Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

pascal: la justice et la force

Publié le 9 Avril 2011 par maryse.emel in justice

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 Justice, force

Il est juste que ce qui est juste soit suivi ; il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi.

La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique.

La justice sans force est contredite, parce qu'il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste.

La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Aussi on n'a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu'elle était injuste, et a dit que c'était elle qui était juste.

Et ainsi, ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.

Pascal

 

 

Selon Pascal, dans le texte que nous allons commenter, la justice a besoin de la force pour s'appliquer, la force, de la justice pour se légitimer. Il faut donc les assembler. Mais, dans les faits, c'est la force qui a corrompu la justice et se prétend juste à sa place.

Après la lecture de ce texte de Pascal, on s'interroge. Peut-on mettre la force au service de la justice sans que le processus ne s'inverse? Les hommes ne respectent-ils la justice que parce qu'ils y sont contraints? La justice peut-elle annihiler la force et se maintenir indépendamment d'elle? Le droit, qui est supposé être l'expression de la justice, n'est-il en fait que le droit du plus fort?

 

Le texte pose dans une sorte d'opposition irréductible la force et la justice: les mots sont côte à côte dans une totale absence de dialogue. La suite du texte va amplifier cette distinction en montrant finalement l'irréductibilité de la force et sa victoire effective sur la justice. 

La première phrase souligne deux manières d'être, celle de la justice et celle de la force. La justice s'en remet à la justice pour justifier ses décisions. Il  est juste de suivre la justice écrit Pascal. Entendons par là que l'on peut cependant ne pas la suivre. On peut très bien ne oas décider de s'en remettre à la justice. Aucune nécessité à obéir à la justice. On est dans la contingence..rien ne protège la justice, car si je décide de ne pas être juste, la justice n'a manifestement aucun moyen pour me faire obéir. Il n'en va pas de même avec la force. Il est nécessaire, écrit Pascal, qu'elle soit suivie. On n'échappe pas à la nécessité de la même façon qu'on n'échappe pas aux lois de la physique. Il y a une loi de la force qui ressemble à la loi d'inertie ou chute des corps...la force poursuit sa route sans jamais s'arrêter, et on est en droit de se demander quel sera l'obstacle suffisant pour la faire cesser.

cela nous permet d'identifier la force ici à une force d'oppression rattachant la force à la violence.

Ainsi peut-on rapprocher le concept de force de la nécessité et le concept de justice de celui d'obligation.

 

 

(L'obligation qui relève du droit est souvent confondue avec la nécessité de fait (voir la distinction en fait/en droit) . Mais ce qui est obligatoire, que ce soit juridiquement ou moralement, peut ne pas être accompli. L'obligation supppose la possibilité de la désobéissance. La nécessité, en tant que contrainte incontournable, annule toute obligation: Pas d'obligation sans choix; pas d'obligation sans exercice de la liberté.

Voir à ce sujet la critique que Rousseau fait du "droit du plus fort" dans le ch. III du Contrat social:


Du droit du plus fort

Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force en droit et l'obéissance en devoir. De là le droit du plus fort ; droit pris ironiquement en apparence, et réellement établi en principe. Mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot ? La force est une puissance physique ; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté ; c'est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir ?

Supposons un moment ce prétendu droit. Je dis qu'il n'en résulte qu'un galimatias inexplicable. Car sitôt que c'est la force qui fait le droit, l'effet change avec la cause ; toute force qui surmonte la première succède à son droit. Sitôt qu'on peut désobéir impunément on le peut légitimement, et puisque le plus fort a toujours raison, il ne s'agit que de faire en sorte qu'on soit le plus fort. Or qu'est?ce qu'un droit qui périt quand la force cesse ? S'il faut obéir par force, on n'a pas besoin d'obéir par devoir, et si l'on n'est plus forcé d'obéir, on n'y est plus obligé. On voit donc que ce mot de droit n'ajoute rien à la force ; il ne signifie ici rien du tout.

Obéissez aux puissances. Si cela veut dire : cédez à la force, le précepte est bon, mais superflu, je réponds qu'il ne sera jamais violé. Toute puissance vient de Dieu, je l'avoue ; mais toute maladie en vient aussi. Est-ce à dire qu'il soit défendu d'appeler le médecin ? Qu'un brigand me surprenne au coin d'un bois : non seulement il faut par force donner la bourse, mais quand je pourrais la soustraire suis? je en conscience obligé de la donner ? car enfin le pistolet qu'il tient est aussi une puissance.

Convenons donc que force ne fait pas droit, et qu'on n'est obligé d'obéir qu'aux puissances légitimes. Ainsi ma question primitive revient toujours.)

 

 Paradoxalement cependant ( et c'est la seconde partie du texte) si force et justice s'opposent, Pascal dans la phrase suivante va montrer leur complémentarité.  En effet sans la force la justice est inefficace, impuissante...et sans la justice, la force n'a aucune légitimité. Ainsi a-t-on le choix: soit on recourt à la force judiciaire pour attribuer à la justice la force qui lui fait défaut (voir par exemple le rôle de la police, comme détentrice d'une force légitime), soit on donne à la force la légitimité qu'elle n'a pas..en faisant croire que ce qu'elle fait est légitime..

Dans les deux cas on notera la conception très pessimiste de Pascal à propos de l'homme, qu'à plusieurs reprises il qualifie d'ailleurs de "méchant".

Si la justice recourt à la force on supprime alors toute possibilité d'autonomie morale du sujet. Définir ainsi la justice ruine toute effectivité d'idéal moral, dans las mesure où on impose cet idéal à l'homme. En outre la possibilté d'une éducation morale de l'humanité se voit invalider. Ainsi se trouve-t-on par cette analyse aux antipodes de la pensée de Kant.

Autre solution, la force  peut prendre le masque de la jusrice..mais les gens ne sont pas dupes..un masque finit toujours par tomber... 

D'autre part, la force, en elle-même, a aussi sa fragilité : elle peut être à tout moment renversée par une autre force. Car dans la force, il n'y a pas de paix. Ainsi remarque Rousseau, "sitôt que c'est la force qui fait le droit, l'effet change avec la cause : toute force qui surmonte la première succède à son droit. Sitôt qu'on peut désobéir impunément, on le peut légitimement ; et, puisque le plus fort à toujours raison, il ne s'agit que de faire en sorte qu'on soit le plus fort." L'apparence de justice n'ajoute donc rien à la force. Si la force règne, elle n'a que faire de la justice. 

 

La dernière partie du texte va cependant établir le triomphe de la force sur la justice.

 

"La justice est sujette à dispute". En effet, la norme du droit est une norme, donc elle est discutable…

l'unversalité de la norme pose problème..d'où le recours parfois à la notion de droit naturel pour juger de la valeur de la norme .( Voir à ce sujet Antigone de Sophocle qui est une interrogation sur la valeur de la norme)

Faire justice est donc une affaire longue et complexe, où l'issue du conflit n'est pas décidée d'avance et n'a aucune garantie de faire l'unanimité.

La force, quant à elle, a l'avantage d'être "très reconnaissable et sans dispute" immédiatement ou quasi immédiatement. Mais cette reconnaissance est plus ou moins éphémère. Un fort gaillard deviendra un vieillard impotent.

on pourrait croire que la force est fragile...........mais ce n'est pas l'analyse de Pascal, cohérent en cela avec sa conception d'une humanité misérable et vouée bien souvent à la bassesse.

"Et ainsi, ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste." Cette conclusion est ironique, car le fort n'est juste qu'en apparence. Pascal regrette cet état de fait, mais il pense que c'est la force qui prend le pas sur la justice. 

La démocratie, en s'instaurant comme type de gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple est-elle l'avènement du règne de la justice ? La critique anarchiste de l'état (  Anarchie » veut dire « absence de pouvoir ». Les théories anarchistes sont caractérisées par l’importa«nce qu’elles accordent à l’individu. Elles ont été inspirées par l’ouvrage de Max Stirner L’unique et sa propriété (1844) dans lequel l’auteur affirmait « la seule cause que j’ai à défendre est moi-même ».) dénonce tout pouvoir étatique, même démocratique, car il est indissociable d'une hiérarchie qui supprime toute égalité dans une société, et donc toute réelle justice. L'état s'apparenterait toujours à une force.

Quoi qu'il en soit, la force, quelle que soit sa forme, ne semble pas compatible avec la justice. Si la justice, comme norme du droit, c'est l'égalité, alors la force, qui est par essence inégalitaire, n'a rien à voir avec le droit. Ainsi dit Alain "Qu'est-ce que le droit ? C'est l'égalité. (…) On voit bien ici comment l'état de droit s'opposera au libre jeu de la force. (…) C'est contre l'inégalité que le droit a été inventé. Et les lois justes sont celles qui s'ingénient à faire que les hommes, les femmes, les enfants, les malades, les ignorants soient tous égaux. 

 

Force est injustice. Justice est faiblesse. L'un et l'autre se combattent. On ne peut connaître l'issue de ce combat, mais il faut croire que la justice l'emportera peut-être, car nous dit Kant, " Si la justice disparaît, c'est chose sans valeur que le fait que des hommes vivent sur la terre. "



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