Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

le passé et les souvenirs

Publié le 11 Février 2012 par maryse.emel in le temps

"cette voix, la voix prémonitoire du souvenir, ne voulait-elle pas encore une fois lui parler et, grâce au passé, lui révéler le présent?"

 

Stefan Zweig

Le voyage dans le passé

p102

ed.Grasset

 

Quelques textes:

 


 

 

 

 

Théogonie d'Hésiode

 



(Prélude).

Pour commencer, chantons les Muses Héliconniennes, reines de l'Hélicon, la grande et divine montagne. Souvent, autour de la source aux eaux sombres et de l'autel du très puissant fils de Crosnos, elles dansent de leurs pieds délicats. Souvent aussi, après avoir lavé leur tendre corps à l'eau du Permesse ou de l'Hippocrène ou de l'Olmée divin, elles ont, au sommet de l'Hélicon, formé des choeurs, beaux et charmants, où ont voltigé leurs pas ; puis, elles s'éloignaient, vêtues d'épaisse brume, et, en cheminant dans la nuit, elles faisaient entendre un merveilleux concert, célébrant Zeus qui tient l'égide, et l'auguste Héra d'Argos, chaussée de brodequins d'or — et la fille aux yeux pers de Zeus qui tient l'égide, Athéné ,— et Phoibos Apollon et l'archère Artémis, — et Poseidon, le maître de la terre et l'ébranleur du sol, — Thémis la vénérée, Aphrodite aux yeux qui pétillent, — Hébé couronnée d'or, la belle Dioné ,— Létô, Japet, Cronos aux pensers fourbes,— Aurore et le grand Soleil et la brillante Lune, — et Terre et le grand Océan et la noire Nuit, — et toute la race sacrée des Immortels toujours vivants! Ce sont elles qui à Hésiode un jour apprirent un beau chant, alors qu'il paissait ses agneaux au pied de l'Hélicon divin. Et voici les premiers mots qu'elles m'adressèrent, les déesses, Muses de l'Olympe, filles de Zeus qui tient l'égide : "Pâtres, gîtés aux champs, tristes opprobres de la terre, qui n'êtes rien que ventres ! nous savons conter des mensonges tout pareils aux réalités ; mais nous savons aussi lorsque nous le voulons, proclamer des vérités." Ainsi parlèrent les filles véridiques du grand Zeus et, pour bâton, elles m'offrirent un superbe rameau par elles détaché d'un olivier florissant ; puis elles m'inspirèrent des accents divins, pour que je glorifie ce qui sera et ce qui fut, cependant qu'elles m'ordonnaient de célébrer la race des Bienheureux toujours vivants, et d'abord elles-mêmes au commencement ainsi qu'à la fin de chacun de mes chants.

Mais à quoi bon tous ces mots autour du chêne et du rocher ? Or, sus, commençons donc par les Muses, dontles hymnes réjouissent le grand coeur de Zeus leur père, dans l'Olympe, quand elles disent ce qui est, ce qui sera, ce qui fut, de leurs voix à l'unisson. Sans répit, de leurs lèvres, des accents coulent, délicieux, et la demeure de leur père, de Zeus aux éclats puissants, sourit, quand s'épand la voix lumineuse des déesses. La cime résonne de l'Olympe neigeux, et le palais des Immortels, tandis qu'en un divin concert leur chant glorifie d'abord la race vénérée des dieux, en commençant par le début, ceux qu'avaient enfantés Terre et le vaste Ciel; et ceux qui d'eux naquirent, les dieux auteurs de tous bienfaits; puis Zeus, à son tour, le père des dieux et des hommes , montrant comme, en sa puissance, il est le premier, le plus grand des dieux; et enfin elles célèbrent la races des humains et celles des puissants Géants, réjouissant ainsi le coeur de Zeus dans l'Olympe, les Muses Olympiennes, filles de Zeus qui tient l'égide.

C'est en Piérie qu'unie au Cronide, leur père, les enfanta Mnémosyne, reine des coteaux d'Éleuthère, pour être l'oubli des malheurs, la trêve aux soucis. À elle, neuf nuits durant, s'unissait le prudent Zeus, monté, loin des Immortels, dans sa couche sainte. Et quand vint la fin d'une année et le retour des saisons, elle enfanta neuf filles, aux coeurs pareils, qui n'ont en leur poitrine souci que de chant et gardent leur âme libre de chagrin, près de la plus haute cime de l'Olympe neigeux. Là sont leurs choeurs brillants et leur belle demeure. Les Grâces et Désir près d'elles ont leur séjour. 

Et lors elles prenaient la route de l'Olympe, faisant fièrement retentir leur belle voix en une mélodie divine; et, autour d'elles, à leurs hymnes, résonnait la terre noire; et, sous leurs pas, un son charmant s'élevait, tandis qu'elles allaient ainsi vers leur père, celui qui règne dans l'Olympe, ayant en mains le tonnerre et la foudre flamboyante, depuis qu'il a, par sa puissance, triomphé de Cronos, son père, puis aux Immortels également réparti toutes choses et fixé leurs honneurs. Et c'est là ce que chantaient les Muses, habitantes de l'Olympe, les neuf soeurs issues du grand Zeus, —Clio, Euterpe, Thalie et Melpomène —Terpsichore, Ératô, Polymnie, Uranie et Galliope enfin, la première de toutes.

C'est elle en effet qui justement accompagne les rois vénérés. Celui qu'honorent les filles du grand Zeus, celui d'entre les rois nourrissons de Zeus sur qui s'arrête leur regard le jour où il vient au monde, celui-là les voit sur sa langue verser une rosée suave, celui-là de ses lèvres ne laisse couler que douces paroles. Tous les gens ont les yeux sur lui, quand il rend la justice en sentences droites. Son langage infaillible sait vite, comme il faut, apaiser les plus grandes querelles. Car c'est à cela, qu'on connaît les rois sages, à ce qu'aux hommes un jour lésés ils savent donner, sur la place, une revanche sans combat, en entraînant les coeurs par des mots apaisants. Et quand il s'avance à travers l'assemblée, on lui fait fête comme à un dieu, pour sa courtoise douceur, et il brille au milieu de la foule accourue. Tel est le don sacré des Muses aux humains. Oui, c'est par les Muses et par l'archer Apollon qu'il est sur terre des chanteurs et des citharistes, comme par Zeus il est DES ROIS Et bienheurex celui que chérissent les Muses, de ses lèvres coulent des accents suaves. Un homme porte-t-il le deuil dans son coeur novice au souci et son âme se sèche-t-elle dans le chagrin ? qu'un chanteur, servant des Muses, célèbre les hauts faits des hommes d'autrefois ou les dieux bienheureux, habitants de l'Olympe : vite, il oublie ses déplaisirs, de ses chagrins il ne se souvient plus ; le présent des déesses l'en a tôt détourné.

Salut, enfants de Zeus, donnez-moi un chant ravissant. Glorifiez la race sacrée des Immortels toujours vivants, qui naquirent de Terre et de Ciel Étoilé, ou de la noire Nuit, ceux aussi que nourrissait FLot Salé — dites-nous comment, avec les dieux, naquirent tout d'abord la terre, les fleuves, la mer immense aux furieux gonflements, les étoiles brillants,le large ciel là-haut ; — puis ceux qui d'eux naquirent, les dieux auteurs de tous bienfaits, et comment ils partagèrent leurs richesses, comment entre eux ils répartirent les honneurs, et comment ils occupèrent d'abord l'Olympe aux mille replis. Contez-moi ces choses, ô Muses, habitantes de l'Olympe, en commençant par le début, et, de tout cela, dites-moi ce qui fut en premier.

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extraits de Je me souviens de G.Perec 

Je me souviens des dîners à la grande table de la boulangerie. Soupe au lait l'hiver, soupe au vin l'été.

2
Je me souviens du cadeau Bonux disputé avec ma soeur dès qu'un nouveau paquet était acheté.

3
Je me souviens des bananes coupées en trois. Nous étions trois.

4
Je me souviens de notre voiture qui prend feu dans les bois de Lancôme en 76.

5
Je me souviens des jeux à l'élastique à l'école.

6
Je me souviens de la sirène sonnant, certaines après-midi, à côté de l'école et qui vrombissait jusqu'à envahir l'espace que nous habitions.

7
Je me souviens de Monsieur Mouton, l'ophtalmo, qui avait une moustache blanche.

8
Je me souviens des coups de règle

en fer sur les doigts.

9
Je me souviens des Malabars achetés chez la confiseuse au coin de la rue.

10
Je me souviens de l'odeur enivrante des livres, à la rentrée scolaire.

11
Je me souviens de mon grand-père qui se levait de sa chaise devant toute notre tablée pour pousser la chansonnette.

12
Je me souviens de lectures sous les draps, le soir, à la lampe de poche.

13
Je me souviens de ces départs en vacances où l'habitacle était aussi chargé que le coffre.

14
Je me souviens de la sécheresse de 1976

 

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 LXXXV - L'Horloge



Horloge! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit: "Souviens-toi!
Les vibrantes Douleurs dans ton coeur plein d'effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible;

Le Plaisir vaporeux fuira vers l'horizon
Ainsi qu'une sylphide au fond de la coulisse;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
A chaque homme accordé pour toute sa saison.

Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote: Souviens-toi! - Rapide, avec sa voix
D'insecte, Maintenant dit: Je suis Autrefois,
Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde!

Remember! Souviens-toi! prodigue! Esto memor!
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or!

Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup! c'est la loi.
Le jour décroît; la nuit augmente; souviens-toi!
Le gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide.

Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard,
Où l'auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le Repentir même (oh! la dernière auberge!),
Où tout te dira Meurs, vieux lâche! il est trop tard!"

Charles Baudelaire

 Saint Augustin Les Confessions, Livre XI, Ch. 14-20, Garnier

Qu'est‑ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais; mais si on me le demande et que je veuille l'expliquer, je ne le sais plus. Pourtant, je le déclare hardiment, je sais que si rien ne passait, il n'y aurait pas de temps passé; que si rien n'arrivait, il n'y aurait pas de temps à venir; que si rien n'était, il n'y aurait pas de temps présent.

 

Comment donc, ces deux temps, le passé et l'avenir, sont‑ils, puisque le passé n'est plus et que l'avenir n'est pas encore ? Quant au présent, s'il était toujours présent, s'il n'allait pas rejoindre le passé, il ne serait pas du temps, il serait l'éternité, Donc, si le présent, pour être du temps, doit rejoindre le passé, comment pouvons‑nous déclarer qu'il est aussi, lui qui ne peut être qu'en cessant d'être ? si bien que ce qui nous autorise à affirmer que te temps est, c'est qu'il tend à n'être plus [:

 

Ce qui m'apparaît maintenant avec la clarté de l'évidence, c'est que ni l'avenir, ni le passé n'existent. Ce n'est pas user de termes propres que de dire "il  y a trois temps, le passé, le présent et l'avenir. " Peut‑être dirait‑on plus justement : "il y a trois temps: le présent du passé, le présent du présent, le présent du futur. " Car ces trois sortes de temps existent dans notre esprit et je ne les vois pas ailleurs. Le présent du passé, c'est la mémoire; le présent du présent, c'est l'intuition directe; le présent de l'avenir, c'est l'attente. Si l'on me permet de m'exprimer ainsi, je vois et j'avoue qu'il y a trois temps, oui, il y en a trois.

 

Que l'on persiste à dire " il y a trois temps, le passé, le présent et l'avenir ", comme le veut un usage abusif, oui qu'on le dise. Je ne m'en soucie guère, ni je n'y contredis ni ne le blâme, pourvu cependant que l'on entende bien ce qu'on dit, et qu'on n'aille pas croire que le futur existe déjà, que le passé existe encore. Un langage fait de termes propres est chose rare très souvent nous parlons sans propriété, mais on comprend ce que nous voulons dire.

 

 

 

 

Pascal,  Pensées, posth., II, 172

Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l'avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours; or nous rappelons le passé pour l'arrêter comme trop prompt, si imprudents, que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient; et si vains, que nous songeons à ceux qui ne sont plus rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C'est que le présent, d'ordinaire, nous blesse nous le cachons à notre vue, parce qu'il nous afflige ; et s'il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l'avenir, et pensons à disposer les cho ses qui ne sont pas en notre puissance, pour un temps où nous n'avons aucune assurance d'arriver.

Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé et à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent ; et si nous y pensons ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin : le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais mais nous espérons de vivre ; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.

 

 l'oubli...

qu'en est-il de l'oubli? Je partirai d'un film: Le temps dure longtemps.

http://www.mk2.com/sites/default/files/imagecache/film_home/infoway/372_11536.JPG

très beau film sur le douloureux et lent travail du deuil, l'image et le son deviennent mémoire de l'indicible douleur. Beaucoup de silence dans ce film pour exprimer une douleur, la mort d'un individu, d'un peuple...Philosopher c'est apprendre à mourir? Ahmet a arrêté la philo...il préfère le cinéma, la poésie...Sumru aime les chants élégiaques et la poésie. De la philo retenons Aristote et sa définition cathartique de la tragédie...elle est à l'oeuvre dans ce film. 


La mort c'est le risque de l'oubli (ainsi un des personnages ignore qui est Lénine, ce qui dans le film introduit un intermède comique qui soulage l'insoutenable tragédie qu'est la mort). Contre l'oubli, l'image - étymologiquement le cadavre..qui donne corps et présence à l'absence.

une lente méditation sur le cinéma...

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