Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

Aristote, Ethique à Nicomaque : faut-il s'en remettre à la fatalité ou agir?

Publié par maryse.emel in aristote: éthique à Nicomaque

 

L’Athlète W n’a guère de pouvoir sur sa vie. Il n’a rien à attendre du temps qui passe. Ni l’alternance des jours et des nuits ni le rythme des saisons ne lui seront d’aucun secours. Il subira avec une égale rigueur le brouillard de la nuit d’hiver, les pluies glaciales du printemps, la chaleur torride des après-midi d’été. (Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance - p 217 à 220)


La compétitivité selon Pérec

Sans doute peut-il attendre de la Victoire qu’elle améliore son sort : mais la Victoire est si rare, et si souvent dérisoire ! La vie de l’athlète W n’est qu’un effort acharné, incessant, la poursuite exténuante et vaine de cet instant où le triomphe pourra apporter le repos. Combien de centaines, combien de milliers d’heures écrasantes pour une seconde de sérénité, une seconde de calme ? Combien de semaines, combien de mois d’épuisement pour une heure de détente ?

Courir. Courir sur les cendrées, courir dans les marais, courir dans la boue. Courir, sauter, lancer les poids. Ramper. S’accroupir, se relever. Se relever, s’accroupir. Très vite, de plus en plus vite. Courir en rond, se jeter à terre, ramper, se relever, courir. Rester debout, au garde-à -vous, des heures, des jours, des jours et des nuits. À plat ventre ! Debout ! Habillez-vous ! Déshabillez-vous ! Habillez-vous ! Déshabillez-vous ! Courez ! Sautez ! Rampez ! À genoux !

Immergé dans un monde sans frein, ignorant des Lois qui l’écrasent, tortionnaire ou victime de ses compagnons sous le regard ironique et méprisant de ses Juges, l’Athlète W ne sait pas où sont ses véritables ennemis, ne sait pas qu’il pourrait les vaincre et que cette Victoire serait la seule qui le délivrerait. Mais sa vie et sa mort lui semblent inéluctables, inscrites une fois pour toutes dans un destin innommable.

Il y a deux mondes, celui des Maîtres et celui des esclaves. Les Maîtres sont inaccessibles et les esclaves s’entre-déchirent. Mais même cela, l’Athlète W ne le sait pas. Il préfère croire à son Étoile. Il attend que la chance lui sourie. Un jour, les Dieux seront avec lui, il sortira le bon numéro, il sera celui que le hasard élira pour amener jusqu’au brûloir central la Flamme olympique, ce qui, lui donnant le grade de Photophore officiel, le dispensera à jamais de toute corvée, lui assurera, en principe, une protection permanente. Et il semble bien que toute son énergie soit consacrée à cette seule attente, à ce seul espoir d’un miracle misérable qui lui permettra d’échapper aux coups, au fouet, à l’humiliation, à la peur.

L’un des traits ultimes de la société W est que l’on y interroge sans cesse le destin : avec de la mie de pain longtemps pétrie, les Sportifs se fabriquent des osselets, des petits dés. Ils interprètent le passage des oiseaux, la forme des nuages, des flaques, la chute des feuilles. Ils collectionnent des talismans : une pointe de la chaussure d’un Champion Olympique, un ongle de pendu. Des jeux de cartes ou de tarots circulent dans les chambrées : la chance décide du partage des paillasses, des rations et des corvées. Tout un système de paris clandestins, que l’Administration contrôle en sous-main par l’intermédiaire de ses petits officiels, accompagne les Compétitions. Celui qui donne dans l’ordre, les numéros matricules des trois premiers d’une Épreuve olympique a droit à tous leurs privilèges ; celui qui les donne dans le désordre est invité à partager leur repas de triomphe.

Les orphéons aux uniformes chamarrés jouent L’Hymne à la joie. Des milliers de colombes et de ballons multicolores sont lâchés dans le ciel. Précédés d’immenses étendards aux anneaux entrelacés que le vent fait claquer, les Dieux du Stade pénètrent sur les pistes, en rangs impeccables, bras tendus vers les tribunes officielles où les grands Dignitaires W les saluent.

Il faut les voir, ces Athlètes qui, avec leurs tenues rayées ressemblent à des caricatures de sportifs 1900, s’élancer coudes au corps, pour un sprint grotesque. Il faut voir ces lanceurs dont les poids sont des boulets, ces sauteurs aux chevilles entravées, ces sauteurs en longueur qui retombent lourdement dans une fosse emplie de purin. Il faut voir ces lutteurs enduits de goudron et de plume, il faut voir ces coureurs de fond sautillant à cloche-pied ou à quatre pattes, il faut voir ces rescapés du marathon éclopés, transis, trottinant entre deux haies serrées de Juges de touche armés de verges et de gourdins, il faut les voir, ces Athlètes squelettiques, au visage terreux, à l’échine toujours courbée, ces crânes chauves et luisants, ces yeux pleins de panique, ces plaies purulentes, toutes ces marques indélébiles d’une humiliation sans fin, d’une terreur sans fond, toutes ces preuves administrées chaque heure, chaque jour, chaque seconde, d’un écrasement conscient, organisé, hiérarchisé, il faut voir fonctionner cette machine énorme dont chaque rouage participe, avec une efficacité implacable, à l’anéantissement systématique des hommes, pour ne plus trouver surprenante la médiocrité des performances enregistrées : le 100 mètres se court en 23’’4, le 200 mètres en 51’’ ; le meilleur sauteur n’a jamais dépassé 1,30m.

Celui qui pénétrera un jour dans la Forteresse n’y trouvera d’abord qu’une succession de pièces vides, longues et grises. Le bruit de ses pas résonnant sous les hautes voûtes bétonnées lui fera peur, mais il faudra qu’il poursuive longtemps son chemin avant de découvrir, enfouis dans les profondeurs du sol, les vestiges souterrains d’un monde qu’il croira avoir oublié : des tas de dents d’or, d’alliances, de lunettes, des milliers et des milliers de vêtements en tas, des fichiers poussiéreux, des stocks de savon de mauvaise qualité…

Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance (p 217 à 220)
Collection L’Imaginaire, Gallimard.

Aristote, Ethique à Nicomaque : faut-il s'en remettre à la fatalité ou agir?

La délibération selon Aristote ou le refus de la fatalité dans le domaine de l'action: l'homme prudent.

Faire n'est pas savoir, encore moins agir. L'artisan fait et produit, dans un travail de mise en forme de la matière (poiesis), le savant cherche à connaître (theoria) et l'homme politique agit dans la plus totale contingence (praxis).

La contingence, ce qui peut être autrement, ne relève pas du nécessaire. Ainsi n'est-on jamais sûr d'obtenir ce que l'on avait prévu. Le risque alors c'est de s'en remettre, vaincu, aux affres du hasard, ou de la fatalité, ce qui revient au même. Dans ces deux cas on n'agit pas, on se laisse mener par les circonstances.

Tout d'abord il n'y a place que pour les raisonnements probables, car dans l'action, rien d'absolument certain ne peut être produit. Ainsi faut-il penser la rhétorique qui donne forme au discours de l'action politique. (Eth Nic I,1,1094b25). Cependant, si l'opinion a une place, cela implique de la purger de ses passions pour éviter les débordements (d'où l'importance de la catharsis au théâtre tragique selon Aristote, car c'est justement le lieu où l'opinion va se libérer de ses passions). Le vrai bonheur selon Aristote est le résultat de l'action engagée, dans le but du bonheur de tous et pas de quelques uns.Ainsi ne faut-il pas attendre la mort pour être heureux, ni s'en remettre au hasard, mais agir en vue du bien:

et l'homme, écrit Aristote, sera "bienheureux comme des hommes peuvent l'être" (I,11,1101a20), c'est à dire jamais véritablement achevé, mais peut-être est-ce là l'occasion pour l'homme de manifester son humanité. La contingence du monde est la seule condition qui paradoxalement rend possible le bonheur humain. Le bonheur humain apparaît comme quête de stabilité, tout le contraire de l'instabilité du hasard.Il faut tenter de faire front aux incertitudes de l'avenir, dont la mort fait partie.

Tout le projet de l'Ethique à Nicomaque est de définir l'action prudente à partir d'abord d'une galerie de portraits (livres III et IV), qui lui confère le statut d'initiateur d'un genre littéraire, celui des Caractères, que reprendra son disciple Théophraste, puis plus tard La Bruyère.

Ainsi c'est à partir de l'existence d'un mot qui renvoie à une réalité historique, le mot "phronimos" - le prudent- qu'Aristote va déterminer l'essence de la prudence...Ainsi l'existence précède la détermination de l'essence de la prudence.

Mais avant il convient de clarifier le concept d'action.

(dans d'autres pages j'ai établi la distinction poiesis/parxis/theoria, je n'y reviens pas)

Quand j'agis il y a deux possibilités: l'action est volontaire ou délibérée.

L'action volontaire selon Aristote est propre aussi aux animaux et aux hommes. Le priNcipe de leurs actes est en eux.Seul l'homme est capable de délibérer pour faire un véritable choix qui ne soit ni de l'ordre du plaisir ni de l'ordre de la peine. Bien sûr il peut agir non volontairement ( il agit par ignorance) ou involontairement(de cette action il retire affliction et repentir). En outre agir par ignorance ce n'est pas agir dans l'ignorance . Ce dernier ignore les choses qu'il doit faire et celles qu'il doit éviter.

Comment alors agir en délibérant bien? Comme dans l'art médical ou celui de la navigation (deux paradigmes fréquents d'Aristote), il faut agir suivant la droite règle. Comme la contingence est là (la tempête par exemple), il faut adapter son action aux circonstances, tout en ne perdant jamais de vue ce qu'il est opportun de faire. L'homme qui agit n'est ni un lâche, ni un téméraire, ni un rustre....il doit agir selon la juste mesure. Il doit aussi savoir ce qu'il fait, choisir librement l'acte en raison de l'acte lui-même (pas pour faire plaisir à quelqu'un par exemple), et accomplir cet acte dans une disposition d'esprit ferme et inébranlable, disposition qui se trouve en l'homme lui-même, sans autre étalon que lui..

L'homme prudent n'est pas l'homme habile qui peut être un véritable coquin. (ex: Panurge dans le Tiers Livre de Rabelais)

L'homme prudent n'est pas Le Prince de Machiavel non plus: Aristote tient ensemble la morale et la politique, que désolidarisera Machiavel:

Les Romains, en ces circonstances, agirent comme doivent le faire des princes sages, dont le devoir est de penser non seulement aux désordres présents, mais encore à ceux qui peuvent survenir, afin d'y remédier par tous les moyens que peut leur indiquer la prudence. C'est, en effet, en les prévoyant de loin, qu'il est bien plus facile d'y porter remède; au lieu que si on les a laissés s'élever, il n'en est plus temps, et le mal devient incurable. Il en est alors comme de l'étisie, dont les médecins disent que, dans le principe, c'est une maladie facile à guérir, mais difficile à connaître, et qui, lorsqu'elle a fait des progrès, devient facile à connaître, mais difficile à guérir. C'est ce qui arrive dans toutes les affaires d'État : lorsqu'on prévoit le mal -de loin, ce qui n'est donné qu'aux hommes doués d'une grande sagacité, on le guérit bientôt, ; mais lorsque, par défaut de lumière, on n'a su le voir que lorsqu'il frappe toits les yeux, la cure se trouve impossible. Aussi les Romains, qui savaient prévoir de loin tous les inconvénients, y remédièrent toujours à temps, et ne les laissèrent jamais suivre leur cours pour éviter une guerre : ils savaient bien qu'on ne l'évite jamais, et que, si on la diffère, c'est à l'avantage de l'ennemi. C'est ainsi que, quoiqu'ils pussent alors s'en abstenir, ils voulurent la faire à Philippe et à Antiochus, au sein de la Grèce même, pour ne pas avoir à la soutenir contre eux en Italie. Ils ne goûtèrent jamais ces paroles que l'on entend sans cesse sortir de la bouche des sages de nos jours : Jouis du bénéfice du temps; ils préférèrent celui de la valeur et de la prudence ; car le temps chasse également toute chose devant lui, et il apporte à sa suite le bien comme le mal, le mal comme le bien.

Machiavel, Le Prince, ch.III

Il n'a rien à voir avec un Saint ou le héros bergsonien: ce n'est pas un modèle à suivre, mais il sert de critère, grâce à la rectitude de son jugement, sur des choses contingentes.


Qui ne voit que la cohésion sociale est due, en grande partie, à la nécessité pour une société de se défendre contre d'autres, et que c'est d'abord contre tous les autres hommes qu'on aime les hommes avec lesquels on vit ? Tel est l'instinct primitif. Il est encore là, heureusement dissimulé sous les apports de la civilisation ; mais aujourd'hui encore nous aimons naturellement et directement nos parents et nos concitoyens, tandis que l'amour de l'humanité est indirect et acquis. À ceux-là nous allons tout droit, à celle-ci nous ne venons que par un détour ; car c'est seulement à travers Dieu, en Dieu, que la religion convie l'homme à aimer le genre humain ; comme aussi c'est seulement à travers la Raison, dans la Raison par où nous communions tous, que les philosophes nous font regarder l'humanité pour nous montrer l'éminente dignité de la personne humaine, le droit de tous au respect. Ni dans un cas ni dans l'autre nous n'arrivons à l'humanité par étapes, en traversant la famille et la nation. Il faut que, d'un bond, nous nous soyons transportés plus loin qu'elle et que nous l'ayons atteinte sans l'avoir prise pour fin, en la dépassant. Qu'on parle d'ailleurs le langage de la religion ou celui de la philosophie, qu'il s'agisse d'amour ou de respect, c'est une autre morale, c'est un autre genre d'obligation.

Les Deux sources de la morale et la religion. Bergson.

Chercher en l'homme prudent un modèle à suivre est hors propos.

Par conséquent l'homme prudent est celui qui délibère et sait saisir le kairos, c'est à dire le moment opportun. Ainsi, à chaque fois doit-il réfléchir, attendre le Kairos...du fait de la contingence des événements, de l'avenir....Mais paradoxalement, c'est une chance. Il n'y a que par l'action que l'homme peut manifester sa liberté.