Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

la machine : aliénation ou libération?

Publié par maryse.emel in technique

 

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"La différence doit donc être plus radicale que ne le ferait croire un examen superficiel. C’est celle qu’on trouverait entre un mécanisme qui absorbe l’attention et un mécanisme dont on peut se distraire. La machine à vapeur pri­mitive, telle que Newcomen l’avait conçue, exigeait la présence d’une person­ne exclusivement chargée de manœuvrer les robinets, soit pour introduire la vapeur dans le cylindre, soit pour y jeter la pluie froide destinée à la conden­sation. On raconte qu’un enfant employé à ce travail, et fort ennuyé d’avoir à le faire, eut l’idée de relier les manivelles des robinets, par des cordons, au balancier de la machine. Dès lors la machine ouvrait et fermait ses robinets elle-même ; elle fonctionnait toute seule. Maintenant, un observateur qui eût comparé la structure de cette seconde machine à celle de la première, sans s’occuper des deux enfants chargés de la surveillance, n’eût trouvé entre elles qu’une légère différence de complication. C’est tout ce qu’on peut aper­cevoir, en effet, quand on ne regarde que les machines. Mais si l’on jette un coup d’œil sur les enfants, on voit que l’un est absorbé par sa surveillance, que l’autre est libre de s’amuser à sa guise, et que, par ce côté, la différence entre les deux machines est radicale, la première retenait l’attention captive, la seconde lui donnant congé. C’est une différence du même genre, croyons-nous, qu’on trouverait entre le cerveau de l’animal et le cerveau humain."

Bergson, L'évolution créatrice

la machine est à la fois objet de fascination et de terreur, jamais bien loin de la machination, elle porte en elle la ruse et le risque de la mort. Ainsi en est-il du Cheval de Troie, cette machine qui met fin à la guerre mais est aussi source de la mort de nombreux combattants. On redoute l'autonomisation de la machine, comme le montrent de nombreux films de science-fiction. 

Futur sera la chute

Affiche Terminator
Terminator sort en 1984, soit un an après l’annonce du lancement de la Strategic Defense Initiative par les États-Unis. Surnommé projet Star Wars à l’époque, cette initiative lancée par le président Ronald Reagan prévoit un système de défense automatisé en orbite autour de la Terre pour défendre le pays contre une éventuelle attaque nucléaire.
Il est aussitôt jugé beaucoup trop ambitieux, voir irréalisable, mais fait son effet dans le rapport de force de la guerre froide, à l’époque réanimée par une politique étrangère agressive du pouvoir américain envers l’URSS.

On imagine que le SDI ait inspiré James Cameron pour la création de Skynet, une intelligence artificielle contrôlant le réseau de défense qui se retournent contre ses créateurs dans un futur hypothétique. À cela se rajoute une méfiance à l’égard de l’informatique, dominée à l’époque par IBM, qui pénètre la sphère privée et nourrit les fantasmes avec des mots comme mémoire et microprocesseur présents dans le film.
Le métrage de Cameron se place ainsi dans une perspective pessimiste de la technologie et continue en quelque sorte la filiation établie par Blade Runner sorti deux ans plus tôt. En effet, les deux films s’ouvrent sur le même intertitre : "LOS ANGELES, 2029 A.D.", il y a donc unité de temps, de lieu et de thème, étant donné qu’ils traitent tous les deux de machines ayant une apparence humaine. À ceci prêt : Terminator apporte la variation du voyage dans le temps, l’enjeu de la survie future de l’humanité se télescopera à un instant T dans le présent.
 
Terminator

La scène que nous avons choisie d’analyser met en jeu cet instant où le présent et le futur se rejoigne. Elle constitue le nœud dramatique du film, et c’est ce que nous essayerons de démontrer dans une première partie. La séquence se déroule dans la boîte de nuit appelée Tech-Noir, nom qui n’a pas été choisi au hasard puisque, comme nous allons l’expliquer dans la deuxième partie, il désigne littéralement la signature visuelle voulue par James Cameron pour son film, exemplifié par cette scène.
La séquence débute à la 33ème minute lorsque Sarah Connor s’est réfugiée dans une boîte de nuit avec le pressentiment qu’un tueur la suivait, puisque d’autres femmes qui portaient son nom avaient été assassinées dans la journée. Elle vient d’appeler la police qui lui a conseillé de rester où elle était, soi-disant il ne lui arriverait rien dans un endroit public. La scène se termine à la 37ème minute, lorsque Sarah s’enfuie du club avec Kyle Reese.

CONVERGENCE TEMPORELLE
Dans les premières secondes de la séquence, Sarah nous est montrée dans un plan moyen s’asseyant à une table. Elle regarde autour d’elle, anxieuse mais relativement rassurée par le fait qu’elle est entourée. Un montage alterné nous montre cependant le Terminator faisant irruption dans la boîte de nuit, et suggère la rencontre potentielle entre les deux personnages. La caméra le suit en travelling latéral droit puis arrière, le cadrant toujours au centre en plan moyen pour souligner son imposante carrure et son implacable démarche ; pour preuve : le mouvement de la caméra s’arrête à peine lorsqu’il broie la main d’un videur tentant de l’arrêter.
Il sait que sa cible est ici et rien ne pourra se mettre en travers son exécution, même si l’endroit est improbable pour un meurtre. Les promesses téléphoniques de l’inspecteur volent en éclat, mais Sarah n’en sait encore rien.
 
Terminator

Nous la retrouvons qui regarde sa montre, trouve le temps long et regarde autour d’elle. Lors d’un faux mouvement, elle fait tomber une bouteille et se baisse pour la ramasser. Un raccord dans le mouvement permet à la caméra de se placer derrière Sarah. Nous la voyons se baisser pour ramasser la bouteille. Elle disparaît du cadre pour que notre attention se concentre sur l’arrière plan où la silhouette du Terminator se découpe au milieu de la foule.
Le volume de la musique du club baisse légèrement pour signaler qu’un évènement particulier est en train de se produire : la coïncidence veut qu’il balaie du regard l’endroit où elle se situait au moment où elle est baissée, et donc invisible à nous et a fortiori à lui. La rencontre tant attendue entre la proie et le prédateur est retardée de quelques secondes, ce qui augmente la tension d’un cran.
 
Terminator

Lorsque Sarah se redresse, un raccord mouvement permet de se rapprocher de son visage dans le plan suivant de façon à ce que nous percevons son changement d’expression : quelque chose a croisé son regard.

Le léger ralenti nous fait anticiper l’objet de son attention qui, après un raccord regard, s’avère être Kyle Reese, dont les motivations ne nous sont pas encore claires, mais Sarah pense qu’il s’agit du tueur qui la suivait dans la rue. La musique du club diminue graduellement, laissant progressivement place à une musique de fosse venant renforcer l’atmosphère inquiétante. Celle-ci fait écho à la terreur de l’héroïne qui ne se sent plus dans une relative sécurité.
 
Terminator

Le Terminator repère Sarah et se dirige vers elle, quand à Kyle Reese, il dégage les personnes de son champ de vision pour tirer sur son adversaire. Le montage alterne entre les trois personnages, répartissant les rôles de chacun : Sarah est la cible de deux personnes, l’un cherchant à la protéger, l’autre à l’abattre. La musique extra-diégétique va crescendo, annonçant la rupture d’atmosphère imminente. Les éléments futuristes convergent sur Sarah, il s’agit de la bataille finale dont il est question dans le pré-générique du film.
Alors que le Terminator s’apprête à tirer sur Sarah, dont la résignation et la confusion sont évoquées par un plan rapproché sur son visage où vient s’arrêter le pointeur laser de l’arme du cyborg, le ralenti et la musique sont brisés par un raccord cut sur Kyle Reese tirant le premier coup de feu qui retentit comme une incursion définitive du futur dans le présent, modifiant le destin de Sarah Connor et faisant basculer l’atmosphère dans cet avenir noir aperçu dans plusieurs flash-forwards au début du film. Atmosphère que nous allons décrire en substance dans cette deuxième partie.

TECH-NOIR
La musique du club, à base de boîte à rythme, de synthétiseur et de voix réverbérées est typique des années 80, de même que le style vestimentaire de ses jeunes occupants et des coupes de cheveux mullet qu’ils portent. Tous les marqueurs de la culture dominante de cette époque sont réunis dans cette séquence. À ce titre, rien que les vêtements portés par le Terminator sont anachroniques : au début du récit celui-ci a dépouillé un punk, culture originaire de la fin des années 70 et maintenant marginalisée. Sa démarche souligne également ce décalage : il se fraie un chemin rectiligne sur la piste même si celle-ci est comble de danseurs, comme le montre le plan en vue subjective où il se rapproche de la table où est assise Sarah Connor.
 
Terminator

Les clients de la boîte de nuit ne se soucient pas de la présence du Terminator malgré son apparence atypique. D’ailleurs, sa violente neutralisation du vigile à l’entrée n’a pas provoqué d’émoi particulier. Ils se contentent de danser, le regard dans le vide, inattentif à ce qui se passe autour d’eux. Le ralenti et la musique qui se dissout en arrière-plan sonore soulignent leur insouciance : ils préfèrent vivre l’instant, oublieux de ce que le futur leur réserve. Ce sont des reliques du présent qui ne joueront pas un rôle déterminant dans le cours des choses.
À ce titre, la boîte de nuit fait office d’oasis de bonheur relatif dans un film où la ville de Los Angeles nous est présentée généralement de nuit, éclairée par la lumière froide des néons, dans ses endroits les plus mal famés. Ici, la séquence est baignée dans les couleurs chaudes (le rouge domine) et la musique, très actuelle à la sortie du film, a quelque chose de rassurant car elle nous est familière.
Il s’agit bien sûr d’un stratagème de la part de James Cameron pour mieux faire basculer la séquence dans l’horreur : dès les premiers coups de feu, une succession de plan rapide nous montre la boîte se vidant de ses occupants. La musique s’arrête comme par magie, laissant place aux cris d’horreur, aux renforts sonores des coups de feu et des verres brisés. En l’espace de quelques secondes, la mise en scène fait table rase du présent et transforme le décor en champ de bataille.
On y voit Kyle Reese tirer plusieurs coups de fusil à pompe, une arme très puissante, dans un montage alterné montrant le Terminator les encaissant durement, ceci pour nous prendre à contre-pied lors des plans suivant, où on le voit se relever sans problème. Nous mesurons alors toute l’étendue de son inhumanité, sentiment prescrit par un léger travelling avant sur le visage effaré de Linda Hamilton.
 
Terminator

Même dans ce havre de paix relatif, la technologie représentée par le Terminator vient briser tout espoir de sécurité et donne un aperçu à Sarah de ce que le futur immédiat lui réserve. La perspective est bien sûr pessimiste : elle a vu de ses yeux une machine pouvant la retrouver parmi plusieurs millions d’habitants, n’ayant aucun problème pour tuer en public, qui semble indestructible et, qui plus est, venue spécialement pour la tuer, elle. Cette menace pèsera lourdement sur le reste du film, lui conférant cette atmosphère noire.

La scène de la boîte de nuit Tech-Noir reste mémorable à plusieurs niveaux car elle signe la rencontre entre les trois personnages principaux dans un endroit pour le moins atypique par rapport au reste du film. Cet endroit n’a pas été choisi au hasard, puisqu’il possède tous les signes du présent, de l’actualité (au moment où est sorti le film) qui vont disparaître pour laisser place à l’affrontement des envoyés du futur : jeunesse branchée qui fuie le terrain d’affrontement, piste de danse vidée, musique 80's qui se tait, violence et meurtres en lieu et place d’amusement et d’insouciance, nous assistons là à un avant-goût d’un futur dominé par les machines.
La mise en scène est là pour rendre compte de cette transition : d’abord un lent crescendo positionnant chaque personnage dans son rôle et faisant monter le suspense, elle se rompt radicalement en un montage d’action, doté de plans très bref, soulignant la brutalité de l’ensemble et ce à quoi Sarah Connor devra faire face pour assurer sa survie et celle de l’humanité.

THE TERMINATOR
Réalisateur : James Cameron
Scénario : James Cameron & Gale Anne Hurd
Production : John Daly, Derek Gibson, Gale Anne Hurd
Photo : Adam Greenberg
Montage : Mark Goldblatt
Bande originale : Brad Fiedel
Origine : USA
Durée : 1H47 
Sortie française : 24 avril 1985

source:http://louvreuse.net/Analyse/terminator.html   
A cette image de la machine terrifiante et aliénante, Bergson apporte un autre éclairage qui lui confère une dimension créatrice d'une pensée humaine inventive. Cette analyse rejoint celle de Descartes qui voyait dans la technique une source essentielle du contentement humain en nous libérant de la faim (développement de l'agriculture) et de la maladie. La technique, écrivait Descartes, "nous rend comme maître et possesseur de la nature" (Discours de la Méthode, 6e p). Notons la nuance introduite par le "comme". Descartes reconnaît les limites de cette maîtrise compte-tenu des limites de notre entendement, limites que l'infinité de notre volonté souhaiterait parfois dépasser. De même retrouve t-on chez Marx cette ambivalence de la machine, source d'aliénation mais aussi d'émancipation de l'homme:
 
 La transmission, composée de balanciers, de roues circulaires, de roues d'engrenages, de volants, d'arbres moteurs, d'une variété infinie de cordes, de courroies, de poulies, de leviers, de plans inclinés, de vis, etc., règle le mouvement, le distribue, en change la forme s'il le faut, de rectangulaire en rotatoire et vice-versa, et le transmet à la machine-outil. Les deux premières parties du mécanisme n'existent, en effet, que pour communiquer à cette dernière le mouvement qui lui fait attaquer l'objet de travail et en modifier la forme. C'est la machine-outil qui inaugure au XVIIIe siècle la révolution industrielle; elle sert encore de point de départ toutes les fois qu'il s'agit de transformer le métier ou la manufacture en exploitation mécanique. [...]
      La machine-outil est donc un mécanisme qui, ayant reçu le mouvement convenable, exécute avec ses instruments les mêmes opérations que le travailleur exécutait auparavant avec des instruments pareils. Dès que l'instrument, sorti de la main de l'homme, est manié par un mécanisme, la machine-outil a pris la place du simple outil. Une révolution s'est accomplie alors même que l'homme reste le moteur. Le nombre d'outils avec lesquels l'homme peut opérer en même temps est limité par le nombre de ses propres organes. [...] La machine, point de départ de la révolution industrielle, remplace donc le travailleur qui manie un outil par un mécanisme qui opère à la fois avec plusieurs outils semblables, et reçoit son impulsion d'une force unique, quelle qu'en soit la forme.

MARX
Le Capital, Livre I, chap. XV

En prenant la place de l'outil la machine, définie comme un ensemble d'automatismes produisant du mouvement libère d'abord la main de l'homme, qui n'est plus alors force productrice, mais force efficiente mettant en marche la machine. Cependant, là où Marx dénoncera l'organisation du travail comme renversement de cette utilité de la machine en cause de l'aliénation du travailleur, Bergson préfère montrer deux usages de la machine conditionnant la libération ou non de la force créatrice humaine.
Ainsi après avoir au début du texte donné la définition de la machine, Bergson montre qu'une légère modifcation de la machine va entraîner un changement total dans le comportement de deux enfants: l'un s'ennuie, l'autre joue. A la différence de Marx qui voit l'ennui et l'aliénation du travailleur dans l'organisation capitaliste du travail, Bergson voit la cause de cette même aliénation dans l'organisation même de la machine. L'un privilégie donc une analyse économique, alors que l'autre s'interroge sur l'essence même de la technique.
La machine est selon Bergson une construction de l'intelligence de l'homme, dont les fonctions essentielles dépendent de  mécanismes. Elle ne peut que répéter ce pour quoi elle a été conçue. Ainsi dépend-elle de     l'intelligence humaine et va même l'accroître car seul l'homme ayant conscience de l'ennui dû à la répétition va chercher à s'en libérer par la réflexion. La machine donne ainsi à l'homme l'occasion de manifester sa liberté créatrice et n'est donc de ce fait nullement aliénante. Seul l'homme a cette capacité de vivre l'ennui  et va exprimer le désir de s'en libérer, ne supportant pas le retour de l'identique. L'ennui apparaît comme manifestation de la pensée humaine, occasion de création, alors que la machine est confinée à la répétition...incapable de mise à distance à l'égard d'elle-même, c'est à dire de jeu au sens mécanique - ce qui est paradoxal. Non seulement elle répète, mais elle ne peut sortir de sa fonction de production. Elle produit des mouvements.  Elle reçoit d'ailleurs un mouvement qu'elle transforme. Dans le texte de Bergson, c'est l'enfant qui invente une modification de la machine...La machine ne libère pas seulement la main de l'outil...elle libère la pensée crétrice de l'homme. Ce dernier n'est pas que celui qui se sert de...mais surtout quelqu'un qui pense en vue d'améliorer sa vie. Ainsi la libération de l'homme passe par la technique.
L'enfant qui s'ennuie (et qui subit de ce fait le temps) va pouvoir jouer. Le jeu est une activité libre et désintéressée. Le temps du jeu n'est pas celui de l'ennui. En outre, en jouant, l'enfant domine le temps qu'il ne subit plus et suit des règles auxquelles il adhère car pour jouer soit il les crée, soit il les suit en ayant accepté en connaissance de cause. Si le jeu est imposé, ce n'est plus du jeu..
L'enfant pour pouvoir jouer a détourné son attention de la machine. Il regarde ailleurs, s'ouvre au monde.

 

 

Mode d'existence des objets techniques. Simondon

Il y a réalité humaine dans la réalité technique...mais la technique n'est pas simplement au service de l'homme.

Les objets techniques impliquent de les comprendre. Dans la société ils évoluent selon des images souvent fausses, au service des idéologies.

Le projet de Simondon est de réconcilier ce que l'on a trop souvent opposé: les artifices et la nature.

L'esclavage serait lié à la technique ...or cette conception est à remettre en question. Il s'agit de connaître les relations entre l'humain et la technique, et d'avoir un rapport éthique à l'objet technique.