Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

Platon Criton ou la question de l'obéissance

Publié par maryse.emel in justice, Platon Criton

obéir à la    loi .........même si elle est injuste?

laissons la parole à Socrate dans Criton où il présente la position des lois (Prosopopée des Lois)

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Une prosopopée est une figure de rhétorique qui consiste à faire parler une personne morte ou absente, un animal, une chose personnifiée ou encore une abstraction.

 

Vois si tu l’entendras de cette autre manière : Au moment de nous enfuir ou de sortir d’ici, quel que soit le mot qu’il te plaira de choisir, si les Lois et la République venaient se présenter devant nous, et nous disaient : « Réponds-moi, Socrate, que vas-tu faire ? L’action que tu entreprends a-t-elle d’autre but que de nous détruire, nous qui sommes les Lois, et avec nous la République tout entière, autant qu’il dépend de toi ? Ou te semble-t-il possible que l’État subsiste et ne soit pas renversé, lorsque les arrêts rendus restent sans force et que de simples particuliers leur enlèvent l’effet et la sanction qu’ils doivent avoir ? » Que répondrons-nous, Criton, à ce reproche et à d’autres semblables ? Car on aurait beaucoup à dire, surtout un orateur, sur cette infraction de la loi qui ordonne que les jugements rendus aient tout leur effet. Ou bien dirons-nous aux Lois que la République a été injuste envers nous et qu’elle n’a pas bien jugé ? Est-ce là ce que nous leur dirons ? ou que pourrons-nous leur dire ?

 

Criton

Rien de plus, Socrate, absolument rien.

 

Socrate

« Eh quoi ! Socrate, diraient les Lois, est-ce là ce dont nous étions convenues avec toi ? Ou plutôt n’étions-nous pas convenues avec toi que les jugements rendus par la République seraient exécutés ? » Et si nous paraissions surpris de les entendre parler ainsi, elles nous diraient peut-être : « Socrate, ne t’étonne pas de ce langage, mais réponds-nous, puisque tu as coutume de procéder par questions et par réponses. Voyons : quel sujet de plainte as-tu contre nous et contre la République pour entreprendre ainsi de nous renverser ? Et d’abord, n’est-ce pas nous qui t’avons donné la vie ? N’est-ce pas nous qui avons présidé à l’union de ton père et de ta mère, ainsi qu’à ta naissance ? Déclare-le hautement : as-tu à te plaindre de celles d’entre-nous qui règlent les mariages et les trouves-tu mauvaises ? »

 

Criton

Je ne m’en plains pas, dirais-je.

 

Socrate

« Est-ce de celles qui déterminent la nourriture de l’enfant et l’éducation selon laquelle tu as été élevé toi-même ? Celles qui ont été instituées pour cet objet n’ont-elles pas bien fait d’ordonner à ton père de t’élever dans les exercices de la musique et de la gymnastique ? »

 

Criton

Très bien, répondrais-je.

 

Socrate

« A la bonne heure. Mais, puisque c’est à nous que tu dois ta naissance, ta nourriture et ton éducation, peux-tu nier que tu sois notre enfant, notre esclave même, toi et tes ancêtres ? Et s’il en est ainsi, crois-tu que tu aies contre nous les mêmes droits que nous avons contre toi, et que tout ce que nous pourrions entreprendre contre toi, tu puisses à ton tour l’entreprendre justement contre nous ? Eh quoi ! tandis qu’à l’égard d’un père ou d’un maître, si tu en avais un, tu n’aurais pas des droits égaux, comme de leur rendre injures pour injures, coups pour coups, ni rien de semblable, tu aurais tous ces droits envers les lois et la patrie, en sorte que si nous avons prononcé ta mort, croyant qu’elle est juste, tu entreprendras à ton tour de nous détruire, nous qui sommes les Lois, et la patrie avec nous, autant qu’il est en toi, et tu diras que tu es en droit d’agir ainsi, toi qui te consacres en réalité au culte de la vertu ? Ta sagesse va-t-elle jusqu’à ignorer que la patrie est, aux yeux des dieux et des hommes sensés, quelque chose de plus cher, plus respectable, plus auguste et plus saint qu’une mère, un père et tous les aïeux ? qu’il faut avoir pour la patrie, même irritée, plus de respect, de soumission et d’égard, que pour un père ? qu’il faut l’adoucir par la persuasion ou faire tout ce qu’elle ordonne, et souffrir sans murmure ce qu’elle commande, soit qu’elle nous condamne aux verges ou aux fers, soit qu’elle nous envoie à la guerre pour être blessés et tués ? que notre devoir est de lui obéir, que la justice le veut ainsi, qu’il ne faut jamais ni reculer, ni lâcher pied, ni quitter son poste ? que dans les combats, devant les tribunaux et partout, il faut faire ce qu’ordonnent l’État et la patrie, ou employer les moyens de persuasion que la justice avoue ? qu’enfin, si c’est une impiété de faire violence à son père ou à sa mère, c’est une impiété bien plus grande encore de faire violence à sa patrie ? » Que répondrons-nous à cela, Criton ? Reconnaîtrons-nous que les lois disent la vérité, ou non ?

 

Criton

Il me semble qu’elles disent la vérité.

 

Socrate

« Considère donc, Socrate, ajouteraient les Lois, que, si nous disons la vérité, ce que tu entreprends contre nous n’est pas juste. En effet, ce n’est pas assez pour nous de t’avoir donné la vie, de t’avoir nourri et élevé, de t’avoir admis au partage de tous les biens qui étaient en notre pouvoir, toi et tous les autres citoyens, nous déclarons encore, et c’est un droit que nous reconnaissons à tout Athénien qui veut en user, qu’aussitôt qu'il a été reçu dans la classe des éphèbes, qu’il a vu ce qui se passe dans la République, et qu'il nous a vues aussi, nous qui sommes les Lois, il est libre, si nous ne lui plaisons pas, d’emporter ce qu'il possède et de se retirer ou il voudra. Et si quelqu'un d’entre-vous veut aller dans une colonie, parce que nous lui déplaisons, nous et la République, si même il veut aller s’établir quelque part à l’étranger, aucune de nous ne s’y oppose et ne le défend : il peut aller partout où il voudra avec tous ses biens.

 

dans cette première partie du texte, les lois rappellent leur but: elles ont donné la vie à Socrate et ont fait de lui un être humain possesseur de plusieurs biens. Elles ne forcent pas à rester contre notre gré..nous ne sommes tenus qu'à un devoir de respect si nous vivons sous leur tutelle.

Elles se présentent immédiatement comme protectrices de l'homme et surtout de ses biens. Comme le soulignera plusieurs siècles plus tard, Marx, les lois sont au service de la propriété et à ce titre elles visent non pas la justice mais l'intérêt d'une certaine classe sociale qu'il qualifiera de bourgeoise. 

il y a un contrat qui est passé entre les citoyens et la Cité. Ce contrat est à tout moment rétractable. Rien ne peut forcer à rester dans la Cité. Mais rejeter le contrat c'est alors devenir étranger, extérieur ...la loi se présente dès lors comme ce qui rassemble, autour d'un intérêt commun. Si elles introduisent cet intérêt commun c'est justement parce que les hommes sont plutôt portés spontanément à l'inverse..Animés d'un naturel égoïste ils ont plutôt tendance à oublier les autres...On ne peut forcer les hommes à rester contre leur gré....Aristote considèrera que l'homme qui vit hors la Cité ne peut être qu'un Dieu ou une bête..Platon au contraire laisse la porte ouverte...On choisit d'être citoyen, ce qui suppose une liberté de choix...peut-être non réléchie.

 

Mais quant à celui de vous qui persiste à demeurer ici, en voyant de quelle manière nous rendons la justice et nous administrons toutes les affaires de la république, nous déclarons dès lors que par le fait il s’est engagé envers nous à faire tout ce que nous lui ordonnerions, et s’il n’obéit pas, nous le déclarons trois fois coupable : d’abord, parce qu’il nous désobéit à nous qui lui avons donné la vie, ensuite parce que c’est nous qui l’avons élevé, enfin parce qu’ayant pris l’engagement d’être soumis, il ne veut ni obéir ni employer la persuasion à notre égard, si nous faisons quelque chose qui ne soit pas bien ; et tandis que nous lui proposons à titre de simple proposition, et non comme un ordre tyrannique, de faire ce que nous lui commandons, lui laissant même le choix d’en appeler à la persuasion ou d’obéir, il ne fait ni l’un ni l’autre. Voilà, Socrate, les accusations que tu vas encourir, si tu accomplis ton projet, et tu les encourras plus que tout autre Athénien. »

 

que faire alors si on est resté dans la Cité? Obéir répondent les lois..mais obéir n'est nullement un acte de soumission. Comme le rappelle le texte, on peut toujours discuter la loi..Seul le discours persuasif peut faire face à la loi..Il faut donc argumenter c'est à dire donner les raisons de son désaccord. La loi n'est pas parfaite et peut donner lieu à un conflit  qu'on peut qualifier comme le dira Ricoeur de conflit d'interprétation.

 

Si je leur demandais pour quelle raison elles me traiteraient comme je le mérite, en me disant que je me suis engagé avec elles plus formellement que tout autre Athénien, elles me diraient : « Socrate, tu nous as donné de grandes preuves que nous te plaisions, Nous et la République. Tu n’aurais pas habité Athènes avec plus de constance que tout autre, si elle n’avait pas eu pour toi un attrait particulier. Jamais aucune des solennités de la Grèce n’a pu te faire quitter cette ville, si ce n’est une seule fois, lorsque tu es allé à l’Isthme de Corinthe ; tu n’es sorti d’ici que pour aller à la guerre ; jamais tu n’as entrepris aucun de ces voyages que font tous les hommes ; jamais tu n’as eu le désir de connaître une autre ville ni d’autres lois ; mais toujours nous t’avons suffi, nous et notre ville ; telle était ta prédilection pour nous, tu consentais si bien à vivre sous notre gouvernement, que c’est dans notre ville que tu as voulu entre autres choses devenir père de famille, témoignage assuré qu’elle te plaisait. Enfin, pendant ton procès, tu aurais pu te condamner à l’exil, si tu l’avais voulu, et faire avec notre consentement ce que tu entreprends aujourd’hui malgré nous. Alors tu affectais de ne pas craindre la nécessité de mourir, mais, comme tu disais, tu préférais la mort à l’exil. Et maintenant, sans égard pour ces belles paroles, sans respect pour nous, qui sommes les Lois, tu médites notre ruine, tu fais ce que ferait l’esclave le plus vil, tu vas t’enfuir au mépris des traités et des engagements que tu as pris de te laisser gouverner par nous. D’abord réponds-nous sur cette question : avons-nous raison de dire que tu as pris l’engagement, de fait, et non de parole, de te soumettre à notre empire ? Est-ce vrai, ou non ? » Que dirons-nous à cela, Criton ? Y a-t-il autre chose à faire que d’en convenir ?

 

dans ce passage les lois rappellent à Socrate qu'il préfère la mort à l'exil..Fidélité à Athènes ou à soi-même..Trahir la loi c'est finalement se trahir soi-même, ne pas être fiable et sombrer dans un immoralisme qui n'est pas sans rappeler le personnage de Calliclès dans le Gorgias, personnage violent qui refuse la loi au nom d'un droit à la violence et du droit du plus fort.

 

 

Criton

Il le faut de toute nécessité, Socrate.

 

Socrate

« Eh bien, diraient-elles encore, ne violes-tu pas les conventions et les engagements qui te lient à nous ? Et pourtant tu ne les as contractés ni par force, ni par surprise, ni sans avoir le temps de prendre un parti, mais tu as eu, pour y penser, soixante-dix années, pendant lesquelles tu avais la faculté de te retirer, si tu n’étais pas satisfait de nous, et si nos conventions ne te paraissaient pas justes.

 

les lois certes sont des conventions..cependant l'homme ne peut faire ce qu'il veut des conventions..la convention ne se confond pas avec l'arbitraire. Il ne s'agit pas pour lui de subir ces conventions mais bien plutôt de les réfléchir afin de ne pas s'y soumettre aveuglément. Ainsi, obéir n'empêche pas l'exercice de la réflexion, ce qu'Alain appelait le droit de résistance:

 

 

Résistance et obéissance, voilà les deux vertus du citoyen. Par l'obéissance, il assure l'ordre ; par la résistance il assure la liberté. Et il est bien clair que l'ordre et la liberté ne sont point séparables, car le jeu des forces, c'est-à-dire la guerre privée, à toute minute, n'enferme aucune liberté ; c'est une vie animale, livrée à tous les hasards. Donc les deux termes, ordre et liberté, sont bien loin d'être opposés ; j'aime mieux dire qu'ils sont corrélatifs. La liberté ne va pas sans l'ordre ; l'ordre ne vaut rien sans la liberté.

Obéir en résistant, c'est tout le secret. Ce qui détruit l'obéissance est anarchie ; ce qui détruit la résistance est tyrannie. Ces deux maux s'appellent, car la tyrannie employant la force contre les opinions, les opinions, en retour, emploient la force contre la tyrannie ; et inversement, quand la résistance devient désobéissance, les pouvoirs ont beau jeu pour écraser la résistance, et ainsi deviennent tyranniques. Dès qu'un pouvoir use de force pour tuer la critique, il est tyrannique.

ALAIN

Propos d'un Normand, 4 septembre 1912

 

ce texte d'Alain a le mérite de mettre à jour les enjeux de ce texte de Platon: les deux risques quand on ne comprend pas le sens de la loi, c'est d'abord de la réduire à la tyrannie (confudion entre obéir et se soumettre) ou de tomber dans l'anarchie, par le refus d'obéissance (on  confond désobéir et être vigilant, c'est à dire réfléchir) '

 

 

Or, tu n’as préféré le séjour ni de Lacédémone, ni de la Crète, dont tu vantes sans cesse le gouvernement, ni d’aucune ville grecque ou barbare, mais tu es sorti d’Athènes moins souvent que les boiteux, les aveugles et les autres infirmes : preuve évidente que tu avais plus d’amour que les autres Athéniens pour cette ville et pour nous-mêmes qui sommes les Lois de cette ville : car peut-on aimer une cité sans en aimer les lois ? Et maintenant seras-tu infidèle à tes engagements ? Non, Socrate, si du moins tu t’en rapportes à nous, et tu ne t’exposeras pas au ridicule en sortant de la ville. »

« Considère, si tu es infidèle à tes engagements et que tu viennes à en violer un seul, quel bien tu te feras à toi-même et à tes amis. Il est à peu près certain que tes amis seront bannis et privés de leur patrie, ou dépouillés de leurs biens ; et toi, si tu vas te retirer dans quelle ville voisine, à Thèbes ou à Mégare, qui sont régies par de bonnes lois, tu y seras reçu, Socrate, comme un ennemi de leur constitution ; tous ceux qui sont attachés à leur pays verront en toi un homme suspect, un corrupteur des lois, et tu confirmeras toi-même l’opinion que tes juges t’ont justement condamné ; car tout corrupteur des lois passera aussi pour corrupteur des jeunes gens et des hommes faibles. Fuirais-tu les villes les plus policées et la société des hommes les plus honnêtes ? Mais, à cette condition, sera-ce la peine de vivre ? Ou bien, si tu les approches, quels discours leur tiendras-tu, Socrate ? Auras-tu le front de leur répéter ce que tu disais ici, que l’homme doit préférer à tout la vertu, la justice, les lois et l’obéissance aux lois ? Ne penses-tu pas qu’ils trouveront bien honteuse la conduite de Socrate ? Il faut bien que tu le penses. Tu t’éloigneras donc de ces villes bien policées, et tu iras en Thessalie chez les amis de Criton ; car le désordre et la licence règnent dans ce pays, et peut-être prendrait-on plaisir à t’entendre raconter la manière plaisante dont tu te serais échappé de prison, enveloppé d’un manteau, affublé d’une peau de bête ou de tout autre déguisement comme font tous les fugitifs, et tout à fait méconnaissable. N’y aura-t-il personne pour s’étonner que dans un âge avancé, lorsque tu n’avais plus, selon toutes les apparences, que peu de jours à vivre, tu aies eu le courage de transgresser les lois les plus saintes pour conserver une existence si misérable ? Non, peut-être, si tu n’offenses personne : autrement, Socrate, tu entendras bien des propos humiliants et indignes de toi. Tu passeras ta vie à t’insinuer auprès de tout le monde par des flatteries et des bassesses serviles ; et que feras-tu en Thessalie que de quêter des festins, comme si tu n’étais allé en Thessalie que pour un souper ? Et tous ces discours sur la justice et les autres parties de la justice, où seront-ils pour nous ? Mais c’est pour tes enfants que tu veux vivre, afin de les nourrir et de les élever ? Quoi donc ! Faut-il les emmener en Thessalie pour les nourrir et les élever ? Faut-il en faire des étrangers, afin qu’ils aient encore cette obligation à leur père ? Supposons que tu ne le fasses pas : s’ils restent ici loin de toi, seront-ils mieux nourris et mieux élevés quand tu ne seras pas avec eux ? Tes amis sans doute en prendront soin pour toi. Mais est-il nécessaire que tu t’exiles en Thessalie, pour qu’ils en prennent soin ? Et si tu vas chez Pluton, les abandonneront-ils ? Non, Socrate, si du moins ceux qui se disent tes amis valent quelque chose ; et il faut le croire. »

 

La liberté qu'accordent les lois est une liberté contrôlée certes, mais une liberté réelle n'est pensable que si elle s'associe à la contrainte, contrainte que la réflexion personnelle, la mienne, est seule en mesure de donner. La raison est contrainte, mais une contrainte qui libère des passions et impulsions. 

Notons aussi que l'amitié n'est pensable que si les lois sont suivies. L'engagement n'a de raison d'être que si la loi nous engage..ainsi le respect de la loi est-il le premier de tous les engagements..

 

« Rends-toi donc, Socrate, aux conseils de celles qui t’ont nourri : ne mets ni tes enfants, ni ta vie, ni quoi que ce soit, au-dessus de la justice, afin qu’en arrivant dans les enfers tu puisses alléguer toutes ces raisons pour ta défense devant ceux qui y commandent ; car ici-bas, si tu fais ce qu’on te propose, tu ne rends pas ta cause meilleure, plus juste, plus sainte, ni pour toi, ni pour aucun des tiens, et, quand tu seras arrivé dans l’autre monde, tu ne pourras pas non plus la rendre meilleure. Maintenant, au contraire, si tu meurs, tu meurs victime de l’injustice, non des lois, mais des hommes, au lieu que, si tu sors de la ville, après avoir si honteusement commis l’injustice à ton tour, rendu le mal pour le mal, violé toutes les conventions, tous les engagements que tu as contractés envers nous, maltraité ceux que tu devrais le plus ménager, toi-même, tes amis, ta patrie et nous, alors nous te poursuivrons de notre inimitié pendant ta vie, et après ta mort nos surs, les lois des enfers, ne te feront pas un accueil favorable, sachant que tu as fait tous les efforts qui dépendaient de toi pour nous renverser. Ne suis donc pas les conseils de Criton, mais les nôtres. »

Voilà, sache-le bien, mon cher Criton, les discours que je crois entendre, comme les Corybantes croient entendre les flûtes sacrées ; le son de ces paroles retentit dans mon âme et me rend insensible à tout autre langage. Sois donc certain, telle est du moins ma conviction présente, que tout ce que tu dirais pour les combattre serait inutile. Cependant, si tu crois avoir quelque chose de plus à faire, dis-le.

 

Criton

Non, je n’ai rien à dire, Socrate.

 

Socrate

Laisse donc là cette discussion, Criton, et suivons la route où Dieu nous conduit.

 

pour prolonger l'analyse:

 

Ethiopiques n°60 revue négro-africaine 
de littérature et de philosohpie 
1er semestre 1998

Auteur : Etienne TEIXEIRA

C’est par un rêve et par un rêve de mort que débute le Criton [1]. Socrate donne de son rêve une interprétation immédiate qui n’a rien de surprenant : même si la mort n’apparaît pas dans le rêve manifeste, elle s’avère l’événement attendu de tous et il est assez naturel de considérer le rêve comme y faisant allusion. On notera toutefois la nature des images : une femme, grande, habillée de blanc, le retour vers la patrie [2]. 
Criton, vieil ami d’enfance de Socrate, riche et honnête Athénien, attaché à Socrate durant toute sa vie, trouve ces images bizarres [3]. Bien que les deux interlocuteurs ne semblent pas se référer à quelque naïve « clef des songes », ils restent persuadés que le rêve a un sens [4]. Face à l’insistance de Criton, qui engage Socrate, déjà condamné à mort, à fuir, celui-ci refuse : il veut obéir aux lois, même injustes. Nous nous proposons, dans cette étude, de voir dans quelle mesure l’attitude de Socrate, empreinte de réalisme, se distingue de l’idéalisme qui inspire les réactions de Criton. 
Lorsque Criton propose à Socrate les projets d’évasion qu’il a mûris pour lui, celui-ci répond qu’il se trouve dans l’obligation de n’obéir qu’à un seul logos, celui qui, réflexion faite, lui paraît le meilleur [5]. Socrate cherche donc, d’entrée de jeu, à faire comprendre à Criton l’opposition qui existe entre le vrai et le conte . Cette opposition s’opère dans la mesure précisément où le logos est capable de rendre raison de ses affirmations ou tout au moins de donner lieu à un raisonnement adéquat [6]. 
Ainsi Socrate va progressivement mettre Criton en contradiction avec lui-même ou avec les valeurs sociales et morales qu’il ne peut en toute honnêteté pas refuser. Ce qu’il vise, c’est amener Criton à se rendre compte que le jugement qui paraît le plus convenable est celui qui est en conformité avec la raison. Car, comme le reconnaît finalement Criton, celui qui n’écoute pas la raison sera lésé dans son corps ; « c’est son corps qu’il détruit peu à peu » [7]. 
L’adhésion de la raison est donc nécessaire. Et comme récrit si justement E. Callot, « Socrate s’efforce de tracer au sage sa conduite dans tous les incidents de la vie de relation, sans contredire à la sagesse, c’est-à-dire en conservant à leur égard cette liberté de critique et cette adhésion nécessaire de la raison qui en constituent l’essence. Reprenant d’ailleurs les cas précédents et les examinant avec plus de rigueur, il s’élève parfois au-delà des moeurs dont il est parti et aboutit à de véritables règles universelles, [8] où la pureté des concepts seule est déterminante » [9] Criton ne parvient pas à comprendre que Socrate ne se révolte pas contre son sort, contrairement à l’attitude qu’adopteraient beaucoup d’autres aussi âgés que lui, soumis à pareille épreuve et, qui plus est, sans que l’âge y fasse rien [10].


En réalité, il ne perçoit pas encore la véritable signification du comportement de Socrate. 
Pour décider son ami, Criton fait valoir d’abord le sentiment public. A-t-on déjà vu un condamné refuser de se dérober à la mort ? Si tel était le cas, tous seraient persuadés que ses amis n’ont rien fait pour le sauver : ceux-ci feraient alors preuve de lâcheté ou d’indifférence. Mais Socrate ne voit pas quel intérêt il y a à attacher tant d’importance à l’opinion du grand nombre. « Les meilleurs, dit-il, ceux dont le jugement nous importe, ne douteront pas que les choses ne se soient passées comme elles se seront passées réellement » [11]. 
Criton insiste ensuite sur les devoirs de Socrate envers les siens. Lui est-il permis d’abandonner ses enfants, alors qu’il peut se conserver pour eux [12] ? 
Au risque de décevoir Criton, Socrate écarte les raisons avancées par ce dernier, car il estime qu’il n’est pas permis de manquer à la justice. 
Par ailleurs, Socrate a un sens très aigu du devoir. Pour quelles raisons refuse-t-il de s’évader ? Voici l’analyse qu’en fait M. Croiset : « Découragement, manque d’audace, dégoût de la vie ? ou, au contraire, orgueil philosophique, désir de faire admirer son courage, de se distinguer du commun des hommes par quelque action extraordinaire ? Les deux explications devaient avoir cours dans le public, la seconde de préférence ; toutes deux étaient injurieuses pour le sage, qui avait voulu prendre le devoir comme règle unique de ses actes » [13
Le devoir consiste à exécuter, où que l’on se trouve, ce qu’ordonnent l’Etat et la patrie, ou, sinon, à la faire changer d’idée par les moyens légitimes [14]. 
Ainsi Socrate se montre résolument fidèle à ses principes. Il veut rester en accord avec lui-même, ne pas se laisser dominer par les événements, mais au contraire, demeurer jusqu’au bout le maître et le directeur de sa conduite. 
Si Socrate fait preuve de fidélité héroïque et absolue aux maximes, c’est parce qu’il les a reconnues bonnes et vraies. Il n’a jamais désiré s’en écarter, et l’intransigeance, simple et douce, du parfait honnête homme qu’il était, y est, semble-t-il, pour beaucoup : « Les arguments, dit-il à Criton, qui s’imposaient à mon respect hier ont pour moi même autorité aujourd’hui » [15]. Il ne faut donc pas céder, malgré les pressions et les éventuelles menaces du grand nombre. 
C’est ainsi, par exemple, qu’à propos des jugements des hommes, Socrate estime qu’on a raison de dire qu’ils ne sont pas tous dignes de considération, « que si les uns le sont, les autres ne le sont pas, qu’entre tous, ceux de quelques-uns le sont, ceux des autres non » [16]. 
L’essentiel donc, pour Socrate, est d’agir selon ce que nous dicte le devoir. Au demeurant, Criton est bien obligé de constater la constance de Socrate, quand il reconnaît qu’il a bien souvent admiré son égalité d’humeur [17]. Ce serait donc, pour Socrate, se trahir lui-même que de renoncer au devoir. 
Toutefois, s’ils n’arrivaient pas à persuader Socrate, Criton et ses amis se sentiraient coupables d’une certaine lâcheté. Socrate aurait pu, selon lui, ne pas comparaître au tribunal, et ainsi se dérober à ses accusateurs [18]. Mais a-t-il maintenant le droit de récuser la juridiction des lois ? 
Criton et Socrate ne partagent pas le même point de vue sur cette question. En effet, alors que Criton juge tout à fait naturelle la possibilité, pour Socrate, de se départir de ses accusateurs, celui-ci s’oppose avec force à la critique des lois, surtout celles qui conduisent « au relativisme et au scepticisme politique au profit de l’habileté, de la ruse et de la puissance, à quoi conduit l’enseignement des sophistes » [19]. Il entend agir rationnellement, dût-il encourir la mort. Et lorsque Criton propose à son maître de fuir la prison, Socrate a plaisir à lui faire entendre le langage des lois : « Si nous voulons te donner la mort, disent-elles, parce que cela nous paraît juste, tu pourrais, toi, dans la mesure de tes moyens, tenter de nous détruire, nous les lois et ta patrie avec nous ! Et, en agissant ainsi, tu diras que tu agis justement, toi qui as vraiment à coeur la vertu... ! Le devoir est d’exécuter ce qu’ordonnent l’Etat et la patrie, ou, sinon, de la faire changer d’idée par les moyens légitimes. Quant à la violence, n’est-elle pas impie envers une mère, envers un père, et bien plus encore envers la patrie ? » Que dirons-nous à cela, Criton ? Les lois ont-elles tort ou raison ? » A cette question, Socrate, qui a l’art de convaincre, reçoit de Criton une réponse affirmative [20]. 
Socrate ne veut pas faire figure de détracteur des lois athéniennes. Si, comme le souhaite Criton, il réussissait à quitter Athènes, son acte prendrait la signification d’une protestation contre ces lois, qu’il le voulût ou non. Ce faisant, il aurait causé à son pays un dommage moral. 
Désobéir à la loi est, selon Socrate, un acte d’impiété [21]. En effet, le respect de la loi revêt aussi un caractère sacré, dans la mesure où, pour ainsi dire, le dieu intervient et donne un ordre, qui renforce l’attitude morale du sage. L’ordre divin se confond finalement avec l’ordre rationnel. 
Il ne convient donc pas de se dérober aux lois : « Allons, Socrate, disent-elles encore, crois en ces lois qui t’ont fait ce que tu es, ne mets ni tes enfants, ni ta propre vie, ni quoique ce soit, au-dessus de ce qui est juste, afin qu’arrivé chez Hadès tu puisses dire tout cela pour te justifier à ceux qui gouvernent là-bas- [22]. 
Aussi, en obéissant aux lois, Socrate ne fait-il que suivre sa conscience confondue avec celle du divin [23] :  ; 
Alors que Criton met Socrate en garde contre les calomnies qui risquent d’être la cause de très grands malheurs lorsqu’elles sont accueillies par la multitude, car celle-ci peut faire beaucoup de mal, Socrate lui fait la réponse suivante : Plût au ciel, Criton, que ces gens-là fussent capables de faire beaucoup de mal, afin qu’ils le fussent aussi de faire beaucoup de bien : ce serait parfait. Au lieu de cela, ils ne peuvent ni l’un ni l’autre. Incapables de rendre un homme ni insensé, ils font ce que veut le hasard- [24]. 
Là encore, force est de constater que Socrate fait preuve de plus de réalisme que Criton, puisqu’il faut bien admettre que la multitude ne peut pas vraiment transformer les hommes [25]. 
C’est pourquoi il convient de ne pas tenir compte des propos du grand nombre. Il faut au contraire ne se soucier que « du jugement de celui qui, seul, s’y connaît en fait de justice et , en un mot, de la vérité pure- [26], sinon on ne peut que faire fausse route. 
Aussi paradoxal que cela paraisse aux yeux de Criton, Socrate recommande d’obéir au jugement rendu par un seul juge « qui s’y connaît » , même si ce jugement peut sembler aller contre la justice [27]. Se conformer aux jugements de l’Etat, quels qu’ils soient, voilà en quelque sorte le credo de Socrate. Et lui de renchérir en disant qu’un Etat ne peut subsister lorsque les jugements rendus y sont sans force, lorsque les particuliers peuvent en supprimer l’effet et les détruire [28]. 
Ainsi la sagesse de Socrate ne peut que le conduire à croire qu’il ne faut ni répondre à l’injustice par l’injustice ni faire du mal à personne, pas même à celui qui nous en aurait fait [29]. Constant, on l’a vu, dans ses principes, Socrate continue d’accorder une importance sans faille à la justice. Il faut à la limite lui faire confiance de façon inconditionnelle. 
Existe-t-il des circonstances qui autorisent un homme à nuire à qui que ce soit ? A cette question, qui ne relève en fait que de la conscience, Socrate apporte une réponse négative. Bien qu’il estime qu’il est condamné injustement, il ne peut se révolter contre les lois. Car, en agissant ainsi, il se conduirait comme un fils ingrat et rebelle et commettrait une action impie [30] . Or sa conscience avait senti clairement qu’en fuyant Athènes, il aurait donné à toute la Grèce l’impression d’être en révolte contre cette ville, et ce faisant il appellerait sur elle la réprobation universelle. 
Le rêve de Socrate, que nous évoquions au tout début de cette étude, deviendra réalité : le sage d’Athènes, on le sait, ne pourra échapper à la mort. En revanche, les projets d’évasion proposés par Criton à Socrate demeureront pure utopie, celui-là n’ayant pas réussi à convaincre son ami. Ce dernier parvient au contraire à amener Criton à se rallier à son camp, d’autant que, comme l’explique Socrate, la position qu’il adopte est la voie que le dieu indique [31]. Comme l’écrit encore à ce propos E. Callot,« de même que l’âme du sage manifeste sa liberté, son comportement illustre la justice. A l’égard des lois écrites et non écrites, dans sa vie publique et privée, comme citoyen et comme individu parmi d’autres, le sage est par excellence le juste parce que, connaissant ces lois, il les suit. Et de même qu’à la racine de la liberté du sage il y a intervention divine, de même à la base de son comportement il y a un respect du divin soit dans la loi de la cité, soit dans la loi de la conscience » [32]. 
En obéissant aux lois, même injustes [33], Socrate fait de toute évidence preuve de loyalisme. Loin d’être deux positions antagonistes, réalisme et idéalisme apparaissent comme deux attitudes possibles de la réflexion, deux manières d’aborder le même problème, et ces deux voies finissent par se rejoindre. C’est bien ce que l’on constate dans le Criton.

 

[1] Cf. Criton, 44ab : « J’ai cru voir venir à moi, dit Socrate, une femme grande et belle, vêtue de blanc, qui m’appela par mon nom et me dit : « Socrate, tu arriveras après-demain dans les champs fertiles de la Phtie » (nous suivons la traduction de M. Croiset, P.u.F.). Il s’agit ici d’une adaptation d’un vers d’Homère, Iliade, IX, 363

[2] Dans l’Iliade, IX, le V. 363 est prononcé par Achille, qui menace les délégués d’Agamemnon d’abandonner l’expédition et de rentrer chez lui.

[3] Criton, 44b

[4] Dans Apologie de Socrate, 33c, Socrate évoque des devoirs qui lui ont été prescrits par des songes. Partageant la croyance alors commune, il considère, à n’en pas douter, les songes comme des avertissements dignes de foi.

[5Criton,46b : « J’ai un principe, qui n’est pas d’aujourd’hui, mais qui fut le mien de tout temps : c’est de ne me laisser persuader par rien que par une raison unique, celle qui est reconnue la meilleure à l’examen ». On notera au passage le rapprochement significatif .

[6] C’est le cas par exemple du mythe des enfers rapporté dans Gorgias, 523 a, où l’on voit que le logos, loin d’être forcément une démonstration abstraite, peut très bien apparaître sous la forme d’un mythe vraisemblable, d’où l’ambiguïté, ici, du terme ASyoç.

[7Criton, 47c.

[8] Socrate dira par exemple, Criton, 49e-nous y reviendrons plus loin - qu’ il ne faut pas répondre à l’injustice par l’injustice, ni faire du mal à aucun homme », et ce quoi qu’il en soit.

[9] E. Callot, La doctrine de Socrate, Paris, 1970, p. 120

[10Criton, 43c.

[11Criton, 44e.

[12Criton,45d.

[13] M. Croiset, édit. du Criton, Belles Lettres, Notice, p. 209.

[14Criton, 51c.

[15Criton,46c.

[16Criton, 47a.

[17Criton, 43b.

[18Criton, 45e.

[19] E. Callot, Op. Ci !., p. 117.

[20Criton, 51 a-c.

[21Criton, 51e.

[22Criton, 54 b.

[23] Dans les Mémorables de Xénophon, IV, 3, 16, Socrate dit à Euthydème : ..Tu sais la réponse du dieu de Delphes à ceux qui l’interrogent sur le moyen de plaire aux dieux : Suis la loi de ton pays ». Nul doute que Socrate approuve ces propos.

[24Criton, 44c-d.

[25] Voir Y. Brés, La psychologie de Platon, Paris, 1968, p. 85, où l’auteur montre comment Socrate amène progressivement Criton à se rendre compte de l’évidence. .

[26Criton, 48a. La vérité, conçue comme un attribut essentiel de Dieu, semble être identifiée ici à Dieu lui-même.

[27Criton, 47d.

[28Criton, 50b.

[29Criton, 49d. Comme le note M. Croiset, édit. du Criton, p. 225, « Platon a nettement conscience de contredire un principe généralement admis, la vieille maxime attribuée à Rhadamante : « Être traité comme on traite les autres, c’est justice » (Aristote, Ethique Nicomaque V, 8).

[30] Les raisons alléguées par Socrate sont identiques à celles que l’on trouve dans l’apologie, lorsqu’il refusait d’accepter à titre d’accommodement une sentence d’exil. Dans l’un et l’autre cas, s’il acceptait de se réfugier en pays étranger il y aurait été suspect, obligé de s’astreindre au silence, en renonçant à ce qu’il considérait comme sa mission divine. Or une telle condition d’existence lui paraît insupportable.

[31Criton. 54d.

[32] E. Callot. La doctrine de Socrate, p. 121.

[33] La célèbre prosopopée du Critonest là pour nous le rappeler.