Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

sensation et perception

Publié le 30 Décembre 2010 par maryse.emel.blogphilo.over-blog.com in perception

 

 

LES AMOURS DES TORTUES

Il y a deux tortues dans le patio: un mâle et une femelle. Slack! Slack! Les carapaces cognent l'une contre l'autre. C'est la saison des amours. Monsieur Palomar épie sans être vu. Le mâle pousse la femelle de côté, tout le long de la marche circulaire. La femelle semble résister à l'attaque, ou du moins elle lui oppose une immobilité un peu inerte. Le mâle est plus petit et plus actif; on dirait qu'il est plus jeune. Il essaie plusieurs fois de la monter, par-derrière, mais le dos de sa carapace à elle est en pente et il glisse.

Il a réussi à présent à se mettre dans la position convenable; il pousse avec des coups rythmiques, en faisant des pauses; à chaque coup, il émet un halètement, presque un cri. La femelle s'arrête les pattes antérieures aplaties sur le sol, ce qui l'amène à soulever sa partie arrière. Le mâle se débat avec ses pattes antérieures sur la carapace de la femelle, en tendant son cou en avant, et se penchant la bouche ouverte. Le problème, avec ces carapaces, est qu'on ne peut en aucune manière s'accrocher, et ses pattes n'ont d'ailleurs aucune prise.

Maintenant elle lui échappe, il la poursuit. Non qu'elle soit plus rapide, ni très décidée à s'enfuir: pour la retenir, il lui donne de petites morsures à une patte, toujours la même. Elle ne se rebelle pas. Le mâle, chaque fois qu'elle s'arrête, essaie de la monter, mais elle fait un petit pas en avant et lui, il glisse et son membre bat par terre. C'est un membre assez long, en crochet, avec lequel on dirait qu'il arrive à la rejoindre malgré l'épaisseur des carapaces et la mauvaise position qui les séparent. C'est pourquoi on ne peut dire combien de ces assauts arrivent au but, combien sont manqués, combien ne sont qu'un jeu, du théâtre.

C'est l'été, le patio est dépouillé, à l'exception d'un jasmin vert dans un coin. Pour courtiser sa partenaire, il faut faire plusieurs fois le tour du petit pré, avec des poursuites, des fuites, des joutes non des pattes mais des carapaces, qui se heurtent avec un cliquetis sourd. La femelle cherche à se fourrer parmi les tiges de jasmin; elle croit - ou elle veut faire croire - qu'elle le fait pour se cacher; en réalité, c'est la façon la plus sûre de rester bloquée par le mâle, dans une immobilité sans issue. Il est maintenant probable qu'il a réussi à introduire son membre comme il faut; cette fois-ci, tous deux restent silencieux et parfaitement immobiles.

Monsieur Palomar n'arrive pas à imaginer ce que peuvent être les sensations de deux tortues qui s'accouplent. Il les observe avec une attention froide, comme s'il s'agissait de deux machines: deux tortues électroniques programmées pour s' accoupler. Qu'est-ce que l'éros Si, à la place de la peau, il y a des plaques d'os et des écailles de corne? Mais cela même que nous appelons Eros, n'est-ce pas un programme de nos machines corporelles, qui est plus compliqué parce que la mémoire rassemble les messages de chaque cellule cutanée, de chaque molécule de nos tissus, et les multiplie en les combinant avec les impulsions transmises par la vue et celles suscitées par l'imagination? La différence se trouve seulement dans le nombre de circuits impliqués; de nos récepteurs partent des milliards de fils, reliés à l'ordinateur des sentiments, des conditionnements, des liaisons entre l'une et l'autre personne... L'éros est un programme qui se déroule dans les enchevêtrements électroniques de l'esprit, mais l'esprit est aussi une peau: une peau que l'on a touchée, vue, et dont on se souvient. Et les tortues, enfermées dans leur étui insensible? La pénurie de stimulations sensorielles les oblige peut-être à une vie mentale concentrée, intense, les mène à une connaissance intérieure cristalline... L'Eros des tortues suit peut-être des lois spirituelles absolues, tandis que 'tous sommes prisonniers d'une machinerie dont on ne sait pas comment elle fonctionne, sujette a s'engorger, a s enrayer, à se déchaîner en des automatismes sans contrôle...

Se comprendraient-elles mieux que nous ne faisons, les tortues? Après une dizaine de minutes d'accouplement, les deux carapaces se détachent. Elles se remettent toutes les deux à faire le tour du pré, elle devant, lui derrière. Le mâle reste maintenant plus détaché, de temps en temps il se débat, avec un coup de patte sur sa carapace à elle, il se remet un peu sur elle, mais sans trop de conviction. Ils reviennent sous le jasmin. Là, il lui mord un peu la patte, toujours au même endroit.

 Italo Calvino M.Palomar

 

Le monde confus de la sensation: monde du détail, de la particularité.....la sensation ne prend aucun recul.
Descartes en conclut qu'ils sont trompeurs, et que ce qui nous a trompé une fois n'étant pas fiable, il fautt  le rejeter hors du champ de la connaissance. Ainsi faut-il se méfier du sensualisme enfantin, à l'origine de toutes nos fausses connaissances sur le monde.  C'est ainsi par exemple que nous disons que le soleil se lève ou se couche...métaphore que l'enfant prend à la lettre .

nombreuses sont les critiques de la sensation, trop éloignée de la connaissance.

Cependant, ne peut-on assigner à la sensation  une autre dimension, détachée de la connaissance, qui lui permerttrait d'avoir une valeur plus positive?

 

Sensation

Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature,  heureux comme avec une femme.

Rimbaud

 

      La sensation est éloignée de toute médiation de l'ordre de la connaissance. Elle est spontanéité, plaisir immédiat

      Elle se rattache aussi à l'art...qui par sa quête du beau se donne pour but autre chose que la connaissance. La sensation en peinture ouvre ainsi la voie à un autre chemin que celui de la philosophie.

 

 

On peut percevoir sans sensation (l'exemple des tortues)

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