Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

la liberté d'indifférence..Descartes

Publié le 2 Janvier 2011 par maryse.emel in la liberté

4991465162_e67cbba50a.jpg

 

 

L'indifférence me semble signifier proprement l'état dans lequel se trouve la volonté lorsqu'elle n'est pas poussée d'un côté plutôt que de l'autre par la perception du vrai ou du bien ; et c'est en ce sens que je l'ai prise lorsque j'ai écrit que le plus bas degré de la liberté est celui où nous nous déterminons aux choses pour lesquelles nous sommes indifférents. Mais peut-être d'autres entendent-ils par indifférence la faculté positive de se déterminer pour l'un ou l'autre de deux contraires. […] Cette faculté positive, je n'ai pas nié qu'elle fût dans la volonté. Bien plus, j'estime qu'elle s'y trouve, non seulement dans ces actes où elle n'est poussée par aucune raison évidente d'un côté plutôt que de l'autre, mais aussi dans tous les autres ; à tel point que, lorsqu'une raison très évidente nous porte d'un côté, bien que, moralement parlant, nous ne puissions guère choisir le parti contraire, absolument parlant, néanmoins, nous le pouvons. Car il nous est toujours possible de retenir de poursuivre un bien clairement connu ou d'admettre une vérité évidente, pourvu que nous pensions que c'est un bien d'affirmer par là notre libre arbitre.
[…] Une plus grande liberté consiste […] ou bien dans une plus grande facilité de se déterminer, ou bien dans un plus grand usage de cette puissance positive que nous avons de suivre le pire, tout en voyant le meilleur. Si nous suivons le parti où nous voyons le plus de bien, nous nous déterminons plus facilement ; mais si nous suivons le parti contraire, nous usons davantage de cette puissance positive. Et ainsi, nous pouvons toujours agir plus librement dans les choses où nous voyons plus de bien que de mal, que dans les choses appelées […] indifférentes. […].

Descartes, Lettre au Père Mesland

 

Prudence  inaugurale de Descartes.."l'indifférence me semble signifier..." me semble..marque une prudence; Aucune affirmation péremptoire, aucune totale certitude..Il définit la liberté d'indifférence..Même  aux moments les plus silencieux, c'est à dire dans ces moments où on croit que la liberté est absente parce que nous agissons sans vraiment réfléchir ou en connaissance de cause, même dans ces moments là, il y a liberté. Une liberté pauvre, le plus bas degré de liberté écrira-t-il, mais une liberté cependant...Ce qui lui manque rajoute-t-il c'est "la perception du vrai ou du bien",, autrement dit, il lui manque une orientation morale ou la connaissance de la vérité. Cependant, même dans la plus totale ignorance, il nous faut agir..sans quoi l'hésitation à la croisée des chemins nous condamnerait, un peu comme l'âne de Buridan, à périr de notre inaction, de faim dans le cas de l'âne..

l'action prime sur la connaissance. cette liberté est exercice de la volonté même si nous ignorons si nous agissons bien ou selon la vérité.  Aucune différence n'est faite. C'est une physique mécanique qui sert ici de modèle à Descartes, plus particulièrement le modèle de la loi d'inertie.

cette acception de la liberté d’indifférence la rapproche de l’absence de détermination, mais il introduit un deuxième sens censé réhabiliter la liberté d’indifférence ; celle-ci se trouve alors élevée au rang de « faculté positive ». L’indifférence dans ce deuxième sens n’exprime pas l’absence d’influence extérieure, de raisons, mais la possibilité pour l’homme de se déterminer par lui-même. Le problème consiste alors à expliquer comment la liberté d’indifférence peut être à la fois comprise comme absence de détermination et comme faculté d’autodétermination. 
 


il commence donc par rappeler prudemment le sens de l'indifférence au sens propre et pourquoi elle est le degré de liberté le plus bas. Il qualifie cette indifférence d'état..
L'état: ce n'est pas l'acte d'une volonté éclairée par une connaissance, mais un état, pour ne pas dire une passion, une manière d'être de la volonté, qui manque de connaissance.
En outre elle est poussée: elle n'est pas inclinée, orientée vers le vrai ou le bien qu'elle percevrait.  Ainsi les termes choisis nous présentent une volonté paresseuse qui subit au lieu d'agir. C'est ainsi qu'à son propos il emploie l'expression de "
le plus bas degré de la liberté". Bas est péjoratif, il n'y a rien de plus bas que l'état d'indifférence.nous agissons dans l'indifférence la plus totale sans nous préoccuper de ce qui ne nous pousse pas d'un côté ou d'un autre . Voilà ce en  quoi consiste l'indifférence....une totale absence de détermination.

 

exemple: Dans les « caves du Vatican », Gide imagine que son héros Lafcadio commet un acte gratuit.

 

Le point de départ est pour le moins étrange, vous en conviendrez : Se rendant à Rome, Lafcadio, personnage d’un roman[1] d’André Gide, est assis dans un train ancien modèle où les portes s’ouvrent directement sur la voie, avec pour seul compagnon de nuit à partager son compartiment, un vieux monsieur du nom d’Amédée Fleurissoire. Alors que Lafcadio détaille le vieux bonhomme[2], il se prend subitement d’une pensée des plus saugrenues. Comme il tient là, sous sa propre main, la poignée de la portière, il lui suffirait juste de la tirer et de pousser son compagnon de voyage en avant. Qui le verrait ? C’est sûr, on n’entendrait même pas un cri dans la nuit.
Cette scène pourrait n’être qu’un sordide « fait divers » si elle ne recouvrait pas une question métaphysique des plus importantes : un acte peut-il être purement gratuit ? Car le défi absurde que se lance Lafcadio n’est pas moins de commettre un « acte gratuit » en précipitant ce « petit vieux » dans le vide.
Acte libre par définition car indépendant de toute contrainte. D’autant qu’en lui-même il ne présente aucun sens, ne répondant à aucun critère de vengeance, de haine, de méchanceté, ou de pitié, etc.
Se rajoute également à l’acte, le crime immotivé[3]. Pas de mobiles du crime. Aucune  motivation de la part du meurtrier. Donc selon Lafcadio, aucun lien entre l’acteur et l’acte. Et qui plus est aucune relation entre le protagoniste du meurtre et Amédée Fleurissoire.
Autre soin particulier que Lafcadio porte afin de renforcer la gratuité du crime : remettre tout au hasard et compter, pour soumettre sa décision, à l’apparition d’un feu dans la nuit[4]. Le caractère fortuit de l’acte le rend dépourvu d’intention consciente, donc de motivation intrinsèque.
Et le crime a lieu…
Pour le lecteur superficiel de cette œuvre, l’acte gratuit est bien possible, et le geste insensé de Lafcadio en est la plus belle preuve. 
Voilà pourtant qu’à travers le passage de ce roman se pose au lecteur plus attentif cette grande question : L’acte de Lafcadio serait-il vraiment dépourvu de toute motivation ?
En y regardant de plus près, ne peut-on pas se dire finalement que l’absence de motivation d’un acte n’est jamais qu’apparente. Ici, plusieurs motifs peuvent venir inciter Lafcadio : le plus apparent, mais le plus fort, serait d’agir librement sans contrainte. Un besoin d’agir gratuitement que l’on pourrait aller jusqu’à qualifier comme la cause même de l’acte. Car la « prétendue » gratuité de l’acte n’ôte pas le choix pour autant. Le choix, dit libre, est dirigé selon des motifs précis. Et ceux-ci peuvent difficilement se substituer à certaines contraintes qui nous lient.


Il suffit alors de résumer le problème : l’acte gratuit se présente en tant qu’un agir pour rien. Je peux vouloir prouver ma liberté en agissant en dehors de toutes raisons, motivations, incitations. On parle alors de liberté pure, car l’acte gratuit réside dans la pure volonté de celui qui l’accomplit. Et l’exemple le plus frappant et le plus célèbre pour illustrer cette pensée est bien celui du personnage de Gide, Lafcadio. Son acte insensé, balancer ce vieux bonhomme du train, il le pense libre, parce que dégagé de toutes contraintes, car sans motif valable, donc déterminé par rien. Lafcadio se fourvoie pourtant. La volonté d’agir sans motif est déjà un motif. Son acte gratuit n’est en réalité qu’un leurre. Il n’y a pas de gratuité ni de liberté, puisqu’il est déterminé par le désir de vouloir prouver sa liberté.
Aller chercher derrière un acte humain, autre chose que des raisons conscientes ou inconscientes, serait bien inutile, nous dit, par ce magnifique texte, André Gide. Et de fait, apparaît alors un autre problème bien plus saisissant : peut-on alors croire en la liberté, si l’acte gratuit n’est qu’un leurre ? D’autant qu’évoquant à peine le mot de « liberté », tous les arguments qui cherchent à l'invalider semblent avoir si peu de poids face à l’expérience personnelle que j’ai de celle-ci. Et précisément, un sentiment intérieur, fort simple, que je ressens quand je bouge mon bras, quand j’accepte une idée, ou que je refuse une invitation. Mais plus encore, quand je suis fatigué, ou que j’ai peur, me voyant capable de me contraindre à marcher, ou à rester dans un endroit qui m’effraie. Libre de contrarier mes passions, de changer mes habitudes, ou de contredire mon éducation. Ne suis-je malgré ce sentiment intime et troublant qu’un être purement déterminé par un projet ou le motif d’une action ? Existe-t-il une solution à la question de l’acte gratuit entraînant un désaveu potentiel de l’existence d’un libre-arbitre complet. André Gide n’y a répondu qu’en partie, nous démontrant que l’homme, animal finaliste, ne savait se dégager de tout déterminisme. Et nous fallu attendre Sartre pour démontrer que la vraie liberté, celle qui nous confère toute notre dignité, réside dans le choix, et non dans le projet[5]. Car donner une forme à la liberté, ce n’est pas en faire un projet, comme le crut naïvement Lafcadio. Il nous faut d’abord lui donner un sens, ce qui veut dire poser sa motivation par rapport aux autres. Fuir vers les autres pour se donner un rôle, ce que Lafcadio tenta vainement, tenter d’être une consistance momentanée. Me perdant dans les méandres de la prise de conscience de ma liberté, je réalise que je ne suis rien, que ma liberté n’est qu’une gratuité laissée à elle-même.
Et Lafcadio de se leurrer doublement, puisqu’il oublia que touteliberté absolue engendre irrémédiablement le vertige. Quand je dispose d’une liberté absolue, et, que je prends conscience de celle-ci, je ressens irrémédiablement le vertige de la terrible réalité: quoi que je fasse rien ne me détermine, toute décision est possible, gratuite. L’angoisse vient alors souder cela, l’angoisse étant cette liberté s’angoissant d’elle-même,  n’étant déterminée par rien, car vide. Or, la seule issue au vertige de la gratuité ne peut-être, selon Sartre, que l’engagement. Ce que Lafcadio visiblement était bien loin d’imaginer…




(Chronique parue dans La Presse Littéraire, n°1, déc. 2005.)


[1] Les caves du Vatican, Folio.
[2] « Il n’a pas l’air heureux, reprenait à part soi Lafcadio. Il doit souffrir d’une fistule, ou de quelques affections cachée. », Les caves du Vatican, Le livre de poche, p.197 sq.
[3] « Un crime immotivé, continuait Lafcadio. Quel embarras pour la police !», ibid.
[4] « Là, sous ma main, cette double fermeture – tandis qu’il est distrait et regarde au loin devant lui – joue, ma foi ! plus aisément qu’on eût cru. Si je puis compter jusqu’à douze, sans me presser, avant de voir dans la campagne quelque feu, le tapir est sauvé. Je commence : Une ; deux ; trois ; quatre ; (lentement ! lentement !) cinq ; six ; sept ; huit ; neuf… Dix, un feu ! » ibid.
[5] Dans son roman La Nausée, Sartre nous dit que si l’existence n’est vue que comme une déréliction absurde, alors elle est gratuite, sans raison. Elle n’est que l’improvisation perpétuelle d’une liberté qui se recréée à chaque instant, surgissant de rien pour aller vers quelque chose qui est son projet et son but.

 


Mais introduit a un autre sens, une autre acception pour la liberté d'indifférence. Elle n'est plus un état mais une faculté... elle est active, et ce n'est plus une passion.
La liberté est pouvoir de dire oui ou non, choisir entre deux contraires:

 dans le domaine moral du bien et du mal: que dois-je faire? (poursuivre ou fuir)

 dans le domaine de la connaissance. Que puis-je savoir? (admettre ou nier)

que ce soit en s'en remettant au choix par "raison évidente"...nous ne pouvons pas faire autrement que de choisir d'aller dans ce sens ..la morale nous pousse en effet à agir de cette façon...cependant ce  n est pas aussi simple que cela.


mais aussi  montre que la faculté positive se trouve aussi dans tous les actes de la volonté, ce qui comprend même les actes où la volonté est poussée par raison évidente. Même dans ce cas, la volonté n'est pas déterminée par la raison évidente, c'est elle qui se détermine. Là où la raison évidente la pousse à dire oui, elle peut très bien se déterminer autrement pour une raison morale par exemple, ou simplement pour prouver que sa liberté est absolue: alors même qu'une raison évidente nous conduirait à une option...On peut vouloir le mal.
D'un point de vue moral, ce serait une faute de choisir l'erreur ou de dire que ce qui est mal est bien. C'est cependant possible à une liberté absolue.
 Malgré le point de vue moral, nous pouvons choisir le parti contraire, c'est à dire affirmer le contraire de ce que nous connaissons être la vérité ou le bien.

 

ce qui importe c'est d'affirmer l'existence de notre libre-arbitre..cela peut même aller jusqu'à choisir le mal..

Si Descartes affirme que l'indifférence est le plus bas degré de liberté c'est que l'état d'indifférence fait apparaître un défaut de la connaissance: celui qui aurait la connaissance claire et distincte de ce qui est vrai et bien, n'aurait même pas à délibérer. Il serait entièrement libre sans jamais être indifférent. Sa liberté serait éclairée par la connaissance du vrai et du bien.

Commenter cet article