Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

quelques analyses littéraires

Publié le 15 Janvier 2012 par maryse.emel in art

1. L'Art français de la guerre.

Le Goncourt 2011, L'Art français de la guerre, passe le test de la page 99

Par  (LEXPRESS.fr), publié le 03/11/2011 (21) Commenter

Le Goncourt 2011, L'Art français de la guerre, passe le test de la page 99

Divine surprise, en lisant cette page 99, on ne flirte pas avec l'art de la guerre, mais avec celui de la description.

C.Hélie/Gallimard

L'Art français de la guerre d'Alexis Jenni n'échappe pas au test de la page 99, épreuve qui révélerait tout de la qualité d'un livre. Alors, Jenni va vous plaire? 

L'éditeur anglais Ford Madox Ford (1873-1939) aurait un jour prétendu qu'il pouvait juger de la qualité d'un manuscrit à la lecture de sa seule page 99, comme un coup de sonde en plein coeur du livre. L'Art français de la guerre d'Alexis Jenni, Prix Goncourt 2011, n'échappe pas au test. Sa page 99 donne-t-elle envie de lire l'ouvrage primé? 

Le livre

"L'Art français de la guerre": le titre s'avère déstabilisant. Le lecteur vierge de toute exposition à la promotion s'attend à un essai sur la guerre, ou pire, à un essai de stratégie militaire française, égrenant les sempiternelles bataille d'Austerlitz, débâcle de 40 ou noyade tricolore dans la cuvette de Dien Bien Phû. Pitié! 

Puis on découvre la page 99: 

"Le sang avait noirci, sa tête penchait sur son épaule, il avait les yeux clos et la bouche ouverte. (...) Les gens passaient devant le corps allongé sur la place. Les deux policiers un peu voûtés qui le gardaient essayaient de ne voir personne, cette garde leur pesait, ils ne savaient comment soutenir les regards. Sur cette place trop grande et silencieuse, occupée tout l'hiver d'inquiétudes et de brouillards, on ne s'attarde pas." 

Divine surprise, en parcourant celle-ci, on ne flirte pas avec l'art de la guerre, mais celui de la description.  

Ecrire, c'est comme dominer un Rubik's cube. Parvenir à imbriquer des mots simples, jusqu'à toucher l'harmonie du bout des doigts. Eviter le mélange de mots usités, pompeux, indigestes, consacrant un gloubiboulga cité en référence entre deux postillons dans certains dîners en ville. Ici, point de descriptions dantesques façon Voie Royale de Malraux. Au contraire, place à des descriptions brutes, limpides et percutantes façon, oui oui, Pagnol. Exemple: "Le sang avait noirci, sa tête penchait sur son épaule, il avait les yeux clos et la bouche ouverte". Bingo, l'image d'un pantin blême s'affiche directement dans notre esprit. Chez Pagnol, la phrase "Il était tombé sous la pluie, sur des touffes de plantes froides dont il ne savait pas les noms" procure un effet identique: un souffle froid ne caresse-t-il pas votre joue droite en la lisant? 

Mais qui a tué Robert?

Avec cette page 99, le lecteur n'est pas parachuté sur un champ de bataille ou dans la tente d'un général tourmenté, mais sur la place d'une grande ville de l'Hexagone, Lyon. La place Bellecour, gigantesque carré sableux, morbide en hiver, magmatique en été. Un corps est "exposé" sur cette place, aussi esseulé qu'un point marqué au stylo sur une immense feuille de papier. On imagine alors que l'action va emprunter les dédales des traboules, grimper jusqu'à Fourvière, se glisser dans les rues étroites de la Croix Rousse, ou bien dans la fourmilière de la place Carnot. Voyage agréable en perspective. 

"Occupée tout l'hiver d'inquiétude et de brouillards". Sympathique personnification de la brume. Lieux et sentiments, un duo que la littérature aimera toujours combiner. Bref, au vu de cette page 99, l'auteur écrit simple et bien: "Ils se levèrent sans remuer leurs chaises" a tout de même davantage d'impact que "Ils se levèrent en silence".  

Mais qui a donc tué ce "Robert Chassagneaux" présenté en tête de page? On veut le connaître. Est-il un personnage crucial dans le roman, un nouveau Grand Meaulnes? Ou simplement un figurant littéraire utilisé pour mieux huiler la transition entre deux chapitres? Résultat: on veut le savoir, on tourne la page 99, on a envie de lire. Prix Goncourt ou pas, attention, Jenni va nous plaire. 

 

 

"c'est aussi cela le dessin: se donner aussi à soi-même la place où prendre plaisir, la délimiter soi-même,l'occuper de tout son corps; (...) Mais il n"était pas sûr qu'un homme tout entier puisse tenir toute sa vie dans l'espace d'une feuille de dessin".

pp.85/86

 L'art parvient-il à exprimer  l'être des choses? Au début du roman le postulat est le suivant: le dessin est un raccourci qui montre ( de la même façon que le maître montre à l'élève les techniques sans rien produire lui-même) alors que l'écriture réalise au fur et à mesure (elle ne peut montrer dans sa globalité, puisqu'elle est prise dans la linéarité du texte). Cependant, le dessin ne saurait produire sur une feuille l'ensemble d'une vie et l'écriture qui le peut se trouve prise au piège du temps de son exposition. . 

Comment manifester la présence des choses ou encore de ce monde que nous habitons?

C''est le travail sur l'image , la métaphore, qui y répond en littérature,  le vide de l'encre et le plein du trait dans le cas du dessin. Mais il y a présence et présence. Fasciné par la beauté féminine le narrateur reconnaît la force du dessin pour l'exprimer. Le dessin montre l'instantané de la forme. Cependant le dessin esquisse, suggère et ne peut parvenir à rendre qu'un moment, un point...d'une vie.

l'écriture et le dessin semblent corrompus par leur origine fonctionnelle que l'on retrouve dans les livres de compte falsifiés dans la première partie du livre. Plus précisément ils semblent pouvoir cohabiter avec la ruse. Peut-être faut-il user de quelque stratagème pour approcher le vrai. Et ceci n'est pas à la portée de tout le monde comme le manifeste l'épisode des livres falsifiés. Il faut du savoir-faire.

Il y a dans l'événement quelque chose que le récit ne resout pas écrit le narrateur.  C'est pourquoi il faut savoir tricher.

Le peintre ne triche pas. Il peint vrai. Quand le militaire allemand voit les dessins de Victorien Salagnon il lui adresse un clin d'oeil de connivence. Cela met mal à l'aise le jeune homme comm si le dessin trahissait. Cependant c'est l'encre qui a servi aux livres de compte.... Le peintre peint sur modèle; mais comme le montre la scène du nu, le peintre n'éprouve de sentiments que pour l'oeuvre. l'oeuvre seule construit l'érotisme.  Par ailleurs il se cache de sa famille pour aller voir le modèle...modèle qui le laisse de marbre...

Les feintes de l'art ne permettraient-elles pas alors de produire une vérité plus sensible que ce que nous voyons du monde?

            (à suivre...)

 

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