Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

le langage est-il instrument de communication?

Publié le 7 Février 2011 par maryse.emel in langage

 


 

 

 

notons tout d'abord le lien indissociable de la technique et du langage...

la communication produit des codes et des signaux mécaniques, nous excluant de l'humain du langage, c'est à dire le dialogue. Là, pas de discussion possible.

      Affirmer en effet que le langage est un instrument le place dans un rapport d'extériorité à l'homme. On peut saisir ou pas un instrument. Il nn'appartient pas à l'être de l'homme.  Comme tout instrument il renvoie à une logique des moyens  qui vise l'efficacité et la réussite. Ainsi en tant qu'instrument de communication le langage viserait un certain pouvoir afin de régler au mieux les relations des hommes entre eux, en tout cas de les rassembler, les faire coopérer au sein d'un groupe donné. Cette compréhension du  langage-outil, signal en vue de l'action le présenterait non équivoque, mécanique,  ce qui est loin d'être le cas si l'on prête attention aux conflits liés à des incompréhensions lors de simples discussions.

la communication présente ainsi quelque chose de mécanique..comme le montre le texte suivant. Il est signal et la réaction motivée qui s'ensuit est réaction à des stimuli. Ce conditionnement  par des signaux, prive celui qui les reçoit de toute liberté de choix. Il obéirait aux codes qui lui sont envoyés: en cela, il est animal.  


    "
Les abeilles apparaissent capables de produire et de comprendre un véritable message, qui enferme plusieurs données. Elles peuvent donc enregistrer des relations de position et de distance ; elles peuvent les conserver en « mémoire » ; elles peuvent les communiquer en les symbolisant par divers comportements somatiques. Le fait remarquable est d'abord qu'elles manifestent une aptitude à symboliser : il y a bien correspondance « conventionnelle » entre leur comportement et la donnée qu'il traduit. Ce rapport est perçu par les autres abeilles dans les termes où il est transmis et devient moteur d'action. Jusqu'ici nous trouvons chez les abeilles, les conditions mêmes sans lesquelles aucun langage n'est possible, la capacité de formuler et d'interpréter un « signe qui renvoie à une certaine « réalité », la mémoire de l'expérience et l'aptitude à la décomposer. [...]
    Mais les différences sont considérables et elles aident à prendre conscience de ce qui caractérise en propre le langage humain. [...]
    Le message des abeilles n'appelle aucune réponse de l'entourage, sinon une certaine conduite, qui n'est pas une réponse. Cela signifie que les abeilles ne connaissent pas le dialogue, qui est la condition du langage humain. Nous parlons à d'autres qui parlent, telle est la réalité humaine. Cela révèle un nouveau contraste. Parce qu'il n'y a pas dialogue pour les abeilles, la communication se réfère seulement à une certaine donnée objective. Il ne peut y avoir de communication relative à une donnée « linguistique » ; déjà parce qu'il n'y a pas de réponse, la réponse étant une réaction linguistique à une manifestation linguistique ; mais aussi en ce sens que le message d'une abeille ne peut être reproduit par une autre qui n'aurait pas vu elle-même les choses que la première annonce. On n'a pas constaté qu'une abeille aille par exemple porter dans une autre ruche le message qu'elle a reçu de la sienne, ce qui serait une manière de transmission ou de relais. On voit la différence avec le langage humain, où, dans le dialogue, la référence à l'expérience objective et la réaction à la manifestation linguistique s'entremêlent librement à l'infini".

 

Émile BenvenisteProblèmes de linguistique générale, 1966, Gallimard, pp. 58-59.
dans ce texte apparaît la première critique que l'on peut faire  à l'opinion selon laquelle le langage ne serait que moyen de communication. La communication, dans cet exemple, réduit l'abeille à n'être qu'exécutante. Il n'y a pas ouverture à une possible innovation. Aucune liberté créative. Ainsi, Benveniste retire à ce type de communication le nom de langage, car l'exécution du signal n'attend aucune réponse en retour, aucun dialogue. Dire que le langage est outil de communication, c'est lui retirer la dimension humaine du dialogue. Rien n'est prévisible dans le dialogue humain.


 

Le but de la communication c'est l'action efficace. 

Si cependant, on pose cette notion de communication pour appréhender l'être du langage, c'est qu'on y voit peut-être, quelque chose qui rend possible "l'agir ensemble":

lisons Bergson:

 

 

 

Texte de Bergson

 

Nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles. Cette tendance, issue du besoin, s'est encore accentuée sous l'influence du langage. Car les mots (à l'exception des noms propres) désignent des genres. Le mot, qui ne note de la chose que sa fonction la plus commune et son aspect banal, s’insinue entre elle et nous, et en masquerait la forme à nos yeux, si cette forme ne se dissimulait déjà derrière les besoins qui ont créé le mot lui-même. Et ce ne sont pas seulement les objets extérieurs, ce sont aussi nos Propres états d'âme qui se dérobent à nous dans ce qu’ils ont d'intime, de personnel, d'originalement vécu. Quand nous éprouvons de l’amour ou de la haine, quand nous nous sentons joyeux ou tristes, est-ce bien notre sentiment lui-même qui arrive à notre conscience avec les mille nuances fugitives et les mille résonances profondes qui en font quelque chose d'absolument nôtre? Nous serions alors tous romanciers, tous poètes, tous musiciens.» Le rire.

 

 

 

Explication du texte de Bergson

 

 

Thèse: Les mots, trop généraux et abstraits, nous dissimulent non seulement la réalité extérieure, mais également notre propre vie intérieure.

 

 

 

a) « Nous ne voyons pas les choses mêmes... »: Seule l’intuition (vision) peut nous permettre d’accéder aux choses. Si « nous ne voyons pas les choses mêmes... », c’est que le langage est incapable de nous transporter au coeur même de la réalité. En effet, le terme « étiquettes », qui anticipe sur la suite du texte, situe le problème de notre rapport au monde sur le terrain du langage.

 

b) « cette tendance issue du besoin »: Cette tendance propre à l’intelligence humaine à étiqueter les choses, c’est-à-dire à les classer répond aux exigences de la vie pratique. Une étiquette collée sur un produit donne une indication sur le produit (la date de fabrication, date limite de consommation, provenance), c’est-à-dire tous les renseignements utiles pour le consommateur ou le destinataire, et seulement ceux-là. L’intelligence ne retient des choses que ce qui est utile pour son activité. Elle schématise, réduit, simplifie. Elle ne connaît que ce qui est utile. C’est la vie qui exige cette simplification; vivre c’est simplifier. Quand nous agissons il nous faut des repères stables, car la réalité est complexe, changeante, très variée, et notre intelligence ne pourra saisir, épuiser cette variété: « originellement nous ne pensons que pour agir, c‘est dans le moule de notre action que notre intelligence a été coulée » (P. 532, Bergson, oeuvres complètes, édition du centenaire). Or classer une chose, l’étiqueter c’est lui attribuer une marque, un signe qui représente seulement ce qu’elle a en commun avec d’autre choses, c’est isoler une propriété par laquelle elle devient comparable, appréciable. L’intelligence a besoin d’identifier les choses, les êtres, elle doit en abstraire un aspect commun qui ne change pas, de régulier, de stable pour nous diriger dans un monde déconcertant par ces nuances infinies, par ses aspects multiples et contradictoires. Les mots nous rassurent et  assurent un point d’appui stable, une prise invariable à notre action.

 

Cette tendance naturelle à schématiser, à identifier, à créer des identités stables  est accentuée par le langage parce que le langage a lui aussi une origine utilitaire: « les choses que le langage décrit ont été découpées dans le réel par la perception humaine venue du travail humain. Les propriétés qu’il signale sont des appels à l’activité humaine » (La pensée et le mouvant). Bergson rejoint ici la tradition matérialiste (Lucrèce, Diderot) à laquelle s’oppose Rousseau qui dérive la parole non des besoins mais des passions (Essais sur l’origine des langues).

 

c) « Car les mots désignent tous des genres... »:

 

Si les mots sont incapables de nous transporter à l’intérieur même des choses, c’est qu’ils peuvent jamais exprimer, représenter ce qui est unique, individuel. Le langage ne peut atteindre l’individuel. Le mot ne désigne pas, en effet, un objet particulier, mais une classe d'objet, c'est-à-dire un concept. Bergson partage avec les nominalistes l’idée selon laquelle la réalité est constituée d’individualités singulières et originales et que les genres désignés par les mots n’existent pas dans la réalités. Le mot ne dit donc pas l’essence de la chose mais ce qui est commun, banal, que l’esprit sélectionne en fonction de ses besoins. Les mots ne sont que des symboles abstraits. Le réel est donc doublement voilé par notre manipulation intéressée des choses et par l’étiquetage qui en résulte.

 

d) « nos propres états d’âme... »: Non seulement les mots ne peuvent donner une représentation fidèle du monde extérieur, mais ils sont également incapables d’exprimer notre être psychique profond. Ils nous dérobent notre individualité. En effet, si les états de l’âme symbolisés par les mots sont, pour Aristote, identiques chez tous (De l’interprétation, 1, 16 a, 5-10), ils sont, pour Bergson, des sensations individuelles, originales, diverses, changeantes figées par la pensée conceptuelle. Le mot dissout l’originalité et la variété du sentiment dans la généralité plate et pauvre du concept. Le langage est une médiation, un intermédiaire qui fait écran, qui déforme, qui trahit le contenu original de nos pensées et de nos sentiments. Bergson dit « mille nuances...mille résonances » pour exprimer les richesse de nos sentiments qui débordent largement les limites du langage. Celui-ci fixe, immobilise « un être qui vit, qui se développe, qui change par conséquent sans cesse » (Essai sur les données immédiates de la conscience, édition du centenaire, P. 88). Le langage fixe, détermine, immobilise avec des concepts ce qui est fondamentalement mobile.  Il ne peut « fixer que l’aspect objectif et impersonnel de l’amour, de la haine, et des mille sentiments qui agitent l’âme » (ibid., P. 108). Tous ces états psychiques si variables et différents selon les individus, le langage les désigne avec les mêmes mots, les mêmes concepts. (Voir également P. 1420, sur l’impossibilité de reconstituer la mobilité du réel avec la « fixité » des concepts). 

 

e) « Nous serions alors tous romanciers, tous poètes... »: Devons-nous alors conclure que pour accéder aux choses-mêmes il faut se dégager des mots, faire l’économie du langage? C’est ce que suggère la référence à la musique, mais le romancier et le poète utilisent les mots. On ne peut résoudre cette difficulté distingue deux types de langage: le langage abstrait de la science et un langage métaphorique, celui de l’artiste, capable de suggérer une multitude de sentiments et d’idées. L’artiste peut traduire ainsi exprimer ce que notre âme ressent, ce que « échouons à traduire entièrement » (Ibid. P. 109). En effet le langage du romancier ou du poète  n’est pas subordonnée aux exigences utilitaires de l’action. Détaché de la vie pratique,  l’artiste a une vision plus vive, plus directe de la réalité. C’est l’action, les urgences de la vie pratique qui limite notre champ de vision. Cette attitude, désintéressée; contemplative permet à l’artiste de percevoir « un plus grand nombre de choses (P.1373).

 

 

 

  Même analyse chez Rousseau, dans le Second Discours, part II, premier paragraphe.

On peut y voir les conséquences d'un langage qui n'est que communication, au sens où il fait agir en commun, pour le melleur comme pour le pire.

 


Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne.

 

C'est la parole qui inaugure les rapports de propriété et d'inégalité.quand elle se fait moyen afin d'obtenir le pouvoir et qu'on y réagit mécaniquement sans réfléchir. Ce qui est dit est simple: "ceci est à moi". Indétermination du ceci ...processus d'abstraction à l'oeuvre dans le langage, expliqué précédemment par Bergson, dénoncé ici par Rousseau qui y voit le mécanisme du début de la chute de l'humanité dans le malheur. Le désir de propriété porte plus sur  le désir lui-même d'où l'indétermination du ceci.Ce procès d'abstraction du langage fait face à un cri: seul un cri aurait pu sauver les hommes, mais il n'y a pas eu de cri, moment qui nous renvoie à un état de nature qui a disparu. Il ne pouvait pas d'ailleurs y avoir de cri, car la société porte en elle le développement du langage. On est dans un discours tragique, celui de la fatalité à laquelle on n'échappe pas. On n'échappe pas à la propriété et à ses conséquences.

 

  communiquer c'est transmettre. ..

 

 

 Le langage est absent de l'état de nature. Il appartient au monde de la culture et permet les échanges sociaux, ce que classiquement on nomme "communication", au sens de transmission..

  C'est ce qu'établit ce texte de G.Charbonnier: (c'est moi qui souligne)

 

 

 

"Le langage est une partie de la culture, à plusieurs titres ; d'abord parce que le langage est  l'une ce ces aptitudes ou habitudes que nous recevons de la tradition externe ; en second lieu parce que le langage est l'instrument essentiel, le moyen privilégié par lequel nous nous assimilons la culture de notre groupe. […] Un enfant apprend sa culture parce qu'on lui parle : on le réprimande, on l'exhorte, et tout cela se fait avec des mots ; enfin et surtout, parce que le langage est la plus parfaite de toutes les manifestations d'ordre culturel qui forment, à un titre ou à l'autre, des systèmes et si nous voulons comprendre ce que c'est que l'art, la religion, le droit, peut-être même la cuisine ou les règles de politesse, il faut les concevoir comme des codes formés par l'articulation de signes, sur le modèle de la communication linguistique".

 

Georges CharbonnierEntretiens avec Claude Lévi-Strauss, Librairie Plon, Paris 1969.


 
 

 

  28-1070.


 

 


    "L'invention de l'art de communiquer nos idées dépend moins des organes qui nous servent à cette communication, que d'une faculté propre à l'homme, qui lui fait employer ses organes à cet usage, et qui, si ceux-là lui manquaient, lui en ferait employer d'autres à la même fin. Donnez à l'homme une organisation tout aussi grossière qu'il vous plaira : sans doute il acquerra moins d'idées ; mais pourvu seulement qu'il y ait entre lui et ses semblables quelque moyen de communication par lequel l'un puisse agir et l'autre sentir ils parviendront à se communiquer enfin tout autant d'idées qu'ils en auront.
    Les animaux ont pour cette communication une organisation plus que suffisante, et jamais aucun d'eux n'en a fait cet usage. Voilà ce me semble, une différence bien caractéristique. Ceux d'entre eux qui travaillent et vivent en commun, les castors, les fourmis, les abeilles, ont quelque langue naturelle pour s'entre-communiquer je n'en fais aucun doute. Il y a même lieu de croire que la langue des castors et celle des fourmis sont dans le geste et parlent seulement aux yeux Quoi qu'il en soit, par cela même que les unes et les autres de ces langues sont naturelles, elles ne que sont pas acquises ; les animaux qui les parlent les ont en naissant : ils les ont tous, et partout la même ; ils n'en changent point, ils n'y font pas le moindre progrès. La langue de convention n'appartient qu'à l'homme. Voilà pourquoi l'homme fait des progrès, soit en bien soit en mal, et pourquoi les animaux n'en font point."

 

RousseauEssai sur l'origine des langues, 1781, Chapitre I.


 

 

 


    "

seuls les hommes disposent de leurs signes avec une inventivité permanente:

« Si (…) les fourmis, par exemple, ont un langage, les signes qui composent ce langage doivent être en nombre bien déterminé, et chacun d’eux rester invariablement attaché, une fois l’espèce constituée, à un certain objet ou à une certaine opération. Le signe est adhérent à la chose signifiée. Au contraire, dans une société humaine, la fabrication et l’action sont de forme variable, et, de plus, chaque individu doit apprendre son rôle, n’y étant pas prédestiné par sa structure. Il faut donc un langage qui permette, à tout instant, de passer de ce qu’on sait à ce qu’on ignore. Il faut un langage dont les signes – qui ne peuvent pas être en nombre infini – soient extensibles à une infinité de choses. Cette tendance du signe à se transporter d’un objet à un autre est caractéristique du langage humain. On l’observe chez le petit enfant, du jour où il commence à parler. Tout de suite, et naturellement, il étend le sens des mots qu’il apprend, profitant du rapprochement le plus accidentel ou de la plus lointaine analogie pour détacher et transporter ailleurs le signe qu’on avait attaché devant lui à un objet. « N’importe quoi peut désigner n’importe quoi », tel est le principe latent du langage enfantin. On a eu tort de confondre cette tendance avec la faculté de généraliser. Les animaux eux-mêmes généralisent, et d’ailleurs un signe, fût-il instinctif, représente toujours, plus ou moins, un genre. Ce qui caractérise les signes du langage humain, ce n’est pas tant leur généralité que leur mobilité. Le signe instinctif est un signe adhérent, le signe intelligent est un signe-mobile. »

Begson

 

 

 L’homme est un « animal politique ». Aristote relève cette spécificité en l’associant étroitement au langage, en tant qu’il est à la source des communautés humaines.

 

« Il est évident que l’homme est un animal politique plus que n’importe quelle abeille et que n’importe quel animal grégaire. Car, comme nous le disons, la nature ne fait rien en vain ; or seul parmi les animaux l’homme a un langage. Certes la voix est le signe du douloureux et de l’agréable, aussi la rencontre-t-on chez les animaux ; leur nature, en effet, est parvenue jusqu’au point d’éprouver la sensation du douloureux et de l’agréable et de se les signifier mutuellement. Mais le langage existe en vue de manifester l’avantageux et le nuisible, et par suite aussi le juste et l’injuste. Il n’y a en effet qu’une chose qui soit propre aux hommes par rapport aux autres animaux : le fait que seuls ils aient la perception du bien, du mal, du juste, de l’injuste et des autres notions de ce genre. Or avoir de telles notions en commun c’est ce qui fait une famille et une cité. »

 

Aristote, Les Politiques [environ 325-323 av. J.C.], Livre I, chapitre 2, 1253 a 8 – 1253 a 19, trad. par P. Pellegrin, GF, 1990, p. 91 – 92

 Contrairement à l’idée reçue selon laquelle le langage aurait son origine dans les besoins primaires de l’homme, dont il permettrait la satisfaction en commun, Rousseau soutient qu’il procède de l’affectivité qui accompagne et enveloppe les premiers rudiments de vie sociale. Ce n’est pas la relation à la nature, mais la relation aux autres qui prescrit l’usage de la parole.

« On ne commença pas par raisonner mais par sentir. On prétend que les hommes inventèrent la parole pour exprimer leurs besoins ; cette opinion me paraît insoutenable. L’effet naturel du besoin fut d’écarter les hommes et non de les rapprocher. Il le fallait ainsi pour que l’espèce vînt à s’étendre et que la terre se peuplât promptement, sans quoi le genre humain se fût entassé dans un coin du monde, et tout le reste fût demeuré désert.

De cela seul il suit que l’origine des langues n’est point due aux premiers besoins des hommes ; il serait absurde que de la cause qui les écarte vînt le moyen qui les unit. D’où peut donc venir cette origine ? Des besoins moraux, des passions. Toutes les passions rapprochent les hommes que la nécessité de chercher à vivre force à se fuir. Ce n’est ni la faim ni la soif mais l’amour, la haine, la pitié, la colère qui leur ont arraché les premières voix. Les fruits ne se dérobent point à nos mains, on peut s’en nourrir sans parler, on poursuit en silence la proie dont on veut se repaître ; mais pour émouvoir un jeune c?ur, pour repousser un agresseur injuste, la nature dicte des accents, des cris, des plaintes : voilà les anciens mots inventés, et voilà pourquoi les premières langues furent chantantes et passionnées avant d’être simples et méthodiques. »

Rousseau, Essai sur l’origine des langues [1781], chapitre 2, « Profil », Hatier, 1983, p. 51

Après qu'ils eurent fait du feu, des peaux, des huttes,
Que la femme accepta de s'unir avec l'homme,
Et qu'ils virent grandir leur propre descendance,
Alors le genre humain commença de mollir,
Car le feu les rendit si frileux qu'ils ne purent
Plus supporter le froid sous le couvert du ciel ;
Vénus diminua leurs forces, leurs enfants
Brisèrent leur fierté sans mal par leurs caresses.
Commencèrent alors de lier amitié
Les voisins désirant ne pas léser ni l'être ;
Ils se recommandaient les enfants et les femmes,
Et se balbutiaient du geste et de la voix
Qu'il est juste que tous aient en pitié les faibles.
Ce n'est pas que l'entente ait pu partout se faire,
Mais une bonne part observait les traités ;
Sinon le genre humain eût péri tout entier
Et n'aurait pu jusqu'à nos jours se propager.

La nature poussa la langue à varier
Les sons ; l'utilité fit exprimer les noms
Des choses, à peu près comme on voit les enfants
Qui, ne sachant parler, ont recours à des gestes,
Et montrent les objets présents avec leur doigt.
Car chacun sent sa force à ce qu'il peut en faire.
Avant qu'au front du veau ne s'élèvent ses cornes,
Il en charge celui qui l'agace ou menace.
Les jeunes lionceaux, les petits des panthères
Se parent de la patte en griffant et mordant,
Quand à peine ont poussé leurs griffes et leurs dents.
On voit le genre ailé se fier à ses ailes,
Et chercher le secours tremblotant de ses plumes.
Donc, penser que quelqu'un distribua les noms
Aux choses, avant de les enseigner aux hommes,
C'est délirer. Comment eût-il pu tout nommer,
En émettant les sons variés de la langue,
Si d'autres ne pouvaient le faire en même temps ?
Si les autres de plus n'avaient entre eux l'usage
De la parole, d'où lui vint la notion
De son utilité, le pouvoir de savoir
Et de voir en esprit ce qu'il voulait en faire ?
Seul contre tous, il ne pouvait les subjuguer,
Pour qu'ils voulussent bien apprendre tous les noms.
Pas moyen de convaincre et d'instruire des sourds
De ce qu'il leur faut faire. En aucune manière,
Ils n'auraient supporté que des sons inconnus
Écorchassent en vain trop longtemps leurs oreilles.

Enfin, quoi d'étonnant que la race des hommes,
Dont fleurissaient la langue et la voix, dénommât,
Selon ses sentiments, des objets variés,
Quand les troupeaux muets et les bêtes sauvages,
Peuvent pousser des cris divers et variés,
Selon que c'est la peur, la douleur ou la joie
Qui les inspire, ainsi que l'on peut l'observer ?

Quand la colère fait trembler les chiens molosses,
Découvrant leurs crocs durs sous leurs babines molles,
Leur rage menaçante émet des sons tout autres
Que lorsque leurs abois remplissent tout l'espace.
Mais lorsque de leur langue ils caressent leurs chiots,
Ou pour les allaiter, les prennent dans leurs pattes,
Font mine de les mordre en retenant leurs crocs,
Leur jappement flatteur se distingue beaucoup
Des hurlements qu'ils font dans la maison déserte,
Ou de leurs geignements quand ils fuient sous les coups.
Et le hennissement de l'étalon en fleur
N'est-il pas différent, si parmi les juments
L'éperon de l'amour le fait caracoler,
Ou lorsque ses naseaux frémissent de colère,
Ou s'il hennit de par quelque autre ébranlement ?

Enfin le genre ailé, les oiseaux diaprés,
L'épervier et l'orfraie, et le plongeon des mers
Qui dans les flots salés va chercher sa pitance,
Lancent en d'autres temps des cris qui sont tout autres
Qu'au moment où leur proie oppose résistance.
Et certains modifient selon l'aspect du temps
Leur chant rauque, à l'instar des corneilles antiques,
Et des clans de corbeaux, selon que c'est la pluie
Qu'ils réclament, dit-on, ou la brise et le vent.
Donc si les animaux, bien qu'ils soient sans parole,
Font varier leur voix selon leurs sentiments,
À plus forte raison les mortels de ce temps
Ont pu par divers sons nommer divers objets !

Croire qu'alors un homme a nommé chaque chose,
Que dès lors les humains surent les premiers mots,
C'est folie. Un tel homme eût pu tout désigner,
Et sa voix eût émis tous les sons de sa langue,
Quand d'autres n'auraient pu en faire tout autant ?
Et les autres aussi, s'ils ne se parlaient point,
D'où lui serait venu l'intérêt pour la chose ?
Qui lui donna le privilège de savoir
Et d'avoir en l'esprit tout ce qu'il voulait faire ?
Un seul homme non plus ne pouvait imposer
Par la force à chacun d'apprendre tous les mots.
Il est dur de convaincre et d'instruire des sourds
De ce qu'il leur faut faire. Ils supporteraient mal
Que sans raison des sons dépourvus de tout sens
Viennent plus qu'il ne faut écorcher leurs oreilles.

Lucrece De Natura rerum V

 


" SOCRATE : - Le dieu Teuth, inventeur de l'écriture, dit au roi d'Egypte :
" Voici l'invention qui procurera aux Egyptiens plus de savoir et de mémoire : pour la mémoire et le savoir j'ai trouvé le médicament qu'il faut " - Et le roi répliqua : " Dieu très industrieux, autre est l'homme qui se montre capable d'inventer un art, autre celui qui peut discerner la part de dommage et celle d'avantage qu'il procure à ses utilisateurs. Père des caractères de l'écriture, tu es en train, par complaisance, de leur attribuer un pouvoir contraire à celui qu'ils ont. Conduisant ceux qui les connaîtront à négliger d'exercer leur mémoire, c'est l'oubli qu'ils introduiront dans leurs âmes : faisant confiance à l'écrit, c'est du dehors en recourant à des signes étrangers, et non du dedans, par leurs ressources propres, qu'ils se ressouviendront ; ce n'est donc pas pour la mémoire mais pour le ressouvenir que tu as trouvé un remède. Et c'est l'apparence et non la réalité du savoir que tu procures à tes disciples, car comme tu leur permets de devenir érudits sans être instruits, ils paraîtront pleins de savoir, alors qu'en réalité ils seront le plus souvent ignorants et d'un commerce insupportable, car ils seront devenus de faux savants. "
[…] Ainsi celui qui croit avoir consigné son savoir par écrit tout autant que celui qui le recueille en croyant que de l'écrit naîtront évidence et certitude, sont l'un et l'autre tout pleins de naïveté dans la mesure où ils croient trouver dans les textes écrits autre chose qu'un moyen permettant à celui qui sait de se ressouvenir des choses dont traitent les écrits.
PHÈDRE : - C'est très juste.
SOCRATE : - Car ce qu'il y a de redoutable dans l'écriture, c'est qu'elle ressemble vraiment à la peinture : les créations de celle-ci font figure d'êtres vivants, mais qu'on leur pose quelque question, pleines de dignité, elles gardent le silence. Ainsi des textes : on croirait qu'ils s'expriment comme des êtres pensants, mais questionne-t-on, dans l'intention de comprendre, l'un de leurs dires, ils n'indiquent qu'une chose, toujours la même. Une fois écrit, tout discours circule partout, allant indifféremment de gens compétents à d'autres dont il n'est nullement l'affaire, sans savoir à qui il doit s'adresser. Est-il négligé ou maltraité injustement ? il ne peut se passer du secours de son père, car il est incapable de se défendre ni de se secourir lui-même. "

Platon, Phèdre

 

 "L'écriture, qui semble devoir fixer la langue, est précisément ce qui l'altère ; elle n'en change pas les mots, mais le génie ; elle substitue l'exactitude à l'expression. L'on rend ses sentiments quand on parle, et ses idées quand on écrit. En écrivant, on est forcé de prendre tous les mots dans l'acception commune ; mais celui qui parle varie les acceptions par les tons, il les détermine comme il lui plaît ; moins gêné pour être clair, il donne plus la force ; et il n'est pas possible qu'une langue qu'on écrit garde longtemps la vivacité de celle qui n'est que parlée. On écrit les voix et non pas les sons : or, dans une langue accentuée, ce sont les sons, les accents, les inflexions de toute espèce, qui font la plus grande énergie du langage, et rendent une phrase, d'ailleurs commune, propre seulement au lieu où elle est. Les moyens qu'on prend pour suppléer celui-là étendent, allongent la langue écrite, et, passant des livres dans le discours, énervent la parole même. En disant tout comme on l'écrirait, on ne fait plus que lire en parlant."

 

RousseauEssai sur l'origine des langues, 1781, Chapitre V.

 

 

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houssein germain 05/01/2017 17:21

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