Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

l'opinion doit-elle faire la loi?

Publié par maryse.emel in justice

 

 

Voilà non pas un corrigé mais quelques pistes.

 

Si on examine l'expression "faire la loi" dans un autre contexte, par exemple quand un parent ,agacé des caprices répétés de sa progéniture, finit par crier excédé, "ce n'est pas toi qui fait la loi", on comprend que cette formule est  plus complexe qu'elle n'en a l'air. Elle signifie d'abord à l'enfant que la loi n'est pas un caprice au service d'un intérêt particulier. Ainsi dans ce premier sens faire la loi se réduirait à faire sa loi, ce qui est le propre de ceux qui n'ont ni foi ni loi, les hors-la-loi, animés par diverses passions. Par exemple dans ce film célèbre:


 

Attitude à ne pas confondre avec le principe de la loi du talion, animée elle aussi cependant par la passion:

 Dans le film, Il était une fois dans l'ouest, le duel est le résultat d'un désir de vengeance, pour établir une justice encore imparfaite ( il manque la tierce personne que sera le juge libéré des passions). C'est le silence que renforce la musique. Aucune parole, aucune discussion. C'est la loi-réparation, oeil pour oeil, dent pour dent...Le spectateur regarde, impuissant et complice à la fois. 

Ceci est confirmé par notre exemple. Le parent réagit affectivement et oppose la loi du père de famille ( despotes en grec) à celle de l'enfant, à qui il est demandé de se soumettre sans discussion. Il oppose l'idée d'une loi qui répare les dérapages affectifs mais comme dans le film ce sont les passions, la colère ici,qui gouvernent le recours à la loi. Le parent risque de transformer la loi en une loi particulière qui donne du poids à ses propres affects. Et surtout de transformer la loi en un rapport de force qui vise à réduire au silence.

Le silence...Doit-on accepter le silence, se taire quand la loi a parlé? Et qui a le droit de parler, pour que la loi ne se transforme pas en simulâcre? On parle d'omerta, la loi du silence, propre à la mafia. La loi du chef ne se discute pas.

La loi devient affaire privée, indiscutable, siège de tous les affects. Elle se donne dans une rigidité dogmatique où aucune différence n'est faite entre esprit et lettre de la loi.

 

Devons-nous accepter comme l'enfant la loi du père - despote?

Mais s'agit-il encore de loi, de discours de la raison, quand la loi est affaire privée?

La question posée nous renvoie à l'opinion. On nous demande si elle peut faire la loi. Cette dernière a deux sens: opinion commune ou opinion publique...Certes, l'opinion commune - la doxa - véhicule bien souvent nombre de préjugés. Mais en politique on n'a que faire de la vérité quand il s'agit de comprendre les actions humaines ou encore de les prévoir...La vérité est longue à construire et les actions humaines ne souffrent pas toujours d'attendre. C'est ainsiqu'Aristote distingue theoria et praxis, ordre de la connaissance et ordre de l'action. L'action impose une certaine urgence, qui ne va pas toutefois sans une certaine délibération, qu'on pourrait comme Aristote rapprocher de la prudence:

Une façon dont nous pourrions appréhender la nature de la prudence, c'est de considérer quelles sont les personnes que nous appelons prudentes. De l'avis général, le propre d'un homme prudent c'est d'être capable de délibérer correctement sur ce qui est bon et avantageux pour lui-même, non pas sur un point partiel (comme par exemple quelles sortes de choses sont favorables à la santé ou à la vigueur du corps), mais d'une façon générale, quelles sortes de choses par exemple conduisent à la vie heureuse. Une preuve, c'est que nous appelons aussi prudents ceux qui le sont en un domaine déterminé, quand ils calculent avec justesse en vue d'atteindre une fin particulière digne de prix, dans des espèces où il n'est pas question d'art ; il en résulte que, en un sens général aussi, sera un homme prudent celui qui est capable de délibérations. 
       Mais on ne délibère jamais sur les choses qui ne peuvent être autres qu'elles ne sont, ni sur celles qu'il nous est impossible d'accomplir ; par conséquent s'il est vrai qu'une science s'accompagne de démonstration, mais que les choses dont les principes peuvent être autres qu'ils ne le sont n'admettent pas de démonstration (car toutes sont également susceptibles d'être autrement qu'elles ne sont), et s'il n'est pas possible de délibérer sur les choses qui existent nécessairement, la prudence ne saurait être ni une science, ni un art : une science, parce que l'objet de l'action peut être autrement qu'il n'est ; un art, parce que le genre de l'action est autre que celui de la production. Reste donc que la prudence est une disposition, accompagnée de règle vraie, capable d'agir dans la sphère de ce qui est bon ou mauvais pour un être humain. Tandis que la production, en effet, a une fin autre qu'elle-même, il n'en saurait être ainsi pour l'action, la bonne pratique étant elle-même sa propre fin. C'est pourquoi nous estimons que Périclès et les gens comme lui sont des hommes prudents en ce qu'ils possèdent la faculté d'apercevoir ce qui est bon pour eux-mêmes et ce qui est bon pour l'homme en général, et tels sont aussi, pensons-nous, les personnes qui s'entendent à l'administration d'une maison ou d'une cité. De là vient aussi le nom par lequel nous désignons la tempérance (sôphrosunè), pour signifier qu'elle conserve la prudence (sôzousa tènphronèsin), et ce qu'elle conserve, c'est le jugement dont nous indiquons la nature : car le plaisir et la douleur ne détruisent pas et ne faussent pas tout jugement quel qu'il soit, par exemple le jugement que le triangle a ou n'a pas ses angles égaux à deux droits, mais seulement les jugements ayant trait à l'action. En effet, les principes de nos actions consistent dans la fin à laquelle tendent nos actes ; mais à l'homme corrompu par l'attrait du plaisir ou la crainte de la douleur, le principe n'apparaît pas immédiatement, et il est incapable de voir en vue de quelle fin et pour quel motif il doit choisir et accomplir tout ce qu'il fait, car le vice est destructif du principe. Par conséquent, la prudence est nécessairement une disposition, accompagnée d'une règle exacte, capable d'agir, dans la sphère des biens humains.

Aristote (384-322), Éthique à Nicomaque, VI, 5, tr. J. Tricot, Paris, Vrin, 1990, p.284-286.

 Par "prudence", n'entendons pas manque d'audace. L'homme de la délibération a compris que le champ du politique n'était pas affaire de savoir théorique , et l'opinion a donc une place dans la construction de la loi, à condition de ne pas la réduire au préjugé. Même Platon qui voit dans l'opinion le plus bas degré du savoir, lui attribue dans Ménon, une place non négligeable:

OCRATE.-- Et aussi longtemps donc, je suppose, qu'il aura une opinion droite sur ce dont l'autre [a] une epistèmèn, il ne sera en rien un guide inférieur, croyant vrai bien que n'usant pas de phronèsis, à celui qui use de phronèsis là-dessus ? (16)

MÉNON.-- En rien, certes.

SOCRATE.-- Donc une opinion vraie, à l'égard de la rectitude de l'action (17), n'est en rien un guide inférieur à phronèseôs ; et c'est cela que nous avons tout à l'heure laissé de côté, dans l'examen, à propos de l'aretès, du genre de chose qu'elle pourrait bien être (18), en disant [97c] que seule phronèsis conduit à agir droitement (orthôs) ; il y avait donc aussi une opinion vraie.

MÉNON.-- Il semble bien.

SOCRATE.-- En rien donc n'est moins bénéfique opinion droite qu'epistèmès.

MÉNON.-- A ceci près, Socrate, qu'en ayant l'epistèmèn, on arriverait toujours à ses fins, alors qu'avec l'opinion droite, tantôt on réussirait, tantôt pas. (19)

SOCRATE.-- Que dis-tu ? En ayant toujours une opinion droite, ne réussirait-on pas toujours, aussi longtemps qu'on se formerait des opinions droites ?

MÉNON.-- Cela me paraît nécessaire. Au point que je m'étonne (thaumazo) (voir note 1), [97d] Socrate, les choses étant ainsi, que l' epistèmè soit en fin de compte beaucoup plus en honneur que l'opinion droite, et [je me demande] pour quelle raison on les distingue l'une de l'autre.

SOCRATE.-- Sais-tu donc pourquoi tu t'étonnes, ou te le dirai-je ?

MÉNON.-- Oui certes, dis-le-moi.

SOCRATE.-- C'est parce que tu n'as pas tourné ton esprit (noun) (20) vers les statues de Dédale ; mais peut-être n'y en a-t-il pas chez vous ?

MÉNON.-- Mais pourquoi donc parles-tu de ça ?

SOCRATE.-- C'est qu'aussi bien celles-ci, si elles n'ont pas été attachées, prennent subrepticement la fuite et s'échappent, alors qu'attachées, elles restent en place.

MÉNON.-- [97e] Et après ?

SOCRATE.-- Posséder une de ses créations laissée sans liens n'a pas grande valeur, c'est comme un homme (anthrôpon) (21) enclin à la fuite, car elle ne reste pas en place ; attachée au contraire, elle a beaucoup de valeur, car ses œuvres sont tout à fait belles. Et après ? A quel propos j"en parle ? A propos des opinions vraies. C'est qu'aussi bien, les opinions vraies, aussi longtemps qu'elles restent en place, sont une belle chose et produisent [98a] des œuvres tout à fait bonnes ; seulement, elles ne consentent pas à rester en place très longtemps, mais s'échappent de l'âme de l'homme (anthrôpou), si bien qu'elles ne sont pas de grande valeur tant qu'on ne les lie pas par un raisonnement sur la cause. (22) Et cela, c'est, Ménon mon camarade, remémoration, (23) comme il a été convenu entre nous dans les [choses dites] antérieurement. (24) Lors donc qu'elles sont liées, elles deviennent premièrement epistèmai, ensuite fixes. Et c'est bien pour ça qu'epistèmè est plus en honneur qu'opinion droite, et c'est par un lien qu'epistèmè se distingue d'opinion droite.

MÉNON.-- Par Zeus, Socrate, il semble bien [que ce soit] quelque chose comme ça.

SOCRATE.-- [98b] Et pour sûr aussi, moi, je parle, non pas comme sachant, mais conjecturant. Mais que ce soient deux choses différentes, opinion droite (orthè) et epistèmè, je pense pour ma part ne pas du tout le conjecturer, mais s'il restait quelque chose que je dirais savoir--et je le dirais de peu de choses--, une à coup sûr, et c'est çà, je l'admettrais au nombre de celles que je sais.

MÉNON.-- Et c'est droitement (orthôs) en effet, Socrate, que tu parles.

SOCRATE.-- Quoi encore ? Ceci, [n'est-ce] pas droitement (orthôs) : qu'une opinion vraie (alèthès), dirigeant le travail en chacune de nos actions, accomplit un travail en rien inférieur à epistèmè ?

MÉNON.-- Ici encore, tu m'as l'air de parler vrai (alèthè). (25)

SOCRATE.-- [98c] Une opinion droite (orthè) ne sera donc en rien inférieure à epistèmès ni moins bénéfique dans nos actions, ni l'homme (anèr) ayant une opinion droite à celui[ayant] epistèmèn.

MÉNON.-- C'est ça.

D'où vient cette impuissance du savoir à "faire la loi"? Comme l'indique l'article défini "la", du contraste entre la généralité de la loi et de son application particulière. C'est la difficulté majeure de la démocratie où l'intérêt général doit prévaloir sur l'intérêt particulier. Ici 'intervient le deuxième sens du mot opinion qui est celui d'opinion publique. Le risque avec l'opinion publique c'est qu'elle est souvent soumise à ses affects et peut devenir incontrôlable, despotique. C'est là que Platon, ou encore Tocqueville,  voient l'origine de la tyrannie. Nous rejoignons ce que nous disions plus haut. Or, comme disait Montesquieu, un des remparts au despotisme est l'institution de contre-pouvoirs et l'opinion publique en est un puisque par définition elle n'est pas privée, et est la mise en place d'une certaine forme de résistance non silencieuse au risque constant de l'abus de pouvoir. 

Résistance et obéissance, voilà les deux vertus du citoyen. Par l'obéissance, il assure l'ordre, par la résistance, il assure la liberté." Alain

Cela impose d'éduquer l'opinion publique et ne pas la laisser à la spontanéité de ses affects ou à la défense exclusive de ses intérêts particuliers:

[1337a§ 1. On ne saurait donc nier que l'éducation des enfants ne doive être un des objets principaux des soins du législateur. Partout oit l'éducation a été négligée, l'État en a reçu une atteinte funeste. C'est que les lois doivent toujours être en rapport avec le principe de la constitution, et que les moeurs particulières de chaque cité assurent le maintien de l'État, de même qu'elles en ont seules déterminé la forme première. Des moeurs démocratiques conservent la démocratie ; oligarchiques, elles conservent l'oligarchie ; et plus les moeurs sont pures, plus l'État est affermi.

§ 2. Toutes les sciences, tous les arts exigent, pour qu'on y réussisse, des notions préalables, des habitudes antérieures. Il en est évidemment de même pour l'exercice de la vertu. Comme l'État tout entier n'a qu'un seul et même but, l'éducation doit être nécessairement une et identique pour tous ses membres ; d'où il suit qu'elle doit être un objet de surveillance publique et non particulière, bien que ce dernier système ait généralement prévalu, et qu'aujourd'hui chacun instruise ses enfants chez soi par les méthodes et sur les objets qu'il lui plaît. Cependant, ce qui est commun doit s'apprendre en commun ; et c'est une grave erreur de croire que chaque citoyen est maître de lui-même; ils appartiennent tous à l'État, puisqu'ils en sont tous des éléments, et que les soins donnés aux parties doivent concorder avec les soins donnés à l'ensemble.

§ 3. A cet égard, on ne saurait trop louer les Lacédémoniens. L'éducation de leurs enfants est commune, et ils y attachent une importance extrême. Pour nous, il est de toute évidence que la loi doit régler l'éducation et que l'éducation doit être publique. Mais il est essentiel de connaître ce que doit être précisément cette éducation, et la méthode qu'il convient d'y suivre. En général, les avis diffèrent aujourd'hui sur les objets qu'elle doit embrasser, et l'on est fort loin de s'entendre unanimement sur ce que les jeunes gens doivent apprendre pour arriver à la vertu et à la vie la meilleure. On ignore même s'il faut s'occuper davantage à former l'intelligence ou à former le coeur.

Aristote Politiques,V

Eduquer l'opinion publique à la raison et au dépassement de ses affects, à l'idée d'intérêt général, voilà un des correctis dont la loi a besoin pour sortir de sa trop grande généralité et s'appliquer à la particularité des cas. Corrective certes, mais vigilante aussi, contre-pouvoir aux dérapages toujours possibles de la loi, l'opinion publique est comme dit Alain "résistance", contre-poids à la force d'inertie de la loi. On nous demandait si l'opinion doit faire la loi. Nous répondrons qu'elle doit permettre d'ajuster la loi du législateur, à condition de respecter la loi de la raison. 

Dans une démocratie ce sont les citoyens qui font la loi. Il faut aussi éduquer leur opinion.

L'Homme est la seule créature qui soit susceptible d'éducation. Par éducation l'on entend les soins (le traitement, l'entretien) que réclame son enfance, la discipline qui le fait homme, enfin l'instruction avec la culture. Sous ce triple rapport, il est nourrisson, élève, écolier. Aussitôt que les animaux commencent à sentir leurs forces, ils les emploient régulièrement, c'est-à-dire d'une manière qui ne leur soit point nuisible à eux-mêmes. il est curieux en effet de voir comment, par exemple, les jeunes hirondelles, à peine sorties de leur oeuf  et encore aveugles, savent s'arranger de manière à faire tomber leurs excréments hors de leur nid. Les animaux n'ont donc pas besoin d'être soignés, enveloppés, réchauffés, et conduits, ou protégés. La plupart demandent, il est vrai, de la pâture, mais non des soins. Par soins, il faut entendre les précautions que prennent les parents pour empêcher leurs enfants de faire de leurs forces un usage nuisible. Si, par exemple, un animal en venant au monde, criait comme le font les enfants, il deviendrait infailliblement la proie des loups et des autres bêtes sauvages qui seraient attirées par ses cris.La discipline nous fait passer de l'état animal à celui d'homme. Un animal est par son instinct même tout ce qu'il peut être; une raison étrangère a pris d'avance pour lui tous les soins indispensables. Mais l'homme a besoin de sa propre raison. Il n'a pas d'instinct, et il faut qu'il se fasse à lui-même son plan de conduite. Mais, comme il n'en est pas immédiatement capable, et qu'il arrive dans le monde à l'état sauvage, il a besoin du secours des autres."
Kant, Traité de pédagogie.

 

Cependant où trouver ce maître? Ce magister (et non ce dominus, ce père despotique) capable de faire dépasser au citoyen ses intérêts particuliers? Pour conclure, provisoirement, l'art peut fournir une réponse à cette question. Comme le dira Kant la fonction des oeuvres d'art est d'éduquer le jugement, à le rendre incisif.  Le propre du jugement du goût, selon Kant, est de tendre à l’universalité et non simplement de considérer, à part soi, les choses comme agréables.  Ainsi s'exercer à l'analyse des tableaux par exemple contribuera à la formation de ce jugement...Ceci permet alors de comprendre l'importance des musées comme lieu d'exercice de la formation du jugement ou encore du rôle de la presse...ou l' importance du conflit pour former l'opinion, lui apprendre à ne pas se soumettre ou à confondre conflit et combat.
Le symbole donne à penser...Ricoeur concluait ainsi la symbolique du mal.
L'opinion publique doit s'exercer à la pensée pour pouvoir s'associer au travail du législateur...