Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

la monnaie selon Aristote

Publié le 30 Janvier 2011 par maryse.emel in aristote: éthique à Nicomaque


Bourdieu : Les inégalités sociales

L'Ethique traite de questions morales. Le livre V est à part dans l'organisation de l'ouvrage. Il s'agit de sortir la justice de sa dimension morale et en faire une notion politique.Pour Aristote il y a la justice selon la loi et la justice selon l'égalité. C'est cette dernière qui retient plus son attention. Il la subdivise en justice distributive et justice corrective.

La justice distributive est inégale puisqu'elle répartit en respectant les inégalités, dans uns sorte de proportionnalité fondée sur le mérite. Dans ce cas la justice est le juste dans le rapport à l'autre..personne en tant que tel ne peut être qualifié de juste. C'est une justice géométrique

La justice corrective au contraire est rattachée à la problématique  de l'égalité.

A première vue, la justice consiste à traiter tout le monde de la même manière. La justice serait donc fondamentalement égalitaire.

C'est d'ailleurs le sens de la loi du talion (du latin talis, tel), cette loi ancestrale que l'on retrouve dans l'Ancien testament et qui affirme tout simplement : « œil pour œil, dent pour dent ».

C'est ce qu'Aristote appelle la justice corrective, car elle consiste à corriger un tort, par exemple à réparer un vol. Le voleur devra donc rendre ce qu'il a volé. C'est une justice arithmétique.

Mais, le voleur ne devrait-il pas rembourser davantage que ce qu'il a volé ? Celui qui a donné un coup ne doit-il pas en recevoir deux ? Le risque de ce principe est de mener à une escalade de la violence, ou à une violence perpétuelle du type vendetta. La loi du talion visait justement à briser ce cycle de la violence.

Si on transpose cela dans le monde du travail cela donne deux positions :

 

Faut-il payer les travailleurs au mérite (par exemple à l'heure) ou au résultat ? John Stuart Mill a résumé cette problématique difficile dans un texte célèbre :

Dans une entreprise, est-il juste ou non que le talent ou l’habileté donnent droit à une rémunération plus élevée ? Ceux qui répondent négativement à la question font valoir l’argument suivant : celui qui fait ce qu’il peut a le même mérite et ne doit pas, en toute justice, être placé dans une position d’infériorité s’il n’y a pas faute de sa part ; les aptitudes supérieures constituent déjà des avantages plus que suffisants, par l’admiration qu’elles excitent, par l’influence personnelle qu’elles procurent, par les sources intimes de satisfaction qu’elles réservent, sans qu’il faille y ajouter une part supérieure des biens de ce monde ; et la société est tenue, en toute justice, d’accorder une compensation aux moins favorisés, en raison de cette inégalité injustifiée d’avantages plutôt que de l’aggraver encore. A l’inverse, les autres disent : la société reçoit davantage du travailleur dont le rendement est supérieur ; ses services étant plus utiles, la société doit les rémunérer plus largement ; une part plus grande dans le produit du travail collectif est bel et bien son œuvre ; la lui refuser quand il la réclame, c’est une sorte de brigandage. S’il doit seulement recevoir autant que les autres, on peut seulement exiger de lui, en toute justice, qu’il produise juste autant, et qu’il ne donne qu’une quantité moindre de son temps et de ses efforts, compte tenu de son rendement supérieur. Qui décidera entre ces appels à des principes de justice divergents ? La justice, dans le cas en question, présente deux faces entre lesquelles il est impossible d’établir l’harmonie, et les deux ont choisi les deux faces opposées ; ce qui préoccupe l’un, c’est de déterminer, en toute justice, ce que l’individu doit recevoir, ce qui préoccupe l’autre, c’est de déterminer, en toute justice, ce que la société doit donner. Chacun des deux, du point de vue où il s’est placé, est irréfutable et le choix entre ces points de vue, pour des raisons relevant de la justice, ne peut qu’être absolument arbitraire. C’est l’utilité sociale seule qui permet de décider entre l’un et l’autre.
John Stuart Mill, L’Utilitarisme, chap. 5

Allons même plus loin: l'efficacité peut-elle justifier l'inégalité ?

Oui, répond le philosophe américain contemporain John Rawls.

Son idée, pour faire bref, est que les inégalités sont justifiées si elles sont à l'avantage de chacun, y compris du plus mal loti. Ce qui peut se comprendre de la manière suivante : un système économique inégalitaire stimule l'activité, ce qui enrichit l'ensemble de la population. Si cet enrichissement est tel que le plus pauvre est avantagé par le changement, alors l'inégalité est bonne.

Autre exemple : une hiérarchie est juste si elle est faite dans l'intérêt de celui qui est inférieur. Exemples : la relation parents-enfants, la relation élève-professeur, etc.

En premier lieu : chaque personne doit avoir un droit égal au système le plus étendu de libertés de base égales pour tous qui soit compatible avec le même système pour les autres. En second lieu : les inégalités sociales et économiques doivent être organisées de façon à ce que, à la fois l’on puisse raisonnablement s’attendre à ce qu’elles soient à l’avantage de chacun et qu’elles soient attachées à des positions ouvertes à tous. 
Ces principes s’appliquent, en premier lieu, comme je l’ai dit, à la structure sociale de base ; ils commandent l’attribution des droits et des devoirs et déterminent la répartition des avantages économiques et sociaux. Leur formulation présuppose que, dans la perspective d’une théorie de la justice, on divise la structure sociale en deux parties plus ou moins distinctes, le premier principe s’appliquant à l’une, le second à l’autre. Ainsi, nous distinguons entre les aspects du système social qui définissent et garantissent l’égalité des libertés de base pour chacun et les aspects qui spécifient et établissent des inégalités sociales et économiques. Or, il est essentiel d’observer que l’on peut établir une liste de ces libertés de base. Parmi elles, les plus importantes sont les libertés politiques (droit de vote et d’occuper un poste public), la liberté d’expression, de réunion, la liberté de pensée et de conscience ; la liberté de la personne qui comporte la protection à l’égard de l’arrestation et de l’emprisonnement arbitraires, tels qu’ils sont définis par le concept de l’autorité de la loi. Ces libertés doivent être égales pour tous d’après le premier principe. 
Le second principe s’applique, dans la première approximation, à la répartition des revenus et de la richesse et aux grandes lignes des organisations qui utilisent des différences d’autorité et de responsabilité. Si la répartition de la richesse et des revenus n’a pas besoin d’être égale, elle doit être à l’avantage de chacun et, en même temps, les positions d’autorité et de responsabilité doivent être accessibles à tus. On applique le second principe en gardant les positions ouvertes, puis, tout en respectant cette contrainte, on organise les inégalités économiques et sociales de manière à ce que chacun en bénéficie.
John Rawls, Théorie de la justice

Ces réflexions illustrent la vaste tension entre communisme et libéralisme

 

Retour à Aristote. on comprend mieux dès lors pourquoi il consacre un si long développement à la question des échanges monétaires dans le livre V. C'est parce qu'il se préoccupe surtout de la justice dans son rapport à l'égalité qu'il introduit une réflexion sur la monnaie..qui lui servira à éclairer justement cette difficile question de la justice corrective.

 

le problème est de comprendre comment rétablir l'équilibre lorsque quelqu'un a été lésé.

Pour ce faire il va emprunter son modèle à l'économie, lieu des échanges par définition.

Aristote  : Du troc à la monnaie. Gestion familiale et spéculation perverse [Pol. I, 9-10]


385-322 av. J-C


* L'usage naturel de la monnaie et son usage pervers : la spéculation <Chrématistique> Gestion « en bon père de famille » et gestion spéculative.


"Mais il y a un autre genre d'acquisition que l'on appelle proprement, et il est juste de l'appeler ainsi, la chrématistique du fait de laquelle il semble n'y avoir nulle borne à la richesse et à la propriété. Beaucoup a pensent qu'elle ne fait qu'un avec l'art dont on vient de parler du fait de leur proximité. Mais elle n'est ni identique à l'art en question ni beaucoup éloignée de lui : de ces deux arts l'un est naturel, l'autre n'est pas naturel mais provient plutôt d'une certaine expérience technique.

Commençons l'étude de la chrématistique par ceci : de chaque objet possédé il y a un double usage ; dans les deux cas il s'agit d'un usage de la chose en tant que telle, mais pas en tant que telle de la même manière : l'un est propre et l'autre n'est pas propre à l'objet. Ainsi une chaussure sert à chausser et à être échangée ; ce sont bien deux usages d'une chaussure, car celui qui troque une chaussure avec celui qui en a besoin contre de l'argent ou de la nourriture se sert aussi de la chaussure en tant que chaussure, mais pas selon son usage propre. En effet, elle n'a pas été fabriquée en vue du troc.

Et il en est de même pour les autres choses que nous possédons. Car il y a échange de tout : il a son origine première dans ce fait conforme à la nature que les hommes ont parfois plus, parfois moins des choses qu'il faut. En ce sens il est clair que le petit commerce n'appartient pas par nature à la chrématistique, car c'est seulement dans la mesure où il le faut qu'on en vint nécessairement à pratiquer le troc.

Certes, dans la première communauté, c'est-à-dire la famille, il est manifeste que le troc n'a aucune fonction, mais il en acquiert une quand la communauté s'agrandit. Car les membres de la famille mettaient toutes les choses en commun, alors que ceux qui s'étaient séparés en familles distinctes en avaient certes beaucoup en commun, mais aussi d'autres manières qui, nécessairement, selon les besoins firent l'objet d'échanges, comme cela se pratique aussi dans beaucoup des peuplades barbares, selon la 25 formule du troc. Car alors on échange des choses utiles les unes contre les autres et rien de plus, par exemple on donne et on reçoit du vin contre du blé, et ainsi pour chaque chose de cette sorte. Et cet échange-là n'est ni contraire à la nature ni une espèce de chrématistique ; il existait, en effet, pour compléter l'autarcie naturelle. C'est pourtant de lui qu'est logiquement venue la chrématistique.


Car quand on eut plus recours à l'étranger pour importer ce dont on manquait et exporter ce qu'on avait en surplus, nécessairement s'introduisit l'usage de la monnaie. Il n'est pas aisé, en effet, de transporter toutes les denrées naturellement indispensables; c'est pourquoi pour les troquer on convint de quelque chose que l'on pût aussi bien donner que recevoir, et qui, tout en étant elle-même au nombre des choses utiles, ait la faculté de changer facilement de mains pour les besoins de la vie, par exemple le fer, l'argent et toute autre matière semblable, dont la valeur fut d'abord simplement définie par les dimensions et le poids, puis finalement par l'apposition d'une empreinte, pour éviter d'avoir sans cesse à les mesurer ; l'empreinte, en effet, fut apposée comme signe de la quantité du métal. Une fois donc la monnaie inventée à cause des nécessités du troc, naquit une autre forme de chrématistique, la forme commerciale qui se manifesta sans doute d'abord de manière simple, puis, l'expérience aidant, avec plus d'art en cherchant d'où et comment viendrait, par l'échange, le plus grand profit possible. C'est pourquoi les gens pensent que la chrématistique a principalement rapport avec la monnaie, et que sa fonction est d'avoir les moyens de faire connaître d'où l'on peut tirer une grande quantité de valeurs : elle semble, en effet, produire de la richesse et des valeurs. Car on pense souvent que la richesse c'est une masse de numéraire, parce que c'est au numéraire qu'on rapporte la chrématistique sous sa forme commerciale.

Parfois à l'inverse, on considère la monnaie comme bagatelle et pure convention en rien naturelle, du fait que si ceux qui s'en servent changent leurs accords, elle n'a plus ni valeur ni utilité pour se procurer aucun des biens indispensables, et tel qui sera riche de numéraire manquera souvent de la nourriture indispensable. Et c'est une étrange richesse que celle dont le propriétaire meurt de faim, comme mourut le fameux Midas, homme insatiable, dont la fable nous dit que, selon sa prière, tout ce qu'on lui présentait était changé en or.


C'est pourquoi on cherche, et c'est à juste titre qu'on le cherche, une conception différente de la richesse et de la chrématistique. Car la chrématistique diffère de la richesse naturelle : celle-ci concerne l'administration familiale, celle-là le commerce qui n'est pas créateur de valeurs absolument, mais par échange de valeurs. Et elle semble concerner la monnaie, car la monnaie est principe et fin de l'échange. Et cette richesse, qui provient de la chrématistique ainsi comprise, est sans limite. De même en médecine il n'y a pas de limite dans la recherche de la santé, et chacun des arts poursuit sans limite son but, car c'est avant tout lui qu'ils veulent atteindre, par contre pour ce qui est des moyens mis en œuvre pour atteindre la fin, ils ne sont pas sans limite, car la fin leur est à tous une limite. Il en est de même pour la chrématistique ainsi comprise : elle n'a pas de but qui puisse la limiter, car son but c'est la richesse et la possession de valeurs.

L'administration familiale, par contre, à l'inverse de la chrématistique, a une limite, car ce genre de richesse n'est pas l'objet de l'administration familiale. C'est que, d'un côté, il semble que toute richesse ait une limite, alors que, d'un autre côté, nous voyons le contraire se produire dans les faits, car tous ceux qui pratiquent la chrématistique augmentent sans limite leurs avoirs en argent.

La cause de cette confusion c'est la proximité de ces deux arts, car les emplois des deux formes de l'art d'acquérir ont un point commun, étant emploi de la même chose : la propriété est également utilisée par ces deux arts, mais pas de la même manière, l'une s'en servant en vue d'autre chose, l'autre en vue de son pur et simple accroissement. Voilà pourquoi certains ont l'impression que la pure et simple augmentation du patrimoine est l'objet de l'administration familiale, et ils s'acharnent à penser qu'il faut préserver ou augmenter sans limite son patrimoine en numéraire.

La raison de cette attitudes c'est qu'on fait effort pour vivre et non pour mener une vie heureuse, et comme le désir de vivre n'a pas de limite, les moyens eux aussi on les désire sans limite. Et même ceux qui s'efforcent de mener une vie heureuse recherchent ce qui procure les jouissances physiques, de sorte que, comme celles-ci semblent dépendre de ce qu'on possède, toute leur vie ils la passent occupés par l'acquisition de richesses, et c'est ainsi qu'on en est arrivé à cette autre forme de l'art d'acquérir : la chrématistique. [17]

Car la jouissance résidant dans un excès, les gens cherchent ce qui produit cet excès qui donne la jouissance. Et s'ils ne peuvent pas y parvenir par la chrématistique, ils s'y efforcent par d'autres moyens, faisant de chacune de leurs facultés un usage contraire à la nature. Le but du courage, en effet, n'est pas de faire de l'argent mais de rendre hardi, de même pour la stratégie et la médecine, dont le but n'est pas de faire de l'argent mais de donner la victoire et la santé. Pourtant ces gens-là rendent tout cela objets de spéculation, dans l'idée que c'est cela le but et qu'il faut tout diriger vers ce but.

Nous avons donc parlé de l'art d'acquérir non nécessaire, la chrématistique, en disant ce qu'elle est et pour quelle cause nous en avons besoin ; quant à la forme nécessaire de l'art d'acquérir nous avons montré qu'elle est différente de la première, qu'elle concerne l'administration familiale naturelle relative¬ment au ravitaillement en nourriture, et qu'elle n'est pas, comme l'autre, sans limite, mais qu'elle a une borne.


CHAPITRE 10

Acquisition naturelle et usure


Ainsi s'éclaire la difficulté rencontrée au début : l'art d'acquérir des biens dépend-il du chef de famille et de l'homme politique, ou au contraire faut-il que ces biens soient déjà à leur disposition ? De même, en effet, que l'art politique ne fabrique pas d'hommes, mais les reçoit de la nature pour s'en servir, de même pour la nourriture aussi il faut bien que la nature la donne en donnant terre, mer ou une autre chose de cette sorte. A partir de là il est du devoir du chef de famille de répartir ces biens. Car l'affaire du tisserand n'est pas de produire les différentes sortes de laine, mais de s'en servir, et de reconnaître laquelle est de bonne qualité et appropriée à son dessein, laquelle est défectueuse et inappropriée.


Car s'il n'en était pas ainsi on pourrait se demander pourquoi l'art d'acquérir serait une partie de l'administration familiale, alors que la médecine n'en serait pas une partie, alors même que les membres de la famille doivent posséder la santé au même titre que la vie ou toute autre des choses indispensables. Puisque, d'un certain point de vue, il appartient au chef de famille et au gouvernant de veiller aussi sur la santé, et que, d'un autre point de vue, c'est l'affaire du médecin, il en est de même pour les biens : d'un certain point de vue c'est au chef de famille de s'en occuper, et d'un autre point de vue ce n'est pas son affaire mais celle d'un art subordonné.

Mais, comme on l'a dit plus haut, il faut considérer que ces biens sont essentiellement fournis par la nature : car c'est la fonction de la nature de fournir de la nourriture à l'être une fois qu'il est né : pour tout vivant, en effet, ce qui reste de la matière d'où il a été formé sert de nourriture. C'est pourquoi est conforme à la nature pour tous les hommes l'art d'acquérir aux dépens des fruits de la terre et des animaux.

Cet art d'acquérir, comme nous l'avons dit, a deux formes, une forme commerciale et une forme familiale celle-ci est indispensable et louable, celle qui concerne l'échange, par contre, est blâmée à juste titre car elle n'est pas naturelle mais se fait aux dépens des autres ; et il est tout à fait normal de haïr le métier d'usurier du fait que son patrimoine lui vient de l'argent lui-même, et que celui-ci n'a pas été inventé pour cela. Car il a été fait pour l'échange, alors que l'intérêt ne fait que le multiplier. Et c'est de là qu'il a pris son nom : les petits, en effet, sont semblables à leurs parents, et l'intérêt est de l'argent né d'argent. Si bien que cette façon d'acquérir est la plus contraire à la nature. »


[Aristote, Les politiques, I 9-10 1256 b - 1258a trad Pellerin, GF ppp. 115-122]


BP : Aristote [10]

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