Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

la nature: un modèle pour l'homme?

Publié le 29 Décembre 2010 par maryse.emel.blogphilo.over-blog.com in nature

          

 

 

C'est une opinion fausse de penser que l'homme vivrait libre par rapport au besoin dans l'état de nature où il n'éprouverait que des besoins naturels soi-disant simples et où il n'utiliserait pour les satisfaire que les moyens qu'une nature contingente lui procure. Elle est fausse, même si l'on ne considère pas l'élément de libération qui est dans le travail dont on parlera plus loin. En effet, le besoin naturel en tant que tel et sa satisfaction immédiate ne seraient que l'état de la spiritualité enfoncée dans la nature et, par conséquent, l'état de sauvagerie et de non-liberté, tandis que la liberté n'existe que dans la réflexion du spirituel en lui-même, dans sa distinction d'avec la nature et dans son action réfléchie sur elle.HEGEL

 Ce texte se présente comme polémique contre les partisans de l’ état de nature. C’est notamment à la thèse de Rousseau que s’en prend Hegel. Le ton est virulent comme le laissent voir des termes comme : « prétendu » état ; il transforme même ce que Rousseau présente comme une hypothèse théorique et scientifique, en un pur produit de l’imagination.

Bref, pour Hegel, la liberté naturelle du Second Discours est le  pur produit d’un « entendement en délire », comme il aurait pu l’écrire plagiant les propos de Rousseau lui-même.

Si l’état de nature est purement et simplement aliénation, où trouver la liberté ? A cette question notre texte apporte deux réponses qui correspondent aux deux derniers moments du texte : dans le travail mais surtout dans l’acte de réflexion, c'est-à-dire dans la séparation de soi d’avec soi-même.

Ainsi ce texte est-il à la fois un texte de réfutation (première partie du texte) et un texte de définition où Hegel donne à la liberté sa véritable dimension .

Nous expliquerons ce texte en suivant la progression de son auteur, et tenterons toutefois d’en montrer les limites.

 

Ainsi dès le début, l’emploi répété des conditionnels, le verbe imaginer et l’épithète « prétendu » montrent que Hegel s’oppose à l’idée d’une liberté d’indépendance à l’état de nature. L’homme y est prisonnier de ses besoins, d’un ordre naturel qu’il n’a pas choisi . Les besoins sont nécessaires et l’homme ne saurait s’y soustraire. Rousseau posait l’état de nature comme un état où l’homme ne souffrait nullement de ses besoins et cette indépendance faisait de lui un être innocent capable de pitié à l’égard de ceux qu’il croisait par le plus grand des hasards. Cela amenait d’ailleurs Rousseau à engager une critique très virulente contre la raison (qui trouve son origine dans l’acte de se comparer avec autrui) et à y déceler la trace de la perte morale de l’homme. La raison chez Rousseau était source d’aliénation et la nature dans son immédiateté expression de liberté humaine. C’est d’ailleurs cette valorisation de l’immédiat que conteste Hegel dans ce passage qui nous occupe.

L’argument essentiel que retient ici Hegel est la contingence de la nature. La nature c’est l’imprévisible, ce qui échappe à la prévision..le hasard y est maître. Comment satisfaire ses besoins quand on a face à soi les intempéries naturelles par exemple ? Les besoins sont signes de la misère humaine, pour reprendre ici un concept de Pascal. Les besoins enferment l’homme dans sa fragilité, sa finitude. Il ne peut donc rien faire d’autre que de chercher à s’en libérer, et y consacrant toute son énergie, il s’y aliène, c'est-à-dire qu’il se perd dans la nécessité de se satisfaire. Cela le conduit dès lors à une attitude de violence à l’égard d’autrui qu’il voit  plus comme un concurrent que comme un allié ou quelqu’un pour qui il pourrait avoir un semblant de pitié. Hegel est en cela proche de Hobbes qui voyait dans l’état de nature un pur état de violence et de guerre de tous contre tous. Ce texte remet ainsi en question tous les fondements de la philosophie de Rousseau qui voyait dans la pitié naturelle une des raisons fondamentales de la possibilité pour les hommes de fonder une démocratie réellement morale . Selon Hegel il n’en est rien. Pire, l’état de nature est foncièrement immoral.

            Le monde  de la spontanéité, de l’immédiateté est ainsi dénoncé par notre auteur. Vivre dans l’instant immédiat, ne pas réfléchir, c'est-à-dire ne pas se séparer de soi-même, voilà les conditions requises pour faire de l’homme non pas un être humain mais un barbare. Privé de l’instinct animal, il n’a pas même le pouvoir de se hisser au niveau de la bête. Le barbare est inférieur à l’animal…

Comment sortir de cette situation ? Le travail apparaît comme une possibilité que Hegel cependant ne retiendra pas dans ce passage. Mais expliquons toutefois cette paradoxale force libératrice qu’est le travail.

 

Etymologiquement le travail renvoie à la douleur, à l’effort pénible..et on a du mal à concevoir qu’il puisse être libérateur comme l’écrit Hegel. Cependant si on tient compte de ce qu’il dit au début de ce texte le travail nous libère dans un premier temps du monde des besoins. A ce titre il nous libère des nécessités naturelles ce qui permet à l’homme de se détacher de l’état d’urgence dans lequel il se trouve et d’accéder ainsi à une condition plus digne que celle à laquelle le contraint la nature. Libéré des besoins l’homme peut développer son propre monde et ne pas subir la nature, sa propre nature violente en premier.

Le travail permet à l’homme de construire son monde et de créer l’art, sa vision d’un monde auquel il donne du sens. Plutôt que d’en rester à la question de savoir comment survivre, l’homme peut se poser d’autres questions et construire du sens à une vie qui est plus qu’un acte de survie. Hegel rejoint ici Aristote qui définit la philosophie comme étonnement. L’étonnement devant le monde, le questionnement ne sont possibles qu’à partir du moment où les besoins vitaux sont satisfaits.

Bien sûr une telle conception du travail n’est pas celle d’un travail aliéné. Comme va le montrer la suite de notre travail, seule la réflexion nous libère véritablement de la nature. Ainsi le travail n’est il libérateur qu’à partir du moment où il est rattaché à cette activité réfléchie qui nous permet de développer notre humanité. On trouve ici en germe ce que Marx développera à propos de l’aliénation. Le travail répétitif et monotone ne sert qu’à réduire l’homme à un statut inférieur à celui de l’animal, état morbide que la philosophe Simone Weil décrira aussi. Le travail se donne alors à comprendre comme action libératrice à partir du moment où il interroge le sens du monde dans lequel nous vivons et qu’il développe en nous des facultés exclusivement humaines comme la réflexion, la volonté ou encore le désir.

Enfin, me retrouvant dans ce que je fais, le travail traduit aussi ce que je suis, c'est-à-dire un être de réflexion, dans la mesure où je retrouve ce que je suis dans ce que je fais.

Le travail est certes libérateur mais il est ce qui manifeste cette liberté essentielle qui constitue l’homme dans son essence.

            C’est pourquoi notre texte met de côté la question du travail dans la mesure où la liberté de l’homme est rendue possible d’abord et surtout parce qu’il est un être de réflexion, capable de se séparer de la nature.

 

            La nature, rappelle-t-il ensuite, est fondamentalement ce lieu où la spiritualité de l’homme est enfouie. C’est bien pourquoi l’homme n’a rien à gagner à rester collé à cette dernière. De la même façon l’artiste ne devra pas adhérer naïvement à une représentation à l’identique de la nature. D’une part parce que cela n’aurait aucun sens, la nature ne pouvant pas être copiée, car comme l’écrira Hegel, dans l’Esthétique, c’est comme si un ver de terre cherchait à se mesurer à un éléphant….La Fontaine parlait de grenouille et de bœuf…même histoire..la grenouille enfla, enfla, enfla tellement…qu’elle en creva.. ! D’autre part copier la nature donne la nausée écrit-il encore. Copier c’est manquer la réflexion. L’homme qui copie ne manifeste en rien ses capacités créatrices. Voilà pourquoi il convient de se séparer de la nature et de manifester ainsi cette puissance de la réflexion qui fait de l’homme un être humain.

            Mais ce moment d’appartenance à la nature ne doit pas être négligé. C’est bien parce que l’homme est au départ un être sauvage et englué dans la nature qu’il va pouvoir manifester sa capacité à s’en séparer. La séparation enfin apparaît comme un moment nécessaire, mais pas une fin en soi non plus. C’est bien pourquoi le travail est rapidement évoqué par Hegel. Le but de cette séparation d’avec la nature n’est pas qu’un moment négatif de refus ou de mise sous tutelle de la nature. La fin poursuivie est de s’émanciper de la nature mais aussi de dépasser ce simple moment de la négation du naturel. Il s’agit de manifester ce que je suis après ces deux moments. Je suis quelqu’un capable de créer son monde et de se créer soi-même. Ainsi les trois parties de ce texte sont elles aussi les trois moments qui constituent la liberté effective de l’homme.

 

Pour conclure, il est donc clair que l’homme n’est lui-même qu’au travers de ces trois moments qui médiatisent son accès à une réelle liberté. Rousseau en était resté au premier moment. Hobbes avait vu la nécessité de dépasser ce moment. Hegel dépasse à son tour cette perspective en montrant que l’homme ne peut se réaliser qu’en se créant une liberté effective dans ses propres réalisations, c'est-à-dire en travaillant. Le travail seul rend manifeste cette liberté humaine essentielle qui nous différencie de l’animal et du sauvage….à condition que le travail ne nous renvoie pas à nouveau à une aliénation…c’est ce que Marx dénoncera avec plus de virulence que Hegel.

 

Complétons avec un texte de Lucrèce De Natura Rerum:V,224

 

L'enfant ressemble au matelot qu'ont rejeté des flots cruels ; il gît à terre, nu, incapable de parole, dépourvu de tout ce qui aide à la vie, depuis le moment où la nature l'a jeté sur les rivages de la lumière, après l'avoir péniblement arraché au ventre de sa mère. Il remplit l'espace de ses vagissements plaintifs, comme il est naturel à l'être qui a encore tant de maux à traverser. Pendant ce temps croissent heureusement les troupeaux de gros et petit bétail et les animaux sauvages, qui n'ont besoin ni du jeu de hochet ni d'entendre le doux et chuchotant babil d'une tendre nourrice ; il ne leur faut point de vêtements qui changent avec les saisons, point d'armes pour protéger leurs biens, points de hauts remparts, puisque à tous fournissent toutes choses abondamment la terre féconde et l'industrieuse nature.

 

ou ce texte de Freud:

 

 

C’est précisément à cause de ces dangers dont la nature nous menace que nous nous sommes rapprochés et avons créé la civilisation qui, entre autres raisons d’être, doit nous permettre de vivre en commun. À la vérité, la tâche principale de la civilisation, sa raison d’être essentielle est de nous protéger contre la nature. On le sait, elle s’acquitte, sur bien des chapitres, déjà fort bien de cette tâche et plus tard elle s’en acquittera évidemment un jour encore bien mieux. Mais personne ne nourrit l’illusion que la nature soit déjà domptée, et bien peu osent espérer qu’elle soit un jour tout entière soumise à l’homme. Voici les éléments, qui semblent se moquer de tout joug que chercherait à leur imposer l’homme : la terre, qui tremble, qui se fend, qui engloutit l’homme et son œuvre, l’eau, qui se soulève, et inonde et noie toute chose, la tempête, qui emporte tout devant soi ; voilà les maladies, que nous savons depuis peu seulement être dues aux attaques d’autres êtres vivants, et enfin l’énigme douloureuse de la mort, de la mort à laquelle aucun remède n’a jusqu’ici été trouvé et ne le sera sans doute jamais. Avec ces forces la nature se dresse contre nous, sublime, cruelle, inexorable ; ainsi elle nous rappelle notre faiblesse, notre détresse, auxquelles nous espérions nous soustraire grâce au labeur de notre civilisation. C’est un des rares spectacles nobles et exaltants que les hommes puissent offrir que de les voir, en présence d’une catastrophe due aux éléments, oublier leurs dissensions, les querelles et animosités qui les divisent pour se souvenir de leur grand tâche commune : le maintien de l’humanité face aux forces supérieurs de la nature.

Freud

            

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