Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

langage: la question de l'équivocité

Publié par maryse.emel in langage

Pour Bergson le langage a d'abord une fonction utilitaire qui provient de ses origines techniciennes, l'intelligence humaine étant technique à l'origine (homo faber). Cette origine lui confère une dimension sociale de communication, dans le but d'agir ensemble (thèse contraire de celle de Rousseau par exemple qui voit dans le besoin un facteur d'éloignement des hommes et non de rapprochement des hommes). Il est ainsi très éloigné de l'idée d'expression, dans sa visée de l'efficacité. Ceci donne à penser les limites de l'expression littéraire.  Pour Bergson la musique est porteuse de création car sans rapport avec l'efficacité technique. Elle est aussi plus apte à manifester les sentiments que toute parole.

Quelle est la fonction primitive du langage ? C'est d'établir une communication en vue d'une coopération. Le langage transmet des ordres ou des avertissements. Il prescrit ou il décrit. Dans le premier cas, c'est l'appel à l'action immédiate ; dans le second, c'est le signalement de la chose ou de quelqu'une de ses propriétés, en vue de l'action future. Mais, dans un cas comme dans l'autre, la fonction est industrielle, commerciale, militaire, toujours sociale. Les choses que le langage décrit ont été découpées dans le réel par la perception humaine en vue du travail humain. Les propriétés qu'il signale sont les appels de la chose à une activité humaine. Le mot sera donc le même, comme nous le disions, quand la démarche suggérée sera la même, et notre esprit attribuera à des choses diverses la même propriété, se les représentera, les groupera enfin sous la même idée, partout où la suggestion du même parti à tirer, de la même action à faire, suscitera le même mot. Telles sont les origines du mot et de l'idée. L'un et l'autre ont sans doute évolué. Ils ne sont plus aussi grossièrement utilitaires. Ils restent utilitaires cependant. La pensée sociale ne peut pas ne pas conserver sa structure originelle [...] C'est elle que le langage continue à exprimer. Il s'est lesté de science, je le veux bien ; mais l'esprit philosophique sympathise avec la rénovation et la réinvention sans fin qui sont au fond des choses, et les mots ont un sens défini, une valeur conventionnelle relativement fixe ; ils ne peuvent exprimer le nouveau que comme un réarmement de l'ancien. On appelle couramment et peut-être imprudemment "raison" cette logique conservatrice qui régit la pensée en commun : conversation ressemble beaucoup à conservation. Bergson, La pensée et le mouvant.

 

Poème de Mallarmé où on retrouve ce mal à dire:

 

Salut

Rien, cette écume, vierge vers
A ne désigner que la coupe;
Telle loin se noie une troupe
De sirènes mainte à l’envers.

Nous naviguons, ô mes divers
Amis, moi déjà sur la poupe
Vous l’avant fastueux qui coupe
Le flot de foudres et d’hivers;

Une ivresse belle m’engage
Sans craindre même son tangage
De porter debout ce salut

Solitude, récif, étoile
A n’importe ce qui valut
Le blanc souci de notre toile.

 

 

Le langage est-il parce qu’équivoque, source d’ambiguïté ?

 

 

Si on appelle " langue " un système de signes, un signe étant l'articulation d'un signifiant et d'un signifié, il est possible de parler d'une diversité des langues dès lors qu'on se souvient que la langue a une dimension conventionnelle. En effet, elle résulte d'un accord explicite ou implicite de la part d'une communauté humaine...

 

 

 

Les mots, « joie » ou « tristesse » par exemple, ne renvoient qu'à la généralité des concepts. Et j'aurai beau ajouter des adjectifs qualificatifs pour tenter de préciser, je ne pourrai qu'espérer que mon interlocuteur saura ressentir ce que je veux lui dire. Et paradoxalement, c'est au moment où je désire le plus m'exprimer, que « les mots me manquent ». Nous avons pu voir que la psychanalyse affronte un aspect de cette limite, dans un travail de la parole. Cependant, si l'ineffable prend parfois tant de valeur, est-ce le signe d'une faiblesse du langage et de la communication entre les êtres ?Poésie et philosophie. À sa façon, la poésie prend en charge cette difficulté. Par sa richesse expressive, elle donne sens au monde sur le mode esthétique. Le langage poétique est créateur d'une surréalité, d'une surnature comme dit Baudelaire. La polysémie du mot poétique est sa force.

 

C’est d’ailleurs ce qu’on peut vérifier aussi dans  Le Banquet de Platon.

La faiblesse et la trop grande généralité du mot amour permet  un travail de la métaphore et du concept.

 

 

 

L’ambiguïté des mots peut-elle être féconde ?

 

Qu’un mot ait plusieurs sens, cela peut prêter à confusion et nuire à la bonne entente avec autrui.

Certains mots peuvent engendrer parfois des incompréhensions, des conflits, si ce n’est des actes violents de la part de celui qui les reçoit. C’est ainsi que s’est développé l’art de la communication dans les entreprises dont le projet affirmé est de réduire toute trace d’ambiguïté dans les échanges verbaux ou non verbaux avec autrui.

Cette ambiguïté des mots, Platon la dénonçait déjà en montrant qu’elle servait l’intérêt du pouvoir. Ainsi  Gorgias est un dialogue où Platon montre l’emprise des sophistes sur le langage, et par voie de conséquence sur les hommes. Gorgias ne dit-il pas, d’ailleurs, au moment où il doit définir ce qu’est la rhétorique, que cette dernière permet de doubler n’importe qui ? Or « doubler » a deux sens : le premier signifie aider, copier. Ainsi Gorgias est-il capable d’aider son frère médecin à soigner les malades récalcitrants. Mais « doubler » a un autre sens : dans la mafia ce terme signifie trahir. Les mots peuvent parfois servir d’autres causes que ce qu’ils affirment.

Ce détour par Gorgias a le mérite bien sûr, d’éclairer nos propos mais aussi de montrer que, peut-être, le manque de déterminations du contour d’un mot peut produire une réflexion nouvelle. Autrement dit, le fait qu’un mot n’ait pas qu’un seul sens, à la différence de toute la symbolique scientifique, n’est-il pas source de fécondité ? >Disons les choses autrement : le flou d’un mot, son équivocité (ce qui est peut-être plus que l’ambiguïté) ne rend elle pas possible un progrès de la pensée, voire un travail esthétique créateur d’un monde, celui de l’œil de l’artiste ? ce travail nous amènera donc à examiner de plus près l’ambiguïté même du mot ambiguïté et à réfléchir ce que produit la diversité des interprétations d’un mot….ne produit-elle que des avortons de sens ou un nouveau né riche de tous les possibles ?.

 

I.. l’ambiguïté des mots, productrice de conflits

-  la tour de Babel ou l’ambiguïté des mots au service du pouvoir de Dieu.

-  la  pauvreté des mots : les mots ont du mal à cerner le réel.

            Ex : difficulté à dire les sentiments (certains mots prêtent même à confusion et peuvent produire l’effet contraire escompté). Ainsi le mot amour est-il suffisamment employé et ne signifie pas toujours la richesse de l’expérience vécue.

-  le travail d’éclaircissement de la philosophie qui cherche à réduire l’obscurité des mots. Le travail du concept n’est-ce pas forcer les mots, les ramener à une sorte de réduction chimique qui fait disparaître leur ambiguïté ?

Ex : Le mot liberté qui ne veut pas dire grand-chose ou encore les différentes définitions de l’amour dans Le Banquet de Platon.

l’ambiguïté des mots est au service du pouvoir (on se servira pour cela de tous les cours sur Gorgias de Platon et de la distinction entre Persuader et Convaincre). Les mots sont ainsi au service bien souvent des affectes et de l’endormissement de la vigilance. On pourra prendre comme exemple l’intervention de Polos dans Gorgias ou encore le discours du riche propriétaire dans le Second Discours de Rousseau.

Les mots peuvent aussi engendrer de l’irrationnel comme nous venons de le voir précédemment.

 

II. Sortir de l’ambiguïté … ou comment trouver un nouveau langage.

Le modèle du langage mathématique et scientifique univocité et universalité. Absence de toute subjectivité. Une maison sans fenêtre sans porte et sans sujet du cogito …

Un modèle qui présente toutefois des limites : le parti pris des indémontrables (Pascal, De l’esprit géométrique). Cf. la crise des mathématiques

Le discours scientifique tourne sur lui-même et ne vaut que pour lui-même. Les limites de la rationalité scientifique.

Toutes les sciences ne peuvent pas prétendre à une telle épuration des mots.

Ex : la psychanalyse définie par Freud comme une science au service de l’interprétation se nourrit paradoxalement de l’ambiguïté, ou plutôt de la pluralité des significations de nos rêves, de nos propos, de nos actes quotidiens. Autre exemple : L’historien se livre lui aussi à  tout un travail sur l’ambiguïté des traces (dont les mots font parti) du passé.

Toutes les sciences n’ont donc pas le même rapport aux mots. Elles composent pour certaines d’entre elles avec la multiplicité de signification des mots.

 

Ainsi peut on se demander si la pluralité de sens d’un mot est nécessairement cause d’ambiguïté (erreur, absence de dialogue) ? N’y a-t-il pas une possibilité pour que cette pluralité de sens devienne féconde et engendre non pas des avortons mais un nouveau né riche de promesses ?

 

III. L’équivocité des mots : une puissance créatrice.

Equivocité n’est pas nécessairement ambiguïté. Elle donne à penser par tout un travail d’interprétation.

Ex : Le lecteur d’un livre, le spectateur d’un tableau. Une œuvre d’art ne prend sens que par le travail d’interprétation qui en est fait. (La raie de Chardin, Le verrou de Fragonard, etc Rappelez vous les sorties au musée cette année ou encore les films vus au cinéma !)

C’est par le travail sur l’équivocité des mots que le poète donne sens à sa propre vision du monde (pensez à utiliser vos connaissance littéraire sur la poésie)

L’équivocité des mots, c’est ce qui permet d’enrichir les mots eux-mêmes, de les rajeunir, de trouver à chaque fois une nouvelle métaphore (on comparera Ronsard Quand vous serez bien vieille le soir à la chandelle … et Le Charogne de Baudelaire)

L’équivocité des mots c’est parié sur l’ouverture du sens, la fluidité de la pensée, la création d’une œuvre littéraire ou encore philosophique.