Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

peut-on parler de la neutralité de la technique?

Publié le 4 Février 2011 par maryse.emel in technique

la neutralité signifie "qui ne prend pas position, qui s'abstient de.."

dans la neutralité  il y a refus de tout engagement...

un pays neutre lors d'un conflit est un pays qui ne prend parti pour aucun des belligérants, qui se retire, ne participe pas...

peut-on alors dire que la technique est capable de se tenir à l'écart du monde qu'elle habite...dans une sorte de mise à distance qui la rendrait incapable de produire des valeurs ou de se donner des fins?

 

En d'autres termes la technique peut-elle en demeurer à n'être qu'un ensemble de moyens?

Le choix de l'efficacité n'est-il pas, en fait, déjà, un parti pris qui nous fait sortir de la neutralité?

 

 La technique a l'efficacité pour unique préoccupation. Elle ne se soucie pas de l'usage des moyens qu'elle met à la disposition de l'homme.

'Octave Hamelin (1856-1907 ) écrit :

"La caractéristique véritable de l'activité technique, c'est que pour elle l'obtention du résultat qu'elle poursuit est tout; sans doute le résultat est subordonné au besoin du sujet, et sous ce rapport un art ne s'attache pas seulement à la réalisation d'une oeuvre objective. Mais d'une part l'activité technique prend le besoin comme un fait, n'en examine pas la valeur, et d'autre part, le besoin n'est pour elle qu'une condition extrinsèque et préalable. Un résultat étant donné comme but, la tâche propre de l'activité technique vient ensuite, et consiste à procurer le résultat.


La technique peut conduire "au bien comme au mal" (Sophocle, Antigone)

Aussi doit-elle être placée sous contrôle éthique.

C'est déjà ce que soulignait Descartes dans la sixième partie du Discours de la Méthode

La réaction de Camus au bombardement d’Hiroshima

« Le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose. C’est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la radio, les journaux et les agences d’information viennent de déclencher au sujet de la bombe atomique. On nous apprend, en effet, au milieu d’une foule de commentaires enthousiastes, que n’importe quelle ville d’importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d’un ballon de football. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l’avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Nous nous résumerons en une phrase: la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques.

En attendant, il est permis de penser qu’il y a quelque indécence à célébrer ainsi une découverte, qui se met d’abord au service de la plus formidable rage de destruction dont l’homme ait fait preuve depuis des siècles. Que dans un monde livré à tous les déchirements de la violence, incapable d’aucun contrôle, indifférent à la justice et au simple bonheur des hommes, la science se consacre au meurtre organisé, personne sans doute, à moins d’idéalisme impénitent, ne songera à s’en étonner.

Ces découvertes doivent être enregistrées, commentées selon ce qu’elles sont, annoncées au monde pour que l’homme ait une juste idée de son destin. Mais entourer ces terribles révélations d’une littérature pittoresque ou humoristique, c’est ce qui n’est pas supportable.

Déjà, on ne respirait pas facilement dans ce monde torturé. Voici qu’une angoisse nouvelle nous est proposée, qui a toutes les chances d’être définitive. On offre sans doute à l’humanité sa dernière chance. Et ce peut être après tout le prétexte d’une édition spéciale. Mais ce devrait être plus sûrement le sujet de quelques réflexions et de beaucoup de silence.

(…)

Au reste, il est d’autres raisons d’accueillir avec réserve le roman d’anticipation que les journaux nous proposent. Quand on voit le rédacteur diplomatique de l’Agence Reuter annoncer que cette invention rend caducs les traités ou périmées les décisions mêmes de Potsdam, remarquer qu’il est indifférent que les Russes soient à Koenigsberg ou la Turquie aux Dardanelles, on ne peut se défendre de supposer à ce beau concert des intentions assez étrangères au désintéressement scientifique.

Qu’on nous entende bien. Si les Japonais capitulent après la destruction d’Hiroshima et par l’effet de l’intimidation, nous nous en réjouirons. Mais nous nous refusons à tirer d’une aussi grave nouvelle autre chose que la décision de plaider plus énergiquement encore en faveur d’une véritable société internationale où les grandes puissances n’auront pas de droits supérieurs aux petites et aux moyennes nations, où la guerre, fléau devenu définitif par le seul effet de l’intelligence humaine, ne dépendra plus des appétits ou des doctrines de tel ou tel État.

Devant les perspectives terrifiantes qui s’ouvrent à l’humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison. »

Albert Camus, éditorial de « Combat », 8 août 1945

 

Ma condition humaine me fascine. Je sais mon existence limitée et j’ignore pourquoi je suis sur cette terre, mais parfois je le pressens. Par l’expérience quotidienne, concrète et intuitive, je me découvre vivant pour certains autres, parce que leur sourire et leur bonheur me conditionnent entièrement, mais aussi pour d’autres hommes dont, par hasard, j’ai découvert les émotions semblables aux miennes.

Et chaque jour, mille fois, je ressens ma vie, corps et âme, intégralement tributaire du travail des vivants et des morts. Je voudrais donner autant que je reçois mais je ne cesse de recevoir. Puis j’éprouve le sentiment satisfait de ma solitude et j’ai presque mauvaise conscience à exiger d’autrui encore quelque chose. Je vois les hommes se différencier par les classes sociales et, je le sais, rien ne les justifie si ce n’est la violence. J’imagine accessible et souhaitable pour tous, en leur corps et en leur esprit, une vie simple et naturelle.

 

Je me refuse à croire en la liberté et en ce concept philosophique. Je ne suis pas libre, mais tantôt contraint par des pressions étrangères à moi ou tantôt par des convictions intimes. Jeune, j’ai été frappé par la maxime de Schopenhauer : « L’homme peut certes faire ce qu’il veut, mais il ne peut pas vouloir ce qu’il veut » ; et aujourd’hui face au terrifiant spectacle des injustices humaines, cette morale m’apaise et m’éduque. J’apprends à tolérer ce qui me fait souffrir. Je supporte alors mieux mon sentiment de responsabilité. Je n’en suis plus écrasé et je cesse de prendre moi ou les autres au sérieux. Alors je vois le monde avec humour. Je ne puis me préoccuper du sens ou du but de ma propre existence ou de celle des autres, parce que, d’un point de vue strictement objectif, c’est absurde. Et pourtant, en tant qu’homme, certains idéaux dirigent mes actions et orientent mes jugements. Car je n’ai jamais considéré le plaisir et le bonheur comme une fin en soi et j’abandonne ce type de jouissance aux individus réduits à des instincts de groupe.

En revanche, des idéaux ont suscité mes efforts et m’ont permis de vivre. Ils s’appellent le bien, le beau, le vrai. Si je ne me ressens pas en sympathie avec d’autres sensibilités semblables à la mienne, et si je ne m’obstine pas inlassablement à poursuivre cet idéal éternellement inaccessible en art et en science, la vie n’a aucun sens pour moi. Or l’humanité se passionne pour des buts dérisoires. Ils s’appellent la richesse, la gloire, le luxe. Déjà jeune je les méprisais.

J’ai un amour fort pour la justice, pour l’engagement social. Mais je m’intègre très difficilement aux hommes et à leurs communautés. Je n’en éprouve pas le besoin parce que je suis profondément un solitaire. Je me sens lié réellement à l’État, à la patrie, à mes amis, à ma famille au sens complet du terme. Mais mon coeur ressent face à ces liens un curieux sentiment d’étrangeté, d’éloignement et l’âge accentue encore cette distance. Je connais lucidement et sans arrière-pensée les frontières de la communication et de l’harmonie entre moi et les autre hommes. J’ai perdu ainsi de la naïveté ou de l’innocence mais j’ai gagné mon indépendance. Je ne fonde plus une opinion, une habitude ou un jugement sur autrui. J’ai expérimenté l’homme. Il est inconsistant.

La vertu républicaine correspond à mon idéal politique. Chaque vie incarne la dignité de la personne humaine, et aucun destin ne justifierai une quelconque exaltation de quiconque. Or le hasard s’amuse de moi. Car les hommes me témoignent un invraisemblable et excessive admiration et vénération. Je ne veux ni ne mérite rien. J’imagine la cause profonde mais chimérique de leur passion. Ils veulent comprendre les quelques idées que j’ai découvertes. Mais j’y ai consacré ma vie, toute ma vie d’un effort ininterrompu.

Albert Einstein – Comment je vois le monde –

 

cependant cette distinction entre technique et usage pose problème...

 

    "Il ne faut jamais dire : d'un côté la technique, d'un autre des abus ; mais presque toujours rendre compte qu'il y a d'un côté et de l'autre des techniques différentes, répondant à des nécessité diverses, mais inséparablement unies. Tout se tient dans le monde technique, comme dans celui des machines, où il faut distinguer l'opportunité du moyen isolé de l'opportunité du « complexe » mécanique. Et l'on sait que celui-ci doit l'emporter lorsque, par exemple, une machine trop coûteuse ou trop perfectionnée risque de mettre en défaut l'ensemble mécanique.

    La grande idée qui résout, paraît-il tous les problèmes techniques, conduit à dire : ce n'est pas la technique qui est mauvaise, c'est l'usage de que l'homme en fait. Changez l'usage, il n'y aura plus d'inconvénient de la technique.

    [...] Tout d'abord, elle repose manifestement sur une confusion que nous avons déjà dénoncé entre la machine et la technique. L'homme peut évidemment utiliser son auto à faire un voyage ou à écraser ses voisins. Mais à ce moment-là, ce n'est pas un usage, c'est un crime : la machine n'a pas été créée pour cela : le fait est négligeable. Je sais bien que ce n'est pas là ce qu'entendent les tenant de cette explication, mais l'homme oriente sa recherche dans le sens du bien et non dans le sens du mal, que la technique cherche à créer des remèdes, et non des gaz asphyxiants, de l'énergie et non la bombe atomique, des avions de commerce et non des avions de guerre, etc. Cela ramènerait bien à l'homme : c'est lui qui décide dans quel sens orienter les recherches. Il faut donc que l'homme devienne meilleur.

    Mais c'est justement une erreur. C'est méconnaître résolument la réalité technique : ceci supposerait d'abord que l'on oriente la technique dans tel sens pour des motifs moraux, par conséquent non techniques. Or c'est précisément l'un des caractères majeurs de la technique […] de ne pas supporter de jugement moral, d'en être résolument indépendante et d'éliminer de son domaine tout jugement moral. Elle n'obéit jamais à cette discrimination et tend au contraire à créer une morale technique tout à fait indépendante. […]

    En fait, il n'y a rigoureusement aucune différence entre la technique et son usage. Nous formulerons donc le principe suivant : l'homme est placé devant un choix exclusif, utiliser la technique comme elle doit l'être selon les règles techniques, ou ne pas l'utiliser du tout ; mais impossible d'utiliser autrement que selon les règles techniques".


 

Jacques EllulLa technique ou l'enjeu du siècle, 1954, Editions Economica, pp. 89-90 et 91.

 


 

 


    "La technique ne supportant aucun jugement éthique […] elle ne tolère pas d'être arrêtée pour une raison morale. Il va de soi qu'opposer des jugements de bien ou de mal à une opération jugée techniquement nécessaire est simplement absurde. Le technicien ne tient tout bonnement aucun compte de ce qui lui paraît relever de la plus haute fantaisie, et d'ailleurs nous savons à quel point la morale est relative. La découverte de la « morale de situation » est bien commode pour s'arranger de tout : comment au nom d'un bien variable, fugace, toujours à définir, viendrait-on interdire quelque chose au technicien, arrêter un progrès technique ? Ceci au moins est stable et assuré, évident. La technique se jugeant elle-même se trouve dorénavant libérée de ce qui a fait l'entrave principale à l'action de l'homme : les croyances (sacrées, spirituelles, religieuses) et la morale. La technique assure ainsi de façon théorique et systématique la liberté qu'elle avait acquise en fait. Elle n'a plus à craindre quelque limitation que ce soit puisqu'elle se situe en dehors du bien et du mal. On a prétendu longtemps qu'elle faisait partie des objets neutres, et par conséquent non soumis à la morale : c'est la situation que nous venons de décrire et le théoricien qui la situait ainsi ne faisait qu'entériner l'indépendance de fait de la technique et du technicien. Mais ce stade est déjà dépassé : la puissance et l'autonomie de la technique sont si bien assurées que maintenant, elle se transforme à son tour en juge de la morale : une proposition morale ne sera considérée comme valable pour un temps que si elle peut entrer dans le système technique, si elle s'accorde avec lui. […]

    Sauvy, grand pourfendeur d’idées reçues, clôt son livre sur la croissance, précisément par ce lieu commun : de toute façon, on n’arrête pas la technique. Il reconnaît donc que nous n’en sommes pas maître, mais bien que nous ne pouvons pas nous refuser à ce « progrès ». Autrement dit, la technique devient une valeur morale : ce qui la soutient est un bien, ce qui l’entrave est un mal. Et l’on finit par considérer comme normales les monstruosités présentées par Rorvik et Toffler pour le futur (par exemple, le fait de placer à la naissance quelques électrodes dans le cerveau du nouveau né pour accélérer son éducation, accroître ses capacités d’assimilation, de plaisir, etc.) et celles déjà maintenant pratiquées aux Etats Unis depuis au moins 1949…"


 

Jacques EllulLe système technicien, 1977, p. 161 et pp. 165-166.

 


 

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Bombo 08/11/2013 15:09

Merci beaucoup pour ce très bon article

maryse 08/11/2013 17:36

la technique ne se définirait peut-être pas par son usage..........cf à ce propos Simondon (sur le blog)

Bombo 08/11/2013 15:35

C'est essentiel à rappeler, la pensée de Jacques Ellul
Cette fameuse "neutralité de la technique" qui au final nous met bien dedans, ça et l'impératif hédoniste (qui ne trouve son incarnation que dans le matérialisme).
J'aimerais bien que les "critiques du système" (sic) puisent là-dedans, mais curieusement personne ne remet rien en cause, qu'importe le parti politique !
De toute façon, le "salut" ne viendra point de la politique, mais de chacun d'entre nous. Aussi je partage ça avec mes proches pour bien qu'ils réalisent. Respect éternel à des génies comme Ellul et Illich pour démonter avec esprit, argument et détails, les croyances actuelles (qui ne sont pas plus logiques que ce qu'on prétend être pour d'autres croyances, qu'elles soient païennes, religieuses, cf. la médecine moderne qui n'est qu'une sorcellerie moderne, l'efficacité en moins probablement).
Donc ouais, les fameux "révolutionnaires mais on prend tout comme avant, on coupe juste des têtes et ça va aller bien"... Lire ce genre de choses leur ferait le plus grand bien. Ce n'est pas parce que la centrale nucléaire est front de gauche, front national ou front de la droite du centre de la gauche des extrêmes des côtés qu'elle pollue moins.
Ca c'est une vraie pensée révolutionnaire. En fait c'est même triste qu'elle le soit car ce ne sont que des faits. Ca en dit long sur l'attache aux croyances qui prime largement sur la rigueur de la méthodologie et la leçon des faits.
Un peu comme pour les pyramides par exemple, fin bref je déborde

maryse 08/11/2013 15:25

j'en suis ravie;)