agir », Ferguson n’entend pas du tout comme Cicéron l’action politique. Comme l’indique la citation, agir humainement, c’est transformer l’environnement, ou plus radicalement encore, inventer. Inventer dans tous les domaines est une caractéristique universelle des hommes. L’homme est l’être voué à inventer, à entreprendre, il n’est pas du tout l’être voué à se reposer ou à contempler. La vie sociale qui est toujours une vie historique nous montre l’homme constamment occupé à faire des découvertes, à améliorer ses objets, à exercer son habileté. Elle nous montre que le monde change constamment en raison de l’activité des hommes. Elle nous révèle en fait la nature active de l’être humain qui se déploie de multiples façons et qui le constitue comme un ennemi du repos. Ce n’est pas la société qui rend l’homme agissant, elle ne fait que révéler sa nature d’être agissant qui se déploie dans la société. C’est pourquoi, il n’y a rien qui soit plus opposé à l’homme que l’inaction :

« Ôtons aux hommes leurs occupations, donnons satisfaction à leurs désirs et la vie devient un fardeau » Essai, p.144.

Il y a une constante de l’homme qui est l’action. C’est pourquoi, c’est se méprendre sur la nature humaine que de croire que le bonheur humain réside dans la satisfaction des désirs. Si les hommes étaient amenés à vivre dans une société qui satisferait immédiatement tous leurs désirs, ils ne seraient pas heureux. Leur bonheur leur vient de leur activité. Même s’ils semblent chercher le repos, ce qui importe c’est qu’il soit recherché, et cette recherche est une activité. Comme l’homme est voué à l’activité, il est aussi voué à l’histoire car l’histoire nous montre les transformations de l’environnement dues à l’action humaine. Actif, inventif, l’homme fabrique, il s’entoure d’artifices. La société est un monde artificiel dû à l’activité des hommes. Mais comme inventer est naturel à l’homme, on peut dire aussi qu’il n’y a pas à opposer le naturel à l’artificiel. Alors que Rousseau se demandait comment démêler en l’homme le naturel et l’artificiel, de sorte que la distinction état de nature/ état civil se confondait avec la distinction nature/artifice, Ferguson récuse complètement cette question. Puisque inventer est naturel à l’homme, l’artifice de la vie sociale est aussi naturel à l’homme. C’est pourquoi Ferguson déclare contre Rousseau que « l’art », les techniques, sont naturelles à l’homme. Partout où est l’homme, partout il y a des techniques qu’il a inventé socialement. Dans un raccourci saisissant, Ferguson peut alors déclarer :

« Si le palais est loin de la nature, la cabane ne l’est pas moins ; et les raffinements les plus élaborés, les systèmes de morale les plus élevés ne sont pas plus un artifice que les premières opérations de la raison et du sentiment » Essai, p.113.

La cabane du sauvage n’est pas plus près de la nature que ne l’est un palais. La vie sauvage n’est pas plus naturelle que la vie civilisée. Ce qui nous fait croire abusivement que la cabane serait plus proche de la nature que le palais, c’est la distance entre la vie civilisée, qui repose sur une longue accumulation, et la vie sauvage. Or entre la vie sauvage et la vie animale, il y a une plus grande distance encore qu’entre la vie sauvage et la vie civilisée. La cabane n’est pas plus naturelle que le palais, elle est seulement une autre forme sociale que le palais. Si la vie sociale est faite d’inventions, ces inventions sont toujours caractéristiques d’une certaine forme ou d’un certain degré de la vie sociale ce qui n’implique pas du tout que la vie humaine pourrait être plus ou moins sociale. Ferguson invente ici un argument décisif que l’on retrouvera dans la Paléontologie : aujourd’hui, les paléontologues expliquent que l’être humain préhistorique est bien plus proche de nous que de n’importe quel primate et que le silex taillé est plus proche du missile nucléaire que de la branche saisie par le primate. Il y a une distance incommensurable entre la moindre invention humaine et le monde animal. La nature humaine est une nature sociale et elle l’est dans la mesure où il est  naturel à l’homme, et à l’homme seulement d’inventer. Mais, selon Ferguson, il y a encore autre chose qui est naturel à l’homme, c’est de se perfectionner, en d’autres termes, c’est la perfectibilité. Cette perfectibilité trace une frontière complète entre l’homme et l’animal. La nature de l’homme est  de se perfectionner, perfectionnement cumulatif tel que l’homme construit pour le futur sur les acquis du passé. Par de perfectionnement sans invention, sans expériences et sans conservation  de ce qui a été inventé et expérimenté. Or si la nature de l’homme est de se perfectionner, il est incomplètement inconséquent de supposer un état de nature présocial car cet état imaginaire est contraire à tout perfectionnement. Dans l’état de nature à la Rousseau, l’homme est incapable de se perfectionner et cet état ne peut donc en rien être naturel à l’homme. Dans la mesure  la nature de l’’homme est d’être un être inventif, voué à faire des expériences, voué à se perfectionner, alors la conclusion qui s’impose, c’est que le seul état qui soit naturel à l’homme, c’est l’état social. C’est pourquoi la nature de l’homme ne nous est montrée que par sa vie en société. Au sens de Ferguson, comme de Hume et d’Adam Smith, il est complètement inconséquent de supposer l’homme sans la société. Il est donc complètement absurde de supposer des individus humains présociaux ou asociaux. L’individu et la société ne sont pas deux entités distinctes, elles sont co-originaires. L’individu n’existe que comme individu en relation sociale, la société n’existe que comme société constituée d’individus agissant. On ne peut ni soutenir que seuls les individus existent, la société n’existe pas, ni soutenir que seule la société existe, les individus n’existent pas. Individu et société sont deux faces de la même réalité, la société comme coexistence des individus. De même, il est complètement inconséquent de soutenir, comme le fera Durkheim, partant de Rousseau, que sans la société, l’homme ne serait qu’un animal. En effet, la nature humaine est telle qu’elle ne peut se déployer que comme nature sociale. Essayer de penser l’homme sans la société, c’est essayer de penser l’homme sans la nature humaine, c’est ne pas voir que l’homme ne peut pas être un animal sans la société pour la simple raison que dans sa nature d’homme, il n’est rien d’animal. La nature humaine que seule l’histoire de l’homme nous révèle comme histoire de la société est une nature qui porte en elle la vie sociale et qu’il est absurde de prétendre séparer de la vie sociale. Le concept de société repose ainsi sur une anthropologie précise selon laquelle l’homme est dans sa nature un être inventif, voué à se perfectionner et cette nature a pour seule dimension la vie sociale.

François Loiret