Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

Socrate

Publié par maryse.emel in philosophie

Ces quelques textes donnent à penser la figure de Socrate, plus proche d'un personnage conceptuel qu'historique.

"Nous ne pouvons pas prétendre à un tel statut. Simplement, l'heure est venue pour nous de demander ce que c'est que la philosophie. Et nous n'avions pas cessé de le faire précédemment, et nous avions déjà la réponse, qui n'a pas varié : la philosophie est l'art de former, d'inventer, de fabriquer des concepts. Mais il ne fallait pas seulement que la réponse recueille la question, il fallait aussi qu'elle détermine une heure, une occasion, des circonstances, des paysages et des personnages, des conditions et des inconnues de la question. Il fallait pouvoir la poser « entre amis », comme une confidence ou une confiance, ou bien face à l'ennemi, comme un défi, et tout à la fois atteindre à cette heure, entre chien et loup, où l'on se méfie même de l'ami.

 C'est que les concepts ont besoin de personnages conceptuels qui contribuent à leur définition. « Ami » est un tel personnage, dont on dit même qu'il témoigne pour une origine grecque de la philosophie. Les autres civilisations avaient des Sages, mais les Grecs présentent ces « amis », qui ne sont pas simplement des sages plus modestes. Ce seraient les Grecs qui auraient entériné la mort du Sage, et l'auraient remplacé par les philosophes, les amis de la sagesse, ceux qui cherchent la sagesse, mais ne la possèdent pas formellement. Peu de penseurs pourtant se sont demandé ce que signifiait « ami », même et surtout chez les Grecs. Ami désignerait-il une certaine intimité compétente, une sorte de goût matériel ou une potentialité, comme celle du menuisier avec le bois le bon menuisier est en puissance de bois, il est l'ami du bois La question est importante puisque l'ami, tel qu'il apparaît dans la philosophie, ne désigne plus un personnage extrinsèque, un exemple ou une circonstance empirique, mais une présence intrinsèque à la pensée, une condition de possibilité de la pensée même, bref une catégorie vivante, un vécu transcendantal, un élément constituant de la pensée. Et en effet, dès la naissance de la philosophie, les Grecs font subir un coup de force à l'ami qui n'est plus en rapport avec un autre, mais avec une Entité, une Objectivité, une Essence. Ce qu'exprime bien la formule si souvent citée, qu'il faut traduire je suis l'ami de Pierre, de Paul, ou même du philosophe Platon, mais plus encore ami du Vrai, de la Sagesse ou du Concept. Le philosophe s'y connaît en concepts, et en manque de concepts, il sait lesquels sont inviables, arbitraires ou inconsistants, ne tiennent pas un instant, lesquels au contraire sont bien faits et témoignent d'une création, même inquiétante ou dangereuse." Deleuze, Qu'est-ce que la philosophie?

 

Présentation par Diogène Laërce, Les Vies des plus illustres Philosophes de l'Antiquité:

http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/laerce/solon.gif

[18] Platon, dans son Théaetète, dit que Socrate naquit d'un tailleur de pierre nommé Sophronisque, et de Phanarète, qui faisait le métier de sage-femme. Athènes fut sa patrie et le village d'Alopèce son lieu natal. Il y en a qui croient qu'il aida Euripide à composer ses pièces; du moins Mnésiloque dit-il là-dessus :

« Les Phrygiens font une nouvelle pièce d'Euripide, sous laquelle Socrate a mis les sarments. »

Ailleurs il dit aussi que Socrate mettait les clous aux pièces d'Euripide.
Pareillement Callias, auteur d'une pièce intitulée les Captifs, y parle ainsi :

«Te voilà grave, et tu fais paraître de grands sentiments. 
- Je le puis, Socrate en est l'auteur.»

Aristophane, dans ses Nuées, accuse aussi Euripide d'être aidé dans ses tragédies par celui qui proférait à tout propos des discours de sagesse.

[19] Socrate fut disciple d'Anaxagore, selon quelques uns, et de Damon aussi, suivant le témoignage d'Alexandre, dans ses Successions des Philosophes. Après la condamnation d'Anaxagore, il fréquenta l'école d'Archélaüs le physicien, qui, au rapport d'Aristoxène, eut un attachement particulier pour lui. Duris prétend qu'il se mit en service, et qu'il fut tailleur de pierre; et quelques uns ajoutent que c'est lui qui fit les Grâces qui sont représentées habillées dans la forteresse d'Athènes; c'est ce qui donna lieu à Timon de le dépeindre ainsi dans ses vers satiriques :

De ces Grâces est venu ce tailleur de pierre, ce raisonneur sur les lois, cet enchanteur de la Grèce, cet imposteur, ce railleur, ce demi-Athénien, et cet homme dissimulé !

Socrate, comme le remarque Idoménée, était fort habile dans la rhétorique; mais les trente tyrans, dit Xénophon, lui défendirent de l'enseigner. [20] Aristophane le blâme d'avoir abusé de son habileté, en ce que d'une mauvaise cause il en faisait une bonne. Phavorin, dans son Histoire diverse, assure que ce fut lui, avec Eschine, son disciple, qui les premiers enseignèrent la rhétorique. Idoménée confirme cela dans ce qu'il a écrit des disciples de Socrate. Il est encore le premier qui a traité la morale, et le premier des philosophes qui est mort condamné. Aristoxène, fils de Spinthare, raconte qu'il faisait valoir son argent et rassemblait le gain qu'il retirait de ses prêts, et cela étant dépensé, le prêtait de nouveau à profit.

Démétrius de Byzance dit que Criton le tira de sa boutique et qu'il s'appliqua à l'instruire, étant charmé des dispositions de son esprit. 
[21] Mais Socrate, voyant que la physique n'intéresse pas beaucoup les hommes, commença à raisonner sur la morale et en parlait dans les boutiques et sur les marchés, exhortant chacun à penser

à ce qu'il y avait de bon ou de mauvais chez lui.

Souvent il s'animait en parlant jusqu'à se frapper lui-même et à se tirer les cheveux : cela faisait qu'on se moquait de lui; mais il souffrait le mépris et la raillerie jusque là que, comme le rapporte Démétrius, quelqu'un lui ayant donné un coup de pied, il dit à ceux qui admiraient sa patience : Si un âne m'avait donné une ruade, irais-je lui faire un procès?

[22] Il n'eut pas besoin, pour éclairer son esprit, de voyager, à l'exemple de beaucoup d'autres; et excepté lorsque la guerre l'a appelé hors de chez lui, il se tenait dans le même lieu, ayant des conversations avec ses amis, moins dans le dessein de combattre leur opinion que dans la vue de démêler la vérité. On dit qu'Euripide lui ayant donné à lire tin ouvrage d'Héraclite, lui demanda ce qu'il en pensait ; Ce que j'en ai compris, lui répondit-il, est fort beau, et je ne doute pas que le reste, que je n'ai pu concevoir, ne soit de la même force; mais, pour l'entendre, il faudrait être un nageur de Délos (01).

Socrate était d'une bonne constitution, et avait beaucoup de soin de s'exercer le corps; il fut à l'expédition d'Amphipolis, et, dans une bataille qui se donna près de Délium, il sauva la vie à Xénophon qui était tombé de son cheval ; [23] et quoique le mauvais succès du combat eût obligé les Athéniens de prendre la fuite,? il se retira au petit pas, regardant souvent derrière lui, pour faire face à ceux qui auraient pu vouloir le surprendre. II servit aussi sur la flotte qu'on avait équipée pour réduire la ville de Potidée, la guerre ne permettant pas aux troupes d'y aller par terre. On dit que ce fut alors qu'il resta toute une nuit dans la même posture. Il fit voir son courage dans cette expédition, et céda volontairement le prix des belles actions qu'il avait faites à Alcibiade, qu'il aimait beaucoup, comme le rapporte Aristippe dans son quatrième livre des Délices anciennes. Ion de Chio dit que dans sa jeunesse il fit un voyage à Samos avec Archélaüs. Il alla aussi à Pytho (02), au rapport d'Aristote, et fut voir l'isthme, à ce que dit Phavorin, dans le premier livre de ses Commentaires.

[24] Socrate avait des sentiments fermes et républicains ; il en donna des preuves lorsque Critias (03) et ses collègues, ayant ordonné qu'on leur amenât Léonthe de Salamine, homme fort riche, pour le faire mourir, il ne voulut pas le permettre, et fut le seul des dix capitaines de l'armée qui osa l'absoudre. Lui-même, lorsqu'il était en prison et qu'il pouvait s'évader, n'eut point d'égard aux prières et aux larmes de ses amis, et les reprit en termes sévères et pleins de grands sentiments.

La frugalité et la pureté des mœurs caractérisaient encore ce philosophe; Pamphila, dans ses Commentaires, livre septième, nous apprend qu'Alcibiade lui donna une grande place pour y bâtir une maison, et que Socrate le remercia, eu lui disant : Si j'avais besoin de souliers et que vous me donnassiez du cuir pour que je les fisse moi-même, ne serait-il pas ridicule à moi de le prendre? Quelquefois il jetait les yeux sur la multitude des choses qui se vendaient à l'enchère, en pensant en lui-même : Que de choses dont je n'ai pas besoin ! Il récitait souvent ces vers :

« L'argent et la pourpre sont plutôt des ornements pour le théâtre que des choses nécessaires à la vie. »

Il méprisa généreusement Archélaüs de Macédoine, Scopas de Cranon, et Euryloque de Larisse, refusa leur argent, et ne daigna pas même profiter des invitations qu'ils lui firent de les aller voir. D'ailleurs il vivait avec tant de sobriété, que, quoiqu'Athènes eût souvent été attaquée de la peste, il n'en fut jamais atteint.

[26] Aristote dit qu'il épousa deux femmes: la première, Xantippe, dont il eut Lamproclès ; l'autre, Myrton, fille d'Aristide le Juste, qui ne lui apporta rien en dot et de laquelle il eut Sophronisque et Ménéxène. Quelques uns veulent qu'il épousa Myrton en premières noces; d'autres, comme en particulier Satyrus et Jérôme de Rhodes croient qu'il les eut toutes deux à la fois. Ils disent que les Athéniens, ayant dessein de repeupler leur ville, épuisée d'habitants par la guerre et la contagion, ordonnèrent qu'outre que chacun épouserait une citoyenne, il pourrait procréer des enfants du commerce qu'il aurait avec une autre personne; et que Socrate, pour se conformer à cette ordonnance, contracta un double mariage.

[27] Socrate avait une force d'esprit qui l'aidait à se mettre au–dessus de ceux qui le blâmaient ; il faisait profession de savoir se contenter de peu de nourriture, et n'exigeait aucune récompense de ses services. Il disait qu'un homme qui mange avec appétit sait se passer d'apprêt, et que celui qui boit avec plaisir prend la première boisson qu'il trouve ; et qu'on approche d'autant plus de la condition des dieux qu'on a besoin de moins de choses. II n'y a pas même jusqu'aux auteurs comiques qui, sans y prendre garde, l'ont loué par les choses mêmes qu'ils ont dites pour le blâmer. Aristophane, parlant de lui, dit :

« Ô toi qui aspires à la plus sublime sagesse, que ton sort sera glorieux à Athènes et parmi les Grecs! »

Il ajoute:

« Pourvu que tu aies de la mémoire et de la prudence, et que tu ne fasses consister les maux que dans l'opinion, tu ne te fatigueras pas, soit que tu te tiennes debout où que tu marches : tu ne sens ni le froid ni la faim ; tu n'aimes ni le vin, ni les festins, ni toutes les choses inutiles. »

[28] Amipsias l'a représenté couvert d'un manteau commun, et lui adresse ce discours :

Socrate, toi qui es la meilleure d'entre peu de personnes et la plus vaine d'entre plusieurs, quel sujet t'amène enfin dans notre compagnie, et depuis quand peux-tu nous souffrir? Mais à propos de quoi portes-tu cette robe d'hiver? C'est sans doute une méchanceté de ton corroyeur.

Lors même que Socrate souffrait la faim, il ne put se résoudre à devenir flatteur. Aristophane en rend témoignage lorsque, pour exprimer le mépris que ce philosophe avait pour la flatterie , il dit :

Enflé d'orgueil, tu marches dans les rues en jetant les deux de tous côtés ; et quoique tu ailles nu-pieds et que tu souffres plusieurs maux, tu parais toujours avec la gravité peinte sur le visage.

Il n'était pourtant pas tellement attaché à cette manière de vivre qu'il ne s'accommodât aux circonstances ; il s'habillait mieux selon les occasions, comme lorsqu'il fut trouver Agathon, ainsi que le rapporte Platon, dans son Banquet.

[29] Il possédait au même degré le talent de persuader et de dissuader; jusque là que Platon dit que, dans un discours qu'il prononça sur la science, il changea Théétète, qui y était présent, et en fit un homme extraordinaire. Eutyphron poursuivait son père en justice pour le meurtre d'un étranger : il le détourna de son dessein, en traitant de quelques devoirs relatif à la justice et à l'amour filial. Il inculqua à Lysis une grande pureté de mœurs. Enfin il avait un génie tout-à-fait propre à faire naître ses discours des occasions. Xénophon rapporte que par ses conseils il adoucit son fils Lamproclès, qui se conduisait mal envers sa mère, et qu'il engagea Glaucon, frère de Platon, à ne point se mêler des affaires publiques, pour lesquelles il n'avait point de talent; tandis qu'au contraire il y portait Charmidas, qui avait la capacité requise.

[30] Il releva le courage d'Iphicrate par l'exemple des animaux, lui faisant remarquer les coqs du barbier Midas qui osaient attaquer ceux de Callias. Glauconide le jugeait digne d'être regardé comme le protecteur de la ville, et le comparait à un oiseau rare.

Socrate remarquait avec étonnement qu'il est facile de dire les biens qu'on possède, mais difficile de dire les amis qu'on a, tant on néglige de les connaître. Voyant l'assiduité d'Euclide au barreau, il lui dit: « Mon cher Euclide, vous saurez vivre avec des sophistes, et point avec des hommes. » En effet, il regardait ces sortes d'affaires comme inutiles et peu honorables; pensée que lui attribue Platon, dans son Euthydème.

[31] Charmide lui ayant donné des esclaves pour qu'il en fit son profit, il refusa de les prendre. II y en a qui veulent qu'il méprisa Alcibiade à cause de sa beauté. Il regardait le repos comme le plus grand bien qu'on pût posséder, dit Xénophon, dans son Banquet. Il prétendait que la science seule est un bien et l'ignorance un mal ; que les richesses et les grandeurs ne renferment rien de recommandable, mais qu'au contraire elles sont les sources de tous les malheurs qui arrivent. Quelqu'un lui disant qu'Antisthène était fils d'une femme originaire de Thrace : Est-ce que vous pensiez, dit-il, qu'un si grand homme devait être issu de père et mère athéniens? La condition d'esclave obligeant Phédon de gagner de l'argent avec déshonneur, il détermina Criton à le racheter, et en fit un grand philosophe.

[32] Il employait ses heures de loisir à apprendre à jouer de la lyre, disant qu'il n'y avait point de honte à s'instruire de ce qu'on ne savait pas. La danse était encore un exercice qu'il prenait souvent, comme le rapporte Xénophon dans son Banquet, parce qu'il croyait qu'il contribue à conserver la santé. II disait qu'un génie lui annonçait l'avenir : que l'on devait compter pour beaucoup de bien commencer ; qu'il ne savait rien, sinon cela même qu'il ne savait rien ; et que ceux qui achetaient fort cher des fruits précoces étaient des gens qui désespéraient de vivre jusqu'à la saison où ils sont mûrs. On lui demanda un jour quelle était la principale vertu des jeunes gens; il répondit que c'était celle de n'embrasser rien de trop. Il conseillait de s'appliquer à la géométrie jusqu'à ce qu'on sût donner et recevoir de la terre par mesure et en égale quantité.

[33] Euripide ayant osé dire sur la vertu, dans sa pièce intitulée Auge ,

qu'il était bon de s'en dépouiller hardiment,

il se leva et sortit, en disant ces paroles: « Quel ridicule n'est-ce point de faire des recherches sur un esclave qui s'est enfui, et de permettre que la vertu périsse? » Interrogé s'il valait mieux se marier ou non : « Lequel des deux que l'on choisisse, dit-il, le repentir est certain. »  Il s'étonnait fort de ce que les sculpteurs en pierre se donnaient tant de peine pour imiter la nature, en tâchant de rendre leurs copies semblables aux originaux, et de ce qu'ils prenaient si peu de soin pour ne pas ressembler eux-mêmes à la matière dont ils faisaient leurs statues. Il conseillait aux jeunes gens de se regarder souvent dans le miroir, afin de se rendre dignes de leur beauté, s'ils en avaient, ou de réparer la difformité de leur corps en s'ornant l'esprit de science.

[34] Un jour il invita à souper des personnes riches; et comme Xantippe avait honte du régal que son mari se préparait à leur donner, il lui dit: « Ne vous inquiétez pas ! si mes conviés sont sobres et discrets, ils se contenteront de ce qu'il y aura; si au contraire ils sont gourmands, moquons-nous de leur avidité. »  Il disait qu'il mangeait pour vivre, au lieu que d'autres ne vivaient que pour manger. 
Il comparait l'action de louer la multitude à celle d'un homme qui rejetterait une pièce de quatre drachmes comme de nulle valeur, et qui recevrait ensuite pour bon argent une quantité de ces mêmes espèces. Eschine lui ayant dit: Je suis pauvre, et je n'ai rien en mon pouvoir que ma personne, disposez-en ; Socrate lui répondit: Songez-vous bien à la grandeur du présent que vous me faites? Un homme s'affligeait du mépris où il était tombé depuis que les tyrans avaient usurpé le gouvernement; il lui répondit: Qu'y a-t-il en cela qui soit proprement le sujet de votre chagrin? [35] On vint lui dire que les Athéniens avaient prononcé sa sentence de mort: Ils sont, dans le même cas, dit-il; la nature a prononcé la leur. D'autres attribuent cette réponse à Anaxagore. Sa femme se plaignait de ce qu'il devait mourir innocent; il lui demanda si elle aimait mieux qu'il mourût coupable. Ayant rêvé qu'une voix lui disait :

« Dans trois jours tu seras dans les champs fertiles de Phthie (04), »

il avertit Eschine qu'il mourrait le troisième jour suivant. Le jour où il devait boire le jus de la ciguë étant arrivé, Apollodore lui offrit un riche manteau, en le priant de s'en envelopper pour mourir. Si le mien, dit-il, m'a servi pour vivre, ne me servira-t-il pas bien aussi pour mourir ? On lui dit que quelqu'un le chargeait de malédictions : Il faut le souffrir, dit-il, il n'a point appris à mieux parler. [36] Antisthène s'était fait une déchirure à son manteau et la montrait à tout le monde : Socrate lui dit qu'au travers de sa déchirure il voyait sa vaine gloire. On lui demanda: N'est-il pas vrai que voilà un homme qui médit cruellement de vous ? - Non, dit-il, car je ne mérite pas les médisances dont il me charge. Il disait qu'il lui était avantageux de s'exposer à la censure des poètes comiques, parce que, si leurs critiques étaient fondées, c'était à lui à se corriger de ses défauts ; comme au contraire il ne devait pas s'embarrasser de ceux qu'ils pouvaient lui supposer. Une fois Xantippe, non contente de l'avoir accablé d'injures, lui jeta de l'eau sale sur le corps : J'ai bien cru, lui dit-il, qu'un si grand orage ne se passerait pas sans pluie. Alcibiade lui parlant de cette humeur insupportable de sa femme, Socrate lui dit: Je suis accoutumé à ces vacarmes comme on se fait à entendre le bruit d'une poulie ; [37] et vous qui parlez de ma femme, ne supportez-vous pas les cris de vos oies? - Oui, dit Alcibiade, mais elles me pondent des œufs et en font éclore des petits. - Et Xantippe, reprit Socrate, me donne des enfants. Un jour ses amis lui conseillaient de la frapper, pour lui avoir coupé son habit en plein marché : Quel conseil me donnez-vous là? dit Socrate. C'est donc pour rendre tout le monde témoin de nos querelles, et pour que vous-même nous excitiez et nous disiez : Courage, Socrate ! courage, Xantippe ! Il disait qu'il fallait tirer parti des méchantes femmes comme les écuyers font des chevaux ombrageux : que comme après en avoir dompté de difficiles ils viennent plus aisément à bout de ceux qui sont souples, de même, si lui savait vivre avec Xantippe, il aurait moins de peine à se faire au commerce des hommes.

Toutes ces maximes, qu'il proposait et qu'il confirmait par son exemple, furent cause que la pythonisse loua sa conduite, et rendit à Chéréphont cet oracle connu :

De tous les hommes, Socrate est le plus sage.

[38] Cet oracle excita la jalousie contre lui, comme si tous ceux qui avaient bonne opinion d'eux-mêmes étaient accusés par là de manquer de sagesse.
Platon, dans son Ménon, met Anytus au nombre des envieux de Socrate. Comme il ne pouvait souffrir que Socrate se moquât de lui, il indisposa d'abord Aristophane contre lui; ensuite il suborna Mélitus, qui l'accusa devant les juges d'être un impie et de corrompre la jeunesse.

Phavorin, dans son Histoire diverse, rapporte que Polyeucte plaida le procès. Hermippe dit que Polycrate, le sophiste, dressa la harangue; d'autres veulent que ce fut Anytus, mais que l'orateur Lycon prépara le tout.

[39] Au reste, Anthistène, dans la Succession des Philosophes, et Platon, dans son Apologie, nomment trois accusateurs de Socrate, Anytus, Lycon, et Mélite; le premier agissant pour les chefs du peuple et les magistrats, le second pour les orateurs, et le troisième pour les poètes, autant de classes de personnes qui avaient à se plaindre des censures de Socrate. Phavorin, au premier livre de ses Commentaires, dit que la harangue qu'on attribue à Polycrate contre ce philosophe est supposée, parce qu'il y est parlé des murs rebâtis par Conon, ce qui n'arriva que six ans après la mort de Socrate.

[40] Voici quels furent les chefs d'accusation qui furent attestés par serment; Phavorin dit qu'on les conserve encore aujourd'hui dans le temple de la mère des dieux :
Mélitus, fils de Mélitus de Lampsaque, charge Socrate, natif d'Alopèce, fils de Sophronisque, des crimes suivants : Il viole la sainteté des lois, en niant l'existence des dieux reconnus par la ville, et en en mettant de nouveaux à leur place. Il corrompt aussi la jeunesse. Il ne peut expier ces crimes que par la mort.
Lysias lui ayant récité une apologie qu'il avait faite pour lui : Mon ami , lui dit le philosophe, la pièce est bonne, mais elle ne me convient pas. En effet, le style en était plus propre à l'usage du barreau que sortable à la gravité d'un philosophe. [41] Lysias, surpris d'entendre en même temps louer et rejeter son apologie, le pria de s'expliquer. Il ne serait pas impossible, répondit-il, que des habits et des souliers fussent bien faits, quoiqu'ils ne pussent me servir.

Juste Tibérien dit, dans sa Généalogie, que, pendant qu'on plaidait la cause de Socrate, Platon monta à la tribune et dit ces paroles : « Athéniens, quoique je sois le plus jeune de tous ceux qui se sont présentés pour parler dans cette occasion...; » mais les juges se récrièrent là-dessus et lui imposèrent silence.
Socrate fut donc condamné à la pluralité de deux cent quatre-vingt-une voix ; mais comme les juges délibéraient pour savoir s'il fallait le condamner au supplice ou à une amende, il se taxa lui-même à vingt-cinq drachmes, [42] quoique Eubulide prétende qu'il promit d'en payer cent ; cependant voyant que les juges balançaient et n'étaient pas d'accord entre eux : « Vu les actions que j'ai faites, dit-il, je crois que la peine à laquelle il faut me condamner est de m'entretenir dans le Prytanée (05). »

A peine eut-il dit cela , que quatre-vingts nouvelles voix se joignirent à celles qui opinaient à la rigueur. Il fut jugé digne de mort, conduit en prison, et peu de jours après il but la ciguë. Avant ce moment il fit un discours élégant et solide, que Platon a rapporté dans son Phédon. Plusieurs croient qu'il composa même un hymne qui commence par ces mots :

Je vous salue, Apollon de Délos et toi Diane, enfants illustres.

Mais Dyonisodore prétend que cet hymne n'est point de lui. Il fit aussi une fable à l'imitation de celles d'Ésope, mais assez mal conçue ; elle commence de cette manière :

Esope recommanda au sénat de Corinthe de ne point juger la vertu par les avis du peuple.

[43] Telle fut la fin de Socrate ; mais les Athéniens en eurent bientôt tant de regret, qu'ils firent fermer les lieux où on s'exerçait à la lutte et aux jeux gymniques; ils exilèrent les ennemis de Socrate; et pour Mélitus, ils le condamnèrent à mort. Ils élevèrent à la mémoire de Socrate une statue d'airain qui fut faite par Lysippus, et la placèrent dans le lieu appelé Pompée. Les habitants d'Héraclée chassèrent Anytus de leur ville le même jour qu'il y était entré.
Au reste, ce n'est pas seulement envers Socrate que les Athéniens en ont mal agi ; ils ont maltraité plusieurs autres grands hommes; ils traitèrent Homère d'insensé, et le mirent à une amende de cinquante drachmes, comme le dit Héraclide ; ils accusèrent Tyrtée de folie, et condamnèrent Astydamas, le plus illustre imitateur d'Eschyle, à une amende de vingt pièces de cuivre : [44] aussi Euripide leur adressa-t-il ce reproche dans son Palamède, sur la mort de Socrate :

« Vous avez ravi la vie au plus grand des sages, à cette muse agréable qui n'affligeait personne. »

Voilà ce qui arriva à Socrate : Philochore date pourtant la mort d'Euripide avant celle de Socrate.

Apollodore, dans ses Chroniques, place la naissance du dernier sous l'archontat d'Apséphion à la quatrième année de la soixante-dix-septième olympiade, le sixième jour du mois phargélion (06), jour dans lequel les Athéniens avaient coutume de purifier leur ville, et auquel ceux de Délos disent que Diane naquit. Il mourut la première année de la quatre-vingt-quinzième olympiade, âgé de soixante et dix ans. Démétrius de Phalère semble en convenir, mais d'autres le disent mort dans la soixantième année de son âge. [45] Lui et Euripide furent tous deux disciples d'Anaxagore. Euripide naquit sous Callias, la première année de la soixante-quinzième olympiade.

Si je ne me trompe, Socrate a traité des choses naturelles: ce qui me donne lieu de le croire, c'est qu'il a parlé de la Providence, quoique Xénophon, qui le rapporte, dise qu'il s'est borné à ce qui regarde les mœurs. D'un autre côté, Platon, dans son apologie, en faisant mention d'Anaxagore et d'autres physiciens, avance des choses que Socrate combat, nonobstant qu'il lui attribue tout ce qu'il dit du sien. Aristote raconte qu'un certain mage étant venu de Syrie à Athènes, reprit Socrate sur différents sujets, et lui prédit qu'il aurait une fin tragique. J'ajoute ici l'épitaphe que j'ai faite sur la mort de notre philosophe :

Socrate, tu bois aujourd'hui le nectar à la taille des dieux; Apollon vante ta sagesse; et si Athènes méconnaît tes services, elle s'empoisonne elle-même avec la ciguë qu'elle le donne.

Aristote, au troisième livre de son Art poétique dit que Socrate eut, avec un nommé Antioloque de Lemnos et avec Antiphon, interprète des prodiges, quelque différend, comme eurent Pythagore avec Cydon et Ounatas; Homère et Hésiode, l'un avec Sagaris, l'autre avec Cécrops pendant leur vie, et tous les deux avec Xénophane de Colophon après leur mort; Pindare avec Amphimène de Cos ; Thalès avec Phérécyde ; Bias avec Salare de Priène; Pittacus avec Antiménide et Alcée; Anaxagore avec Sosibe , et Simonide avec Timocréon.

[47] Entre les sectateurs de Socrate, qui s'appelèrent socraticiens, les principaux furent Platon, Xénophon et Antisthèrie. Dans le nombre des dix, comme on les nomme, il y en eut quatre plus fameux que les autres : Eschine, Phédon, Euclide et Aristippe. Premièrement, nous parlerons de Xénophon, et renverrons Antisthène à la classe des philosophes cyniques; ensuite, nous traiterons des socraticiens et de Platon, chef des dix sectes, et instituteur de la première académie. C'est l'ordre que nous nous proposons de suivre dans la suite de cet ouvrage.

Au reste, il y a eu plusieurs autres Socrates : un historien qui a donné une description du pays d'Argos, un philosophe péripatéticien, de Bithynie, un épigrammatiste, et enfin un écrivain de Cos qui a composé un livre des surnoms des dieux.
 

(01) II était difficile d'aborder à l'île de Délos en nageant. De là est venu ce proverbe pour exprimer une chose difficile; il faisait allusion à l'obscurité d'Hippocrate. Adages d'Erasme, page 1379.
(02) C'est Delphes. (Note de Ménage.)
(03) L'un des trente tyrans.
(04) C'est un vers d'Homère. Phthie était la patrie d'Achille, qui, menaçant Ulysse de se retirer chez lui, se sert de ces mots : Dans trois jours j'arriverai à la fertile Phthie. Socrate voulait dire que la mort le ramènerait dans sa patrie. Note de Dacier sur les Dialogues de Platon, tome II, le Criton. )
(05) Édifice public à Athènes et dans d'autres villes de la Grèce, où les orphelins et ceux qui avaient rendu des services à la patrie étaient entretenus.
(06) Avril.

 

 

 

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1. Alain, Idées, introduction à la philosophie.

Le vrai Socrate, c'est d'abord un homme sans peur, et un homme content. Sans richesse, sans pouvoir, sans savoir, et content. Mais il y a bien plus en ce douteur. Comme le doute est déjà le signe d'une âme forte, et assurée de penser universellement, ainsi l'indifférence aux biens extérieurs et à l'opinion est le signe d'un grand parti bien avant toute preuve. Cette fermeté qui se tient au centre des discours est représentée dans le Gorgias, et au commencement de La République. Le plus puissant discours des hommes d'État exprime aussi leur illusion, si l'on peut dire, substantielle, c'est que la vertu est un rapport d'un homme aux autres hommes, un échange, un commerce, une harmonie enfin de la cité, une composition des actions et des réactions, un compromis entre les forces. Et quant à cette autre vertu, qui serait propre à un homme et à lui intérieure, elle apparaît comme quelque chose de sauvage et d'indomptable à ces hommes gouvernants, qui n'ont jamais gouverné que contre l'homme. La nature ici est excommuniée. Selon la nature, il n'y a d'autre vertu que la puissance. Et il faut remarquer que ce sentiment à double visage, qui est le secret de l'ambitieux, est aussi ce qui nourrit l'idée d'ordre, qui serait par elle-même assez froide. Or, Platon, de premier mouvement, a pensé d'abord et toujours selon ces idées ; il n'y a point de doute là-dessus. Aucune thèse n'est plus brillante, plus inspirée, plus souveraine que celle de Calliclès. Le Calliclès de Platon est l'éternel modèle de l'ambitieux. Mais puisqu'on voit que cette doctrine de la puissance a été étendue jusqu'au sacrilège par l'impétueuse pensée de Glaucon et d'Adimante, c'est une raison encore plus forte ; Platon se peint ici tel qu'il aurait pu être, tel qu'il a craint d'être. En revanche le Socrate qui dit non à ces choses est peint pieusement et fortement. Les raisons viendront ensuite, surtout dans La République, alors lumineuses, et telles que je les crois invincibles. Si elles sont toutes de Platon, ou si Socrate en pressentait plus d'une, c'est ce qu'on ne peut savoir ; ou plutôt on a des raisons de penser, car il y eut d'autres Socratiques que Platon, et notamment les Cyniques, que la doctrine propre à Socrate se traduisait ici par de sobres maximes sur le gouvernement de soi ou par des raisonnements courts du genre de ceux-ci : Celui qui n'est pas maître de lui-même n'est maître de rien ; ou : Qui ferait marché d'avoir à lui tous les biens, sous la condition d'être fou ? La meilleure raison de penser que cette doctrine intérieure ne s'est amplement développée qu'en Platon, c'est qu'en Platon elle

trouvait à vaincre son contraire, et son contraire fortement retranché. Toujours est-il que ce que Platon nous représente d'abord en Socrate, ce n'est pas un homme devenu sage par des raisons ; bien plutôt c'est le plus assuré des hommes avant toutes les raisons ; le plus assuré de ceci, c'est que l'homme qui attend et saisit l'occasion de manquer à la justice, quand il réussirait en tout, est au fond de lui-même bien malade, bien faible, et bien puni par cet intime esclavage. Qui voudrait être injuste ? Mais demandez plutôt qui voudrait être malade. On comprend ici tout le sens du « Connais-toi », maxime Delphique que Socrate jugea suffisante. D'où le célèbre axiome : « Nul n'est méchant

volontairement », qui paraît plus d'une fois dans les entretiens socratiques, qui résonne si juste en tout homme, mais qui aussi, développé par cette raison abstraite que tout homme veut le bien, et le mal toujours en vue du bien, devient aussitôt impénétrable. Ce serait assez si je faisais voir, en ces chapitres, comment Platon l'a tout à fait éclairé. Socrate a vécu, s'est conservé, et finalement est mort, se conservant encore, d'après cette idée que le méchant est un maladroit, ce que le mot dit si bien, méchant. Par cette même prudence, qui, disait-il, lui conseillait de faire retraite en combattant, au lieu de tourner le dos, Socrate n'enviait point le tyran, il le plaignait. Et remarquez comme cette

idée est vacillante en nous tous, quoiqu'elle ne veuille point mourir. Tout parle contre elle ; et, comme dit Socrate, on n'entend que cela. Or je crois que Platon vint à penser qu'on pouvait prouver ces affirmations incroyables de Socrate du jour où il connut que Socrate en était assuré ; et cela, comme il est de règle, ne parut tout à fait que par la mort que chacun connaît, et qu'heureusement il n'est pas utile de raconter. Dans le Phédon et dans le Criton apparaissent cette certitude retirée en elle-même, cette fermeté sans emportement, cette volonté d'obéir, et ce mépris aussi de l'obéissance, cet esprit enfin qui n'a pas obéi pour se sauver, et qui n'obéit que pour se perdre. Se perdre, se sauver, ces mots à partir de là eurent un sens nouveau. Socrate mort apparut tout entier. Platon n'était plus seulement lui-même, il portait en lui son contraire, et longues années s'entretint en secret avec ce contraire qui était plus lui que lui-même. Il est sans doute permis d'ajouter que, par l'âge, Platon finit par se retrouver quelquefois seul, et redevint politique selon sa nature, et par les

moyens ordinaires du pouvoir, quoique par d'autres principes. Les Lois sont le beau couchant de ce génie solaire ; et les aventures Siciliennes seraient, aux yeux de Socrate, cette punition et purification de Platon par lui-même qui acheva l’Immortel.

2. Portrait de Socrate par Merleau-Ponty (1908 - 1961)


"Le même principe le rend universel et singulier."


" …la philosophie mise en livres a cessé d'interpeller les hommes. Ce qu'il y a d'insolite et presque d'insupportable en elle s'est caché dans la vie décente des grands systèmes. Pour retrouver la fonction entière du philosophe, il faut se rappeler que même les philosophes-auteurs que nous lisons et que nous sommes n'ont jamais cessé de reconnaître pour patron un homme qui n'écrivait pas, qui n'enseignait pas, du moins dans des chaires d'État, qui s'adressait à ceux qu'il rencontrait dans la rue et qui a eu des difficultés avec l'opinion et avec les pouvoirs, il faut se rappeler Socrate.

La vie et la mort de Socrate sont l'histoire des rapports difficiles que la philosophe entretient, - quand il n'est pas protégé par l'immunité littéraire, - avec les dieux de la Cité, c'est-à-dire avec les autres hommes et avec l'absolu figé dont ils lui tendent l'image. Si le philosophe était un révolté, il choquerait moins. Car, enfin, chacun sait à part soi que le monde comme il va est inacceptable ; on aime bien que cela soit écrit, pour l'honneur de l'humanité, quitte à l'oublier quand on retourne aux affaires. La révolte donc ne déplaît pas. Avec Socrate, c'est autre chose. Il enseigne que la religion est vraie, et on l'a vu offrir des sacrifices aux dieux. Il enseigne qu'on doit obéir à la Cité, et lui obéit le premier jusqu'au bout. Ce qu'on lui reproche n'est pas tant ce qu'il fait, mais la manière, mais le motif. Il y a dans l'Apologie un mot qui explique tout, quand Socrate dit à ses juges : Athéniens, je crois comme aucun de ceux qui m'accusent. Parole d'oracle : il croit plus qu'eux, mais aussi il croit autrement qu'eux et dans un autre sens. La religion qu'il dit vraie, c'est celle où les dieux ne sont pas en lutte, où les présages restent ambigus, - puisque, enfin, dit le Socrate de Xénophon, ce sont les dieux, non les oiseaux, qui prévoient l'avenir, - où le divin ne se révèle, comme le démon de Socrate, que par une monition silencieuse et en rappelant l'homme à son ignorance. La religion est donc vraie, mais d'une vérité qu'elle ne sait pas elle-même, vraie comme Socrate la pense et non comme elle se pense. Et de même, quand il justifie la Cité, c'est pour des raisons siennes et non pour des raisons d'État. Il ne fuit pas, il paraît devant le tribunal. Mais il y a peu de respect dans les explications qu'il en donne. D'abord, dit-il, à mon âge, la fureur de vivre n'est pas de mise ; au surplus, on ne me supporterait pas mieux ailleurs ; enfin, j'ai toujours vécu ici. Reste le célèbre argument de l'autorité des lois. Mais il faudrait le regarder de près. Xénophon fait dire à Socrate : on peut obéir aux lois en souhaitant qu'elles changent, comme on sert à la guerre en souhaitant la paix. Ce n'est donc pas que les lois soient bonnes, mais c'est qu'elles l'ordre et qu'on a besoin de l'ordre pour le changer. Quand Socrate refuse de fuir, ce n'est pas qu'il reconnaisse le tribunal, c'est pour mieux le récuser. En fuyant, il deviendrait un ennemi d'Athènes, il rendrait la sentence vraie. En restant, il a gagné, qu'on l'acquitte ou qu'on le condamne, soit qu'il prouve sa philosophie en la faisant accepter par les juges, soit qu'il la prouve encore en acceptant la sentence. Aristote, soixante-treize ans plus tard, dira en s'exilant qu'il n'y a pas de raisons de permettre aux Athéniens un nouveau crime de lèse-philosophie. Socrate se fait une autre idée de la philosophie : elle n'est pas comme une idole dont il serait le gardien, et qu'il devrait mettre en lieu sûr, elle est dans son rapport vivant avec Athènes, dans sa présence absente,dans son obéissance sans respect. Socrate a une manière d'obéir qui est manière de résister,comme Aristote désobéit dans la bienséance et la dignité. Tout ce que fait Socrate est ordonné autour de ce principe secret que l'on s'irrite de ne pas saisir. Toujours coupable par excès ou par défaut, toujours plus simple et moins sommaire que les autres, plus docile et moins accommodant, il les met en état de malaise, il leur inflige cette offense impardonnable de les faire douter d'eux-mêmes. Dans la vie, à l'Assemblée du peuple, comme devant le tribunal, il est là, mais de telle manière que l'on ne peut rien sur lui. Pas d'éloquence, point de plaidoyer préparé, ce serait donner raison à la calomnie en entrant dans le jeu du respect. Mais pas non plus de défi, se serait oublier qu'en un sens les autres ne peuvent guère le juger autrement qu'ils font. La même philosophie l'oblige à comparaître devant les juges et le fait différent d'eux, la même liberté qui l'engage parmi eux le retranche de leur préjugés. Le même principe le rend universel et singulier. Il y a une part de lui-même par où il est parent d'eux tous, elle se nomme raison, et elle est invisible pour eux, elle est pour eux, comme disait Aristophane, nuées, vide, bavardage. Les commentateurs disent quelquefois : c'est un malentendu. Socrate croit à la religion et à la Cité en esprit et en vérité, - eux, ils y croient à la lettre. Ses juges et lui ne sont pas sur le même terrain. Que ne s'est-il mieux expliqué, on aurait bien vu qu'il ne cherchait pas de nouveaux dieux et qu'il ne négligeait pas ceux d'Athènes : il ne faisait que leur rendre un sens, il les interprétait. Le malheur est que cette opération n'est pas si innocente. C'est dans l'univers du philosophe qu'on sauve les dieux et les lois en les comprenant, et, pour aménager sur terre le terrain de la philosophie, il a fallu justement des philosophes comme Socrate. La religion interprétée, c'est, pour les autres, la religion supprimée, et l'accusation d'impiété, c'est le point de vue des autres sur lui. Il donne des raisons d'obéiraux lois, mais c'est déjà trop d'avoir des raisons d'obéir : aux raisons d'autres raisons s'opposent, et le respect s'en va. Ce qu'on attend de lui, c'est justement ce qu'il ne peut pas donner : l'assentiment à la chose même, et sans considérants. Lui, au contraire, paraît devant les juges, mais c'est pour leur expliquer ce que c'est que la Cité. Comme s'ils ne le savaient pas, comme s'ils n'étaient pas dans la Cité. Il ne plaide pas pour lui-même, il plaide la cause d'une cité qui accepterait la philosophie. Il renverse les rôles et le leur dit : ce n'est pas moi que je défends, c'est vous. En fin de compte, la Cité est en lui, et ils sont les ennemis des lois, c'est eux qui sont jugés et c'est lui qui juge. Renversement inévitable chez le philosophe, puisqu'il justifie l'extérieur par des valeurs qui viennent de l'intérieur.

Que faire si l'on ne peut ni plaider ni défier ? Parler de manière à faire transparaître la liberté dans les égards, délier la haine par le sourire, - leçon pour notre philosophie, qui a perdu le sourire avec son tragique. C'est ce qu'on appelle ironie. L'ironie de Socrate est une relation distante, mais vraie, avec autrui, elle exprime ce fait fondamental que chacun n'est que soi, inéluctablement, et cependant se reconnaît dans l'autre, elle essaie de délier l'un et l'autre pour la liberté. Comme dans la tragédie, les adversaires sont tous deux justifiés et l'ironie vraie use d'un double sens qui est fondé dans les choses. Il n'y a donc aucune suffisance, elle est ironie sur soi non moins que sur les autres. Elle est naïve, dit bien Hegel. L'ironie de Socrate n'est pas de dire moins pour frapper davantage en montrant de la force d'âme ou en laissant supposer quelque savoir ésotérique. " Chaque fois que je convaincs quelqu'un d'ignorance, dit mélancoliquement l'Apologie, les assistants s'imaginent que je sais tout ce qu'il ignore. " Il n'en sait pas plus qu'eux, il sait seulement qu'il n'y a pas de savoir absolu et que c'est par cette lacune que nous sommes ouverts à la vérité. Hegel oppose à cette bonne ironie l'ironie romantique qui est équivoque, rouerie, suffisance. Elle tient au pouvoir que nous avons en effet, si nous voulons, de donner n'importe quel sens à quoi que ce soit : elle fait les choses indifférentes, elle joue avec elles, elle permet tout. L'ironie de Socrate n'est pas cette frénésie. Ou du moins, s'il y a chez lui des traces de mauvaise ironie, c'est Socrate lui-même qui nous apprend à corriger Socrate. Quand il dit : je me fais détester, c'est la preuve que je dis vrai, il a tort suivant ses propres principes : tous les bons raisonnements offensent, mais tout ce qui offense n'est pas vrai. Quand il dit encore à ses juges : je ne cesserai pas de philosopher, quand je devrais mourir plusieurs fois, il les nargue, il tente leur cruauté. Il cède donc quelquefois au vertige de l'insolence et de la méchanceté, au sublime personnel et à l'esprit d'aristocratie. Il est vrai qu'on ne lui avait pas laissé d'autres ressources que lui-même. Comme le dit encore Hegel, il apparut " à l'époque de la décadence de la démocratie athénienne ; il s'évada de l'existant et s'enfuit en lui-même pour y chercher le juste et le bon ". Mais, enfin, c'est justement ce qu'il s'était interdit de faire, puisqu'il pensait qu'on ne peut être juste tout seul, qu'à l'être tout seul on cesse de l'être. Si vraiment c'est la Cité qu'il défend, il ne peut s'agir seulement d'une Cité en lui, il s'agit de cette Cité existante autour de lui. Les cinq cents hommes qui s'assemblèrent pour le juger n'étaient pas tous des importants ou des sots : il y en eut deux cent vingt et un pour l'innocenter et trente voix déplacées auraient sauvé Athènes du déshonneur. Il s'agissait aussi de tous ceux, après Socrate, qui courraient le même danger que lui. Libre peut-être d'appeler sur soi la colère des sots, de leur pardonner dans le mépris et de passer au delà de sa vie, il ne l'était pas d'absoudre par avance le mal que l'on ferait à d'autres et de passer au delà de leur vie. Il fallait donc donner au tribunal sa chance de comprendre. Tant que nous vivons avec les autres, aucun jugement de nous sur eux n'est possible qui nous excepte et les mette à distance. Le tout est vain, ou le tout est mal, comme d'ailleurs le tout est bien, qui s'en distingue à peine, n'appartiennent pas à la philosophie. "

M. MERLEAU-PONTY, Éloge de la philosophie,
Gallimard, Paris,1953, pp.48-57

3.  lecture de Hegel:

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Avec Socrate, au début de la guerre du Péloponnèse, le principe de l'intériorité, l'indépendance absolue de la pensée en soi, est parvenu à s'exprimer librement. n enseignait que l'homme devait trouver et reconnaître en lui-même ce qui est juste et bien et que par sa nature ce juste et ce bien est universel. Socrate est célèbre comme maître de morale ; mais bien plus, il a inventé la morale. Les Grecs ont eu de la moralité, mais les vertus, les devoirs moraux, voilà ce que voulait leur enseigner Socrate. L'homme moral n'est pas celui qui veut et qui fait le bien, ce n'est pas seulement l'homme innocent, mais celui qui a conscience de son action.
En appelant Sagesse la conviction qui détermine l'homme à agir, Socrate a attribué au sujet, à l'encontre de la patrie et de la coutume, la décision finale, se faisant ainsi oracle, au sens grec. Il disait qu'il avait en lui un "daimon" qui lui conseillait ce qu'il devait faire et qui lui révélait ce qui était utile à ses amis. Le monde intérieur de la subjectivité en paraissant a provoqué la rupture avec la réalité. Si Socrate lui-même, il est vrai, accomplissait encore ses devoirs de citoyen, la vraie patrie pour lui n'était pas cet État actuellement existant et la religion de celui-ci, mais le monde de la pensée. Alors fut soulevée la question de l'existence des dieux et de leur nature.
HEGEL

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