Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

Rousseau: organisation du second discours

Publié par maryse.emel in Rousseau Second Discours

 

"Je suis homme et j'ai fait des Livres, j'ai donc fait aussi des erreurs. J'en aperçois moi-même en assez grand nombre: je ne doute pas que d'autres en voyent beaucoup davantage, et qu'il n'y en ai bien plus encore, que ni moi, ni d'autres ne voyons point". Lettres écrites de la Montagne. (I)

http://www.memo.fr/Media/Discours_origine_inegalite.jpg    4602082312_860b6311a2.jpg 

 "Je voudrois, dites-vous, être riche pour faire un bon usage de mes richesses, et si je désire d'avoir du bien, ce n'est que pour avoir le plaisir d'en faire et de secourir les malheureux comme si lé premier bien n'étoit pas de ne point faire de mal ! Comment est-il possible de s'enrichir sans contribuer à appauvrir autrui , et que diroit-on d'un homme charitable qui commenceroit par dépouiller tous ses voisins pour avoir ensuite le plaisir de leur faire l'aumône ! Vous qui raisonnez ainsi , qui que vous puissiez être, je vous déclareque vous êtes une dupe ou un hypocrite : ou vous cherchez à tromper les autres, ou votre cœur vous trompe vous-même en vous déguisant votre avarice sous l'apparence de l'humanité. En gagnant par des injustices de quoi répandre un jour des bienfaits, tu ferois comme ces dévots zélés qui volent saintement le prochain pour faire des offrandes à Dieu" . Rousseau, Chrysophile

c'est un "funeste hasard" qui nous fait entrer dans l'histoire. La sortie de l'état de nature est brutale et difficilement explicable. L'état de nature est lui-même difficilement compréhensible. Il nous faut sortir de nos habitudes de pensée pour le concevoir, cet état n'étant qu'une hypothèse de travail conçue sur le modèle des hypthèses des sciences physiques. Ainsi l'état de nature n'a-t-il jamais existé, n'existe pas et n'existera jamais, écrira Rousseau.

"Commençons donc par écarter tous les faits, car ils ne touchent point à la question. Il ne faut pas prendre les recherches dans lesquelles on peut entrer sur ce sujet pour les vérités historiques, mais seulement pour des raisonnements hypothétiques et conditionnels, plus propres à éclaircir la nature des choses qu'à en montrer la véritable origine, et semblables à ceux que font tous les jours nos physiciens sur la formation du monde. La religion nous ordonne de croire que, Dieu lui-même ayant tiré les hommes de l'état de nature immédiatement après la création, ils sont inégaux parce qu'il a voulu qu'ils le fussent ; mais elle ne nous défend pas de former des conjectures tirées de la seule nature de l'homme et des êtres qui l'environnent, sur ce qu'aurait pu devenir le genre humain, s'il fût resté abandonné à lui-même." 

Le texte va mettre en scène cette nécessaire sortie de nos habitudes en prenant le temps de rentrer dans le vif du sujet. Avant de commencer le texte il y a:

  • la dédicace à la République de Genève
  • la Préface
  • l'introduction
  • l'exorgue

 

autant dire que Rousseau ne respecte pas les règles de l'exercice rhétorique, ce qui explique d'ailleurs que les membres du jury ne le liront pas jusqu'au bout.

Pire, il ne va pas traiter de la question posée (Quelle est la source de l'inégalité parmi les hommes, et si elle est autorisée par la loi naturelle?) mais il va en montrer les insuffisances et les présupposés. Cette analyse philosophique du sujet ne sera pas du tout appréciée du jury.

Après ce lent et long  préambule, le texte se présente en deux parties...dont l'articulation brutale tend à restituer la sortie de l'état de nature. C'est d'ailleurs le cri "ceci est à moi" qui opère le passage, cri de la propriété qui signe la sortie de la solitude imaginaire et l'irruption de l'histoire...donc du malheur.

 

I.La dédicace à la République de Genève...ou le modèle démocratique

 

http://rousseauassociation.ish-lyon.cnrs.fr/publications/PDF/PL8/PL8-Mostefai.pdf  à lire

La Genève historique, contemporaine de Rousseau, n'a rien à voir avec le portrait qu'en dresse Rousseau... Genève est plus une oligarchie qu'un régime Républicain démocrate. Rousseau le reconnaîtra dans les Lettres écrites de la Montagne.

Alors pourquoi une telle distorsion? Il faut peut-être voir dans le texte de Rousseau la position d'un idéal Républicain qui va trouver ses fondements dans ce second Discours. D'une certaine façon cette Dédicace est la parole correctrice du cri initial de la seconde partie du Discours.."ceci est à moi". L'association nécessaire de la liberté et de l'égalité est posée dans ce moment du Discours, un peu comme le modèle à attteindre. Le corps du  Discours donnera les raisons et les justifications du modèle que l'on pourrait qualifier d'utopique. Pourquoi Genève? Parce que  les images ont une puissance que le discours de la raison a du mal à atteindre...L'image est le correctif de la raison...

 

Cette dédicace est construite sur un ensemble de conditionnels qui en manifestent la dimension hypothétique. Ce discours est à lire comme une construction hypothétique de la raison. 

 

Convaincu qu'il n'appartient qu'au citoyen vertueux de rendre à sa patrie des honneurs 

qu'elle puisse avouer, il y a trente ans que je travaille à mériter de vous offrir un hommage public; et cette heureuse occasion suppléant en partie à ce que mes efforts n'ont pu faire, j'ai cru qu'il me serait permis de consulter ici le zèle qui m'anime, plus que le droit qui devrait m'autoriser. Ayant eu le bonheur de naître parmi vous, comment pourrais-je méditer sur l'égalité que la nature a mise entre les hommes et sur l'inégalité qu'ils ont instituée, sans penser à la profonde sagesse avec laquelle l'une et l'autre, heureusement combinées dans cet Etat, concourent de la manière la plus approchante de la loi naturelle et la plus favorable à la société, au maintien de l'ordre public et au bonheur des particuliers? En recherchant les meilleures maximes que le bon sens puisse dicter sur la constitution d'un gouvernement, j'ai été si frappé de les voir toutes en exécution dans le vôtre que même sans être né dans vos murs, j'aurais cru ne pouvoir me dispenser d'offrir ce tableau de la société humaine à celui de tous les peuples qui me paraît en posséder les plus grands avantages, et en avoir le mieux prévenu les abus.  

  Si j'avais eu à choisir le lieu de ma naissance, j'aurais choisi une société d'une grandeur bornée par l'étendue des facultés humaines, c'est-à-dire par la possibilité d'être bien gouvernée, et où chacun suffisant à son emploi, nul n'eût été contraint de commettre à d'autres les fonctions dont il était chargé: un Etat où tous les particuliers se connaissant entre eux, les manoeuvres obscures du vice ni la modestie de la vertu n'eussent pu se dérober aux regards et au jugement du public, et où cette douce habitude de se voir et de se connaître, fît de l'amour de la patrie l'amour des citoyens plutôt que celui de la terre.  

  J'aurais voulu naître dans un pays où le souverain et le peuple ne pussent avoir qu'un seul et même intérêt, afin que tous les mouvements de la machine ne tendissent jamais qu'au bonheur commun; ce qui ne pouvant se faire à moins que le peuple et le souverain ne soient une même personne, il s'ensuit que j'aurais voulu naître sous un gouvernement démocratique, sagement tempéré.  

  J'aurais voulu vivre et mourir libre, c'est-à-dire tellement soumis aux lois que ni moi ni personne n'en pût secouer l'honorable joug; ce joug salutaire et doux, que les têtes les plus fières portent d'autant plus docilement qu'elles sont faites pour n'en porter aucun autre.  

  J'aurais donc voulu que personne dans l'Etat n'eût pu se dire au-dessus de la loi, et que personne au-dehors n'en pût imposer que l'Etat fût obligé de reconnaître. Car quelle que puisse être la constitution d'un gouvernement, s'il s'y trouve un seul homme qui ne soit pas soumis à la loi, tous les autres sont nécessairement à la discrétion de celui-là  et s'il y a un chef national, et un autre chef étranger, quelque partage d'autorité qu'ils puissent faire, il est impossible que l'un et l'autre soient bien obéis et que l'Etat soit bien gouverné.  

  Je n'aurais point voulu habiter une République de nouvelle institution, quelques bonnes lois qu'elle pût avoir; de peur que le gouvernement autrement constitué peut-être qu'il ne faudrait pour le moment, ne convenant pas aux nouveaux citoyens, ou les citoyens au nouveau gouvernement, l'Etat ne fût sujet à être ébranlé et détruit presque dès sa naissance. Car il en est de la liberté comme de ces aliments solides et succulents, ou de ces vins généreux, propres à nourrir et fortifier les tempéraments robustes qui en ont l'habitude, mais qui accablent, ruinent et enivrent les faibles et délicats qui n'y sont point faits. Les peuples une fois accoutumés à des maîtres ne sont plus en état de s'en passer. S'ils tentent de secouer le joug, ils s'éloignent d'autant plus de la liberté que prenant pour elle une licence effrénée qui lui est opposée, leurs révolutions les livrent presque toujours à des séducteurs qui ne font qu'aggraver leurs chaînes. Le peuple romain lui-même, ce modèle de tous les peuples libres, ne fut point en état de se gouverner en sortant de l'oppression des Tarquins. Avili par l'esclavage et les travaux ignominieux qu'ils lui avaient imposés, ce n'était d'abord qu'une stupide populace qu'il fallut ménager et gouverner avec la plus grande sagesse, afin que s'accoutumant peu à peu à respirer l'air salutaire de la liberté, ces âmes énervées ou plutôt abruties sous la tyrannie, acquissent par degrés cette sévérité de moeurs et cette fierté de courage qui en firent enfin le plus respectable de tous les peuples. J'aurais donc voulu pour ma patrie une heureuse et tranquille république dont l'ancienneté se perdît en quelque sorte dans la nuit des temps; qui n'eût éprouvé que des atteintes propres à manifester et affermir dans ses habitants le courage et l'amour de la patrie, et où les citoyens, accoutumés de longue main à une sage indépendance, fussent, non seulement libres, mais dignes de l'être. 

 

Dès le début du texte Rousseau rappelle l'importance des circonstances (du hasard, de la contingence de l'ihstoire, du mal lié au temps qui va s'associer au thème de la chute, de la sortie de l'état innocent de l'état de nature) et l'importance de "suppléer à".

"et cette heureuse occasion suppléant en partie à ..."

il y a dans le texte de Rousseau le constat du mal à dire, de la déficience de l'écrit ou des circonstances...Ce second Discours va lui permettre certes de louer Genève mais surtout de présenter son idéal politique afin de justifier son analyse  et son travail de fondement rationnel de la démocratie . 

Cet idéal politique est tout d'abord un Etat borné sans intermédiaire. Les relations citoyennes se présentent dans une certaine transparence afin de rendre possible la morale.. C'est une des raisons  pour lesquelles Rousseau n'apprécie pas le théâtre comme lieu de "re-présentation" et donc de distanciation et lui préfère l'ambiance de la fête plus directe, symbole de l'égalité entre les citoyens.

« Qu’on ne pense pas, surtout, faire un pareil établissement par manière d’essai, sauf à l’abolir quand on en sentira les inconvénients : car ces inconvénients ne se détruisent pas avec le théâtre qui les produit, ils restent quand leur cause est ôtée, et, dès qu’on commence à les sentir, ils sont irrémédiables. Nos mœurs altérées, nos goûts changés ne se rétabliront pas comme ils se seront corrompus ; nos plaisirs mêmes, nos innocents plaisirs auront perdu leurs charmes ; le spectacle nous en aura dégoûtés  pour toujours. L’oisiveté devenue nécessaire, les vides du temps que nous ne saurons plus remplir, nous rendront à charge à nous-mêmes ; les comédiens en partant nous laisseront l’ennui pour arrhes de leur retour ; il nous forcera bientôt à les rappeler ou à faire pis. Nous aurons mal fait d’établir la comédie, nous ferons mal de la laisser subsister, nous ferons mal de la détruire : après la première faute, nous n’aurons plus que le choix de nos maux.Quoi ! ne faut-il donc aucun spectacle dans une République ? Au contraire, il en faut beaucoup. C’est dans les Républiques qu’ils sont nés, c’est dans leur sein qu’on les voit briller avec un véritable air de fête. À quels peuples convient-il mieux de s’assembler souvent et de former entre eux les doux liens du plaisir et de la joie, qu’à ceux qui ont tant de raisons des’aimer et de rester à jamais unis ? Nous avons déjà plusieurs de ces fêtes publiques ; ayons en,davantage encore, je n’en serai que plus charmé. Mais n’adoptons point ces spectacles exclusifs  qui renferment tristement un petit nombre de gens dans un antre obscur ; qui les tiennent craintifs et immobiles dans le silence et l’inaction ; qui n’offrent aux yeux que cloisons, que pointes de fer, que soldats, qu’affligeantes images de la servitude et de l’inégalité. Non, peuples heureux, ce ne sont pas là vos fêtes ! C’est en plein air, c’est sous le ciel qu’il faut vous rassembler et vous livrer au doux sentiment de votre bonheur. [...] Mais quels seront enfin les objets de ces Spectacles ? Qu’y montrera-t-on ? Rien, si l’on veut. Avec la liberté, partout où règne l’affluence, le bien-être y règne aussi. Plantez au milieu d’une place un piquet couronné de fleurs, rassemblez-y le peuple, et vous aurez une fête. Faites mieux encore : donnez les spectateurs en spectacle ; rendez-les acteurs eux-mêmes ; faites que chacun se voie et s’aime dans les autres, afin que tous en soient mieux unis. » 

Lettre à d'Alembert sur les spectacles, Rousseau

 

 

Un Etat borné et petit, à l'image de Clarens dans La Nouvelle Héloïse, ou la Pologne et la Corse que Rousseau apprécie et pour lesquels il rédigera un essai de Constitution. On retrouve ici les apports des penseurs de l'Utopie, tel Thomas More, avec cependant des nuances que mettra en oeuvre la suite du texte.

Un Etat qui veille à l'ordre public et au bonheur des particuliers...communément l'ordre ne s'associe pas au bonheur. Il y a ici un paradoxe. Ce que veut dire Rousseau c'est qu'il n'y a pas de bonheur particulier, propre à chacun, sans la visibilité de l'ordre...Autrement dit le bonheur n'est pas lié à une liberté débridée, mais à une liberté contrôlée par l'ordre public, c'est à dire la loi...Bonheur n'est pas désordre. Le politique n'est pas séparable de la question du bonheur...

 

Après un premier paragraphe consacré à l'éloge de la République de Genève, Rousseau met en place un certain nombre d'hypothèses (si..si...si). Ce n'est pas un rêve que relate Rousseau, ce n'est pas de pures suppositions imaginaires sans fondement...c'est d'abord une hypothèse de travail: une démocratie attentive au respect de l'ordre et du bonheur, mais aussi à la morale. Pourquoi une telle hypothèse? Pour la fonder, ce qui sera le travail de tout ce discours.

De même que l'état de nature est une hypothèse que sa fécondité maintiendra en état, la démocratie est une hypothèse, un modèle théorique que Rousseau doit fonder mais surtout justifier.

Cette démocratie présente les caractéristiques suivantes:(on y retrouve indirectement les causes des inégalités)

1) - idéal de transparence dans les relations sociales (récurrence du  thème du regard)

- importance de la morale: la démocratie est morale ou n'est pas

- le véritable patriotisme se rattache ni au droit du sang, ni au droit de la terre, mais  à l'amour de la liberté. ainsi Rousseau bouscule l'idée de nation et limite les risques du nationalisme, par son rejet des frontières . Ce patriotisme se distingue de l'élan charitable chrétien (De la religion civile, Contrat Social). Il n'y a aucun humanitarisme chez Rousseau, aucun cosmopolitisme, la démocratie étant conçue sur le mode organique ( dès le début du texte Rousseau parle de "corps").Il y a ceux qui appartiennent au corps et ceux qui n'y appartiennent pas, les étrangers. L'étranger n'est pas extérieur à un territoire, mais à cet amour de la République et de la liberté.

- refus des intermédiaires, ce qui a pour conséquence l'impossibilté des Privilèges. Chacun travaille pour satisfaire ses besoins, et nullement pour enrichir certains.

2)il ne peut y avoir de bonheur commun que par la mise en place d'un intérêt commun (c'est dans le Contrat Social que Rousseau expliquera que cet intérêt commun ne saurait être l'addition des intérêts particuliers ) . Toute la difficulté sera de mettre en oeuvre cet intérêt général. Question qui sera par exemple reprise par Tocqueville:

« Les affaires générales d'un pays n'occupent que les principaux citoyens. Ceux-là ne se rassemblent que de loin en loin dans les mêmes lieux; et, comme il arrive souvent qu'ensuite ils se perdent de vue, il ne s'établit pas entre eux de liens durables. Mais, quand il s'agit de faire régler les affaires particulières d'un canton par les hommes qui l'habitent, les mêmes individus sont toujours en contact, et ils sont en quelque sorte forcés de se connaître et de se complaire.

On tire difficilement un homme de lui-m&ecir
c;me pour l'intéresser à la destinée de tout l'État, parce qu'il comprend mal l'influence que la destinée de l'État peut exercer sur son sort. Mais faut-il faire passer un chemin au bout de son domaine, il verra d'un premier coup d'oeil qu'il se rencontre un rapport entre cette petite affaire publique et ses plus grandes affaires privées, et il découvrira, sans qu'on le lui montre, le lien étroit qui unit ici l'intérêt particulier à l'intérêt général.

C'est donc en chargeant les citoyens de l'administration des petites affaires, bien plus qu'en leur livrant le gouvernement des grandes, qu'on les intéresse au bien public et qu'on leur fait voir le besoin qu'ils ont sans cesse les uns des autres pour le produire.

On peut, par une action d'éclat, captiver tout à coup la faveur d'un peuple; mais, pour gagner l'amour et le respect de la population qui vous entoure, il faut une longue succession de petits services rendus, de bons offices obscurs, une habitude constante de bienveillance et une représentation bien établie de désintéressement.

Les libertés locales, qui font qu'un grand nombre de citoyens mettent du prix à l'affection de leurs voisins et de leurs proches, ramènent donc sans cesse les hommes les uns vers les autres, en dépit des instincts qui les séparent, et les forcent à s'entraider. »

Tocqueville, De la démocratie en Amérique   

Rousseau associe comme allant de soi bonheur, sécurité de l'Etat et morale. Or comme le montre l'histoire de la philosophie cette trilogie ne va pas de soi:

Kant établira que le bonheur n'est qu'Idée de l'imagination:


 

« Le concept du bonheur est un concept si indéterminé, que, malgré le désir qu’à tout homme d’arriver à être heureux, personne ne peut jamais dire en termes précis et cohérents ce que véritablement il désire et il veut. La raison en est que tous les éléments qui font partie du concept de bonheur sont dans leur ensemble empiriques, c’est-à-dire qu’ils doivent être empruntés à l’expérience ; et que cependant pour l’idée de bonheur un tout absolu, un maximum de bien-être dans mon état présent et dans toute ma condition future, est nécessaire. »Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs.

 

Pour Machiavel, la sûreté de l'Etat n'a rien à voir avec la morale:

Il n'est pas bien nécessaire qu'un prince les [bonnes qualités] possède toutes, mais il l'est nécessaire qu'il paraisse les avoir. J'ose même dire que s'il les avait effectivement, et s'il les montrait toujours dans sa conduite, elles pourraient lui nuire, au lieu qu'il lui est toujours utile d'en avoir l'apparence. Il lui est toujours bon, par exemple, de paraître clément, fidèle, humain, religieux, sincère ; il l'est même d'être tout cela en réalité : mais il faut en même temps qu'il soit assez maître de lui pour pouvoir en savoir au besoin montrer les qualités opposées. On doit bien comprendre qu'il n'est pas possible à un prince, et surtout à un prince nouveau, d'observer dans sa conduite tout ce qui fait que les hommes sont réputés gens de bien, et qu'il est souvent obligé, pour maintenir l'État, d'agir contre l'humanité, contre la charité, contre la religion même. Il faut donc qu'il ait l'esprit assez flexible pour se tourner à toutes choses, selon que le vent et les accidents de la fortune le commandent : il faut que [...] il ne s'écarte pas à la voie du bien, mais qu'au besoin il sache entrer dans celle du mal. Il doit aussi prendre grand soin de ne pas laisser échapper une seule parole qui ne respire les cinq qualités que je viens de nommer ; en sorte qu'à le voir et à l'entendre on le croie tout plein de douceur, de sincérité, d'humanité, d'honneur, et principalement de religion [...] : car les hommes, en général, jugent plus par leurs yeux que par leurs mains, tous étant à portée de voir, et peu de toucher. Tout le monde voit ce que vous paraissez ; peu connaissent à fond ce que vous êtes, et ce petit nombre n'osera point s'élever contre l'opinion de la majorité, soutenue encore par la majesté du pouvoir souverain. Au surplus, dans les actions des hommes, et surtout des princes, qui ne peuvent être scrutées devant un tribunal, ce que l'on considère, c'est le résultat. Que le prince songe donc uniquement à conserver sa vie et son État : s'il y réussit, tous les moyens qu'il aura pris seront jugés honorables et loués par tout le monde. Le vulgaire est toujours séduit par l'apparence et par l'événement : et le vulgaire ne fait-il pas le monde ? Le Prince

 

   

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3) le bon gouvernement

 


 - Si l'égalité est le principe de tout gouvernement (égalité des droits à ne pas confondre avec l'identité, car ce sont les différences qui fondent l'égalité...), Rousseau va plus loin en faisant du peuple le souverain. Notons la distinction entre foule et peuple, déjà présente chez Platon. Pour ce dernier la foule est semblable à un animal sauvage agissant selon ses pulsions et affects. Pour Roussaeu également. Ce qui fait de la foule un peuple, c'est lorsque les individus renoncent à leurs intérêts particuliers pour construire un intérêt commun. Ce n'est qu'à cette condition que le peuple peut être  souverain car il ne sombrera pas dans l'abus de pouvoir, appelé aussi despotisme, qui consiste à privilégier ses intérêts propres. Seule garantie pour éviter le despotisme, ne pas donner le pouvoir à un homme seul mais le donner dans son intégralité au peuple qui n'ayant pas de re-présentants (on retrouve la critique du théâtre), ne pourra chercher son intérêt personnel, étant donné le lien solidaire d'égalité entre les individus...

- Ceci permet de comprendre pourquoi la démocratie chez Rousseau est directe et l'Etat petit, car une démocratie directe ne peut s'exercer dans un Etat trop grand. 

Egalité certes mais aussi liberté pour que soit possible la démocratie. C'est l'articulation de ces deux notions qui en général pose problème.  Pour Rousseau la liberté n'est pensable que si l'homme est soumis aux lois, ce qui spontanément peut sembler être un paradoxe. cependant c'est à la loi que le peuple se soumet, loi qu'il a lui-même édicté. Ce n'est donc pas à un maître entendu comme dominus qu'il se soumet, mais à la rationalité de la loi. Cette liberté prendra pour nom "obligation" dans le Contrat Social, la liberté d'indépendance n'ayant aucun sens dans la vie civile.

Liberté, Egalité, Fraternité (qui n'est ni charité ni solidarité)...on retrouve les trois principes fondamentaux de la République.

Principes qui seront remis en question plus tard par Marx:

« Constatons avant tout le fait que les "droits de l'homme", distincts des "droits du citoyen", ne sont rien d'autre que les droits du membre de la société bourgeoise, c'est-à-dire de l'homme égoïste, de l'homme séparé de l'homme et de la communauté. La Constitution la plus radicale, celle de 1793, a beau dire "Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Art. 2. : Ces droits (les droits naturels et imprescriptibles) sont : l'égalité, la liberté, la sûreté, la propriété."
En quoi consiste la "liberté"? "Art. 6. La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d'autrui." Ou encore, d'après la Déclaration des droits de l'homme de 1791, "La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui." 
La liberté est donc le droit de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Les limites dans lesquelles chacun peut se mouvoir sans nuire à autrui sont marquées par la loi, de même que la limite de deux champs est déterminée par un piquet. Il s'agit de la liberté de l'homme considéré comme monade isolée, repliée sur elle-même. 
L'application pratique du droit de liberté, c'est le droit de propriété privée. Mais en quoi consiste ce dernier droit ?
"Le droit de propriété est celui qui appartient à tout citoyen de jouir et de disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie." (Constitution de 1793, art. 16.) 
Le droit de propriété est donc le droit de jouir de sa fortune et d'en disposer "à son gré", sans se soucier des autres hommes, indépendamment de la société ; c'est le droit de l'égoïsme. C'est cette liberté individuelle, avec son application, qui forme la base de la société bourgeoise. Elle fait voir à chaque homme, dans un autre homme, non pas la réalisation, mais plutôt la limitation de sa liberté. Elle proclame avant tout le droit "de jouir et de disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie". 
Aucun des prétendus droits de l'homme ne dépasse donc l'homme égoïste, l'homme en tant que membre de la société bourgeoise, c'est-à- dire un individu séparé de la communauté, replié sur lui-même, uniquement préoccupé de son intérêt personnel et obéissant à son arbitraire privé. L'homme est loin d'y être considéré comme un être générique ; tout au contraire, la vie générique elle-même, la société, apparaît comme un cadre extérieur à l'individu, comme une limitation de son indépendance originelle. Le seul lien qui les unisse, c'est la nécessité naturelle, le besoin et l'intérêt privé, la conservation de leurs propriétés et de leur personne égoïste. »

Marx, La question juive )

 

II.La Préface

 

Lettre de Voltaire à Jean-Jacques Rousseau Aux Délices, près de Genève (30 août 1755)

"J'ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain ; je vous en remercie ; vous plairez aux hommes à qui vous dites leurs vérités, et vous ne les corrigerez pas. Vous peignez avec des couleurs bien vraies les horreurs de la société humaine dont l'ignorance et la faiblesse se promettent tant de douceurs. On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre Bêtes. Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j'en ai perdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il m'est impossible de la reprendre. Et je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes, que vous et moi. Je ne peux non plus m'embarquer pour aller trouver les sauvages du Canada, premièrement parce que les maladies auxquelles je suis condamné me rendent un médecin d'Europe nécessaire, secondement parce que la guerre est portée dans ce pays-là, et que les exemples de nos nations ont rendu les sauvages presque aussi méchants que nous. Je me borne à être un sauvage paisible dans la solitude que j'ai choisie auprès de votre patrie où vous devriez être. J'avoue avec vous que les belles lettres, et les sciences ont causés quelquefois beaucoup de mal."

 

 

Dans  la Préface, Rousseau présente l'hypothèse théorique de l'état de nature. Cette hypothèse est en totale opposition avec celle, libérale et surtout non démocratique et au service d'un Etat Républicain autoritaire, de Thomas Hobbes. Il insistera sur la proximité de sa démarche avec Buffon ou Newton, lui attribuant ainsi une dimension scientifique, même si l'homme naturel peut apparaître comme le résultat d'un travail de l'imagination.

Après avoir montré les implicites de la question de l'Académie de Dijon (voir Construire un problème dans l'introduction), Rousseau présente sa méthode pour présenter un état qui n'a jamais exister, n'exste pas, n'existera jamais:

 

 

La plus utile et la moins avancée de toutes les connaissances humainesme paraît être celle de l'homme , et j'ose dire que la seule inscription du temple de Delphes contenait un précepte plus important et plus difficile que tous les gros livres des moralistes. Aussi je regarde le sujet de ce Discourscomme une des questions les plus intéressantes que la philosophie puisse proposer et, malheureusement pour nous, comme une des plus épineuses que les philosophes puissent résoudre. Car comment connaître la source de l'inégalité parmi les hommes, si l'on ne commence par les connaître eux-mêmes ? Et comment l'homme viendra-t-il à bout de se voir tel que l'a forméla nature, à travers tous les changements que la succession des temps et des choses a dû produire dans sa constitution originelle, et de démêler ce qu'il tient de son propre fonds d'avec ce que les circonstances et ses progrès ont ajouté ou changé à son état primitif ?  Semblable à la statue de Glaucus  que le temps, la mer et les orages avaient tellement défigurée qu'elle ressemblait moins à un dieu qu'à une bête féroce, l'âme humaine altérée au sein de la société  par mille causes sans cesse renaissantes, par l'acquisition d'une multitude de connaissances et d'erreurs, par les changements arrivés à la constitution des corps, et par le choc continuel des passions, a, pour ainsi dire, changé d'apparence au point d'être presque méconnaissable; et l'on n'y retrouve plus, au lieu d'un être agissant toujours par des principes certains et invariables, au lieu de cette céleste et majestueuse simplicité dont son auteur l'avait empreinte, que le difforme contraste de la passion qui croit raisonner et de l'entendement en délire.

Ce qu'il y a de plus cruel, encore, c'est que, tous les progrès de l'espèce humaine l'éloignant sans cesse de son état primitif, plus nous accumulons de nouvelles connaissances et plus nous nous ôtons les moyens d'acquérir la plus importante de toutes, et que c'est en un sens à force d'étudier l'homme que nous nous sommes mis hors d'état de le connaître. 


Il est aisé de voir que c'est dans ces changements successifs de la constitution humaine qu'il faut chercher la première origine des différences qui distinguent les hommes, lesquels d'un commun aveu sont naturellement aussi égaux entre eux que l'étaient les animaux de chaque espèce, avant que diverses causes physiques eussent introduit dans quelques-unes les variétés que nous y remarquons. En effet, il n'est pas concevable que ces premiers changements, par quelque moyen qu'ils soient arrivés, aient altéré tout à la fois et de la même manière tous les individus de l'espèce; mais les uns s'étant perfectionnés ou détériorés, et ayant acquis diverses qualités bonnes ou mauvaises qui n'étaient point inhérentes à leur nature, les autres restèrent plus longtemps dans leur état originel; et telle fut parmi les hommes la première source de l'inégalité, qu'il est plus aisé de démontrer ainsi en général que d'en assigner avec précision les véritables causes.

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  • Rousseau présente donc la difficulté à présenter l'homme à l'état de nature. Mais il cherche d'abord à conférer au discours une dimension scientifique. Même s'il rejette les livres sur ce sujet, ses notes n'en laissent pas douter. Il s'appuie d'abord sur les travaux de Buffon. Ils ont l'un et l'autre un certain nombre de divergences, Buffon voyant dans la raison, à la différence de Rousseau, un projet de la nature qui incite l'homme à se civiliser. Cependant il y a des rapprochements comme le montre ce texte de Buffon:

Buffon, Histoire naturelle (O. C. Garnier II, p. 200-201 : «L’homme sauvage est [...] de tous les animaux le plus singulier, le moins connu, et le plus difficile à décrire. Mais nous distinguons si peu ce que la Nature seule nous a donné de ce que l’éducation, l’art et l’exemple nous ont communiqué, ou nous le confondons si bien, qu’il ne serait pas étonnant que nous nous méconnussions totalement au portrait d’un sauvage, s’il nous était présenté avec les vraies couleurs et les seuls traits naturels qui doivent en faire le caractère. Un sauvage absolument sauvage [... serait] un spectacle curieux pour le philosophe, il pourrait en observant son sauvage évaluer au juste la force des appétits de la Nature, il y verrait l’âme à découvert, il en distinguerait tous les mouvements naturels, et peut-être y reconnaîtrait-il plus de douceur, de tranquillité et de calme que dans la sienne, peut-être verrait-il clairement que la vertu appartient à l’homme sauvage plus qu’à l’homme civilisé, et que le vice n’a pris naissance que dans la société.

Autre proximité avec Buffon, le concept de perfectibilité

 A ce propos lire: http://dumas.ccsd.cnrs.fr/docs/00/29/73/11/PDF/Adli_La_perfectibilite_chez_Rousseau.pdf

http://www.tao-yin.com/edito/img/Buffon_histnat1.jpg

 

Enfin Rousseau  reprend à Buffon sa méthode d'observation et lui associe le raisonnement afin de construire lascientificité de son discours que l'on qualifiera d'anthropologique.

2)  Que mes lecteurs ne s'imaginent donc pas que j'ose me flatter d'avoir vu ce qui me paraît si difficile à voir. J'ai commencé quelques raisonnements; j'ai hasardé quelques conjectures, moins dans l'espoir de résoudre la question que dans l'intention de l'éclaircir et de la réduire à son véritable état. D'autres pourront aisément aller plus loin dans la même route, sans qu'il soit facile à personne d'arriver au terme. Car ce n'est pas une légère entreprise de démêler ce qu'il y a d'originaire et d'artificiel dans la nature actuelle de l'homme, et de bien connaître un état qui n'existe plus, qui n'a peut-être point existé, qui probablement n'existera jamais, et dont il est pourtant nécessaire d'avoir des notions justes pour bien juger de notre état présent. Il faudrait même plus de philosophie qu'on ne pense à celui qui entreprendrait de déterminer exactement les précautions à prendre pour faire sur ce sujet de solides observations; et une bonne solution du problème suivant ne me paraîtrait pas indigne des Aristote et des Pline de notre siècle. Quelles expériences seraient nécessaires pour parvenir à connaître l'homme naturel, et quels sont les moyens de faire ces expériences au sein de la société ? Loin d'entreprendre de résoudre ce problème, je crois en avoir assez médité le sujet, pour oser répondre d'avance que les plus grands philosophes ne seront pas trop bons pour diriger ces expériences, ni les plus puissants souverains pour les faire;  concours auquel il n'est guère raisonnable de s'attendre surtout avec la persévérance ou plutôt la succession de lumières et de bonne volonté nécessaire de part et d'autre pour arriver au succès.

Ces recherches si difficiles à faire, et auxquelles on a si peu songé jusqu'ici, sont pourtant les seuls moyens qui nous restent de lever une multitude de difficultés qui nous dérobent la connaissance des fondements réels de la société humaine. C'est cette ignorance de la nature de l'homme qui jette tant d'incertitude et d'obscurité sur la véritable définition du droit naturel : car l'idée du droit, dit M. Burlamaqui, et plus encore celle du droit naturel, sont manifestement des idées relatives à la nature de l'homme. C'est donc de cette nature même de l'homme, continue-t-il, de sa constitution et de son état qu'il faut déduire les principes de cette science. 


Ce n'est point sans surprise et sans scandale qu'on remarque le peu d'accord qui règne sur cette importante matière entre les divers auteurs qui en ont traité. Parmi les plus graves écrivains, à peine en trouve-t-on deux à qui soient du même avis sur ce point. Sans parler des anciens philosophes qui semblent avoir pris à tâche de se contredire entre eux sur les principes les plus fondamentaux, les jurisconsultes romains assujettissent indifféremment l'homme et tous les autres animaux à la même loi naturelle, parce qu'ils considèrent plutôt sous ce nom la loi que la nature s'impose à elle-même que celle qu'elle prescrit;  ou plutôt, à cause de l'acception particulière selon laquelle ces jurisconsultes entendent le mot de loi qu'ils semblent n'avoir pris en cette occasion que pour l'expression des rapports généraux établis par la nature entre tous les êtres animés, pour leur commune  conservation. Les modernes ne reconnaissant, sous le nom de loi, qu'une règle prescrite à un être moral, c'est-à-dire intelligent, libre, et considéré dans ses rapports avec d'autres êtres, bornent conséquemment au seul animal doué de raison, c'est-à-dire à l'homme, la compétence de la loi naturelle; mais déf1nissant cette loi chacun à sa mode, ils l'établissent tous sur des principes si métaphysiques qu'il y a, même parmi nous, bien peu de gens en état de comprendre ces principes, loin de pouvoir les trouver d'eux-mêmes. De sorte que toutes les définitions de ces savants hommes, d'ailleurs en perpétuelle contradiction entre elles, s'accordent seulement en ceci qu'il est impossible d'entendre la loi de nature, et par conséquent, d'y obéir, sans être un très grand raisonneur et un profond métaphysicien. Ce qui signifie précisément que les hommes ont dû employer pour l'établissement de la société des lumières qui ne se développent qu'avec beaucoup de peine et pour fort peu de gens dans le sein de la société même.

 

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3)Laissant donc tous les livres scientifiques qui ne nous apprennent qu'à voir les hommes tels qu'ils se sont faits, et méditant sur les premières et plus simples opérations de l'âme humaine, j'y crois apercevoir deux principesantérieurs à la raison, dont l'un nous intéresse ardemment à notre bien-être et à la conservation de nous-mêmes, et l'autre nous inspire une répugnance naturelle à voir périr ou souffrir tout être sensible et principalement nos semblables. C'est du concours et de la combinaison que notre esprit est en état de faire de ces deux principes, sans qu'il soit nécessaire d'y faire entrer celui de la sociabilité, que me paraissent découler toutes les règles du droit naturel; règles que la raison est ensuite forcée de rétablir sur d'autres fondements, quand par ses développements successifs elle est venue à bout d'étouffer la nature.

De cette manière, on n'est point obligé de faire de l'homme un philosophe avant que d'en faire un homme; ses devoirs envers autrui ne lui sont pas uniquement dictés par les tardives leçons de la sagesse; et tant qu'il ne résistera point à l'impulsion intérieure de la commisération, il ne fera jamais du mal à un autre homme ni même à aucun être sensible, excepté dans le cas légitime où, sa conservation se trouvant intéressée, il est obligé de se donner la préférence à lui-même. Par ce moyen, on termine aussi les anciennes disputes sur la participation des animaux à la loi naturelle. Car il est clair que, dépourvus de lumières et de liberté, ils ne peuvent reconnaître cette loi; mais tenant en quelque chose à notre nature par la sensibilité dont ils sont doués, on jugera qu'ils doivent aussi participer au droit naturel, et que l'homme est assujetti envers eux à quelque espèce de devoirs. Il semble, en effet, que, si je suis obligé de ne faire aucun mal à mon semblable, c'est moins parce qu'il est un être raisonnable que parce qu'il est un être sensible; qualité qui, étant commune à la bête et à l'homme, doit au moins donner à l'une le droit de n'être point maltraitée inutilement par l'autre


Cette même étude de l'homme originel, de ses vrais besoins, et des principes fondamentaux de ses devoirs, est encore le seul bon moyen qu'on puisse employer pour lever ces foules de difficultés qui se présentent sur l'origine de l'inégalité morale, sur les vrais fondements du corps politique, sur les droits réciproques de ses membres, et sur mille autres questions semblables, aussi importantes que mal éclaircies.

Quem te Deus esse
Jussit, et humana qua parte locatus es in re,
Disce

"Apprends ce que Dieu a voulu que tu sois, et quelle est ta place dans le monde humain."(Perse, Satires, III, 71‑73)

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