Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

textes sur l'éducation

Publié le 5 Juin 2012 par maryse.emel in education

La connaissance – « Des fleurs pour Algernon », Daniel Keyes

« Ce qui est étrange dans l’acquisition du savoir, c’est que plus j’avance, plus je me rends compte que je ne savais même pas que ce que je ne savais pas existait. Voici peu de temps, je pensais sottement que je pouvais tout apprendre – acquérir tout le savoir du monde.
Maintenant, j’espère seulement arriver à savoir que ce que je ne sais pas existe et en comprendre une miette. »

« J’ai souvent relu mes premiers comptes rendus et vu l’ignorance, la naïveté puérile, le cerveau peu intelligent qui, dans une pièce obscure, regardait, par le trou de la serrure, la lumière éblouissante du dehors. »

« Je suis au bord du précipice. Je le sens. Ils pensent tous que je me tue en travaillant à cette allure, mais ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que je vis à un sommet de clarté et de beauté dont j’ignorais jusque là l’existence. Chaque partie de moi-même est en parfaite harmonie avec ce travail. Je m’en imprègne par tous les pores pendant le jour; et la nuit – dans les instants qui précèdent ma chute dans le sommeil – les idées explosent dans ma tête comme un feu d’artifice.

Il n’y a pas plus grande joie que l’éclatement d’une solution à un problème.

Il est incroyable que cette énergie bouillonnante, cet enthousiasme qui anime tout ce que je fais, puisse m’être enlevé.
C’est comme si toutes les connaissances que j’ai absorbées au cours des derniers mois se combinaient pour me soulever vers un apogée de lumière et de compréhension. »

Texte: « Des fleurs pour Algernon », Daniel Keyes. Traduction Georges H. Gallet.

 

Ce livre permet de ressaisir les différents niveaux de la connaissance. Tout commence par le mimétisme et le désir d'être un animal rationnel...sans parvenir finalement à être un aimal raisonnable. La connaissance ne permet pas une totale autonomie.
Certes le personnage s'affranchit peu à peu de son ignorance et de ses certitudes infondées, mais il a le plus grand mal à devenir un être moral et un homme réellement maître de lui-même.
Au début tout va vite et on nous montre un peu comme Bergson que l'intelligence s'enracine dans la technique: c'est la scène où Charly manifeste ses compétences pour pétrir le pain. Cependant comme le montrera Bergson cette intelligence est spatiale et pauvre. Elle ne se déploie que dans la sphère de l'utile et la véritable intelligence saisit les liens, vise à comprendre.

Nous nous demandons quelle est la portion du monde matériel à laquelle notre intelligence est spécialement adaptée. Or, pour répondre à cette question, point n'est besoin d'opter pour un système de philosophie. Il suffit de se placer au point de vue du sens commun.
Partons donc de l'action, et posons en principe que l'intelligence vise d'abord à fabriquer. La fabrication s'exerce exclusivement sur la matière brute, en ce sens que, même si elle emploie des matériaux organisés, elle les traite en objets inertes, sans se préoccuper de la vie qui les a informés. De la matière brute elle-même elle ne retient guère que le solide : le reste se dérobe par sa fluidité même. Si donc l'intelligence tend à fabriquer, on peut prévoir que ce qu'il y a de fluide dans le réel lui échappera en partie, et que ce qu'il y a de proprement vital dans le vivant lui échappera tout à fait. Notre intelligence, telle qu'elle sort des mains de la nature, a pour objet principal le solide inorganisé.
[...] L'intelligence, à l'état naturel, vise un but pratiquement utile. Quand elle substitue au mouvement des immobilités juxtaposées, elle ne prétend pas reconstituer le mouvement tel qu'il est ; elle le remplace simplement par un équivalent pratique. Ce sont les philosophes qui se trompent quand ils transportent dans le domaine de la spéculation une méthode de penser qui est faite pour l'action. Mais nous nous proposons de revenir sur ce point. Bornons-nous à dire que le stable et l'immuable sont ce à quoi notre intelligence s'attache en vertu de sa disposition naturelle. Notre intelligence ne se représente clairement que l'immobilité.

Bergson, L'Évolution créatrice

 

il ne suffit donc pas d'en rester à l'intelligence technicienne ou à la recherche de l'utile pour être intelligent. L'intelligence a du mal avec le fluide écrit Bergson. Elle restitue souvent de façon mécanique le mouvement organique. L'intelligence est loin d'être simplement une succession de connaissances (ce qui risque fort d'être rigide et indigeste). Ele est vivante et  jamais achevée...

La nouvelle de Jorge Luis Borges, Funès ou la mémoire, présente un personnage incapable d’oublier quoi que ce soit. Son existence, ses pensées, ses perceptions sont parasitées en permanence par un jaillissement de souvenirs d’une précision inutile. Il devient incapable de vivre avec une telle mémoire, qu’il compare à un tas d’ordures, et s’enferme dans une pièce vide pour ne plus rien enregistrer.

ou encore ce long extrait de Valéry:

 

Comment ne pas s’abandonner à un être dont l’esprit paraissait transformer pour soi seul tout ce qui est, et qui opérait tout ce qui lui était proposé. Je devinais cet esprit maniant et mêlant, faisant varier, mettant en communication, et dans l’étendue du champ de sa connaissance, pouvant couper et dévier, éclairer, glacer ceci, chauffer cela, noyer, exhausser, nommer ce qui manque de nom, oublier ce qu’il a voulu, endormir ou colorer ceci et cela…

Je simplifie grossièrement des propriétés impénétrables. Je n’ose pas dire tout ce que mon objet me dit. La logique m’arrête.

Mais, en moi-même, toutes les fois que se pose le problème de Teste, apparaissent de curieuses formations.

Il y a des jours où je le retrouve très nettement. Il se représente à mon souvenir, à côté de moi. Je respire la fumée de nos cigares, je l’entends, je meméfie. Parfois, la lecture d’un journal me fait me heurter à sa pensée, quand un événement maintenant la justifie. Et je tente encore quelqu’une de ces expériences illusoires qui me délectaient à l’époque de nos soirées. C’est-à-dire que je me le figure faisant ce que je ne lui ai pas vu faire. Que devient M. Teste souffrant ? —  Amoureux, comment raisonne-t-il ? — Peut-il être triste ? — De quoi aurait-il peur ? — Qu’est-ce qui le ferait trembler ? — … Je cherchais. Je maintenais entière l’image de l’homme rigoureux, je tâchais de la faire répondre à mes questions… Elle s’altérait.

Il aime, il souffre, il s’ennuie. Tout le monde s’imite. Mais, au soupir, au gémissement élémentaire, je veux qu’il mêle les règles et les figures de tout son esprit.












 

Ce soir, il y a précisément deux ans et trois mois que j’étais avec lui au théâtre, dans une loge prêtée. J’y ai songé tout aujourd’hui.

Je le revois debout avec la colonne d’or de l’Opéra, ensemble.

Il ne regardait que la salle. Il aspirait la grande bouffée brûlante, au bord du trou. Il était rouge.

Une immense fille de cuivre nous séparait d’un groupe murmurant au delà de l’éblouissement. Au fond de la vapeur, brillait un morceau nu de femme, doux comme un caillou. Beaucoup d’éventails indépendants vivaient sur le monde sombre et clair, écumant jusqu’aux feux du haut. Mon regard épelait mille petites figures, tombait sur une tête triste, courait sur des bras, sur les gens, et enfin se brûlait.

Chacun était à sa place, libre d’un petit mouvement. Je goûtais le système de classification, la simplicité presque théorique de l’assemblée, l’ordre social. J’avais la sensation délicieuse que tout ce qui respirait dans ce cube, allait suivre ses lois, flamber de rires par grands cercles, s’émouvoir par plaques,ressentir par masses des choses intimes, — uniques, — des remuements secrets, s’élever à l’inavouable ! J’errais sur ces étages d’hommes, de ligne en ligne, par orbites, avec la fantaisie de joindre idéalement entre eux, tous ceux ayant la même maladie, ou la même théorie, ou le même vice… Une musique nous touchait tous, abondait, puis devenait toute petite.

Elle disparut. M. Teste murmurait : « On n’est beau, on n’est extraordinaire que pour les autres ! Ils sont mangés par les autres ! »

Le dernier mot sortit du silence que faisait l’orchestre. Teste respira.

Sa face enflammée où soufflaient la chaleur et la couleur, ses larges épaules, son être noir mordoré par les lumières, la forme de tout son bloc vêtu, étayé par la grosse colonne, me reprirent. Il ne perdait pas un atome de tout ce qui devenait sensible, à chaque instant dans cette grandeur rouge et or.

Je regardai ce crâne qui faisait connaissance avec les angles du chapiteau, cette main droite qui se rafraîchissait aux dorures, et, dans l’ombre de pourpre, les grands pieds. Des lointains de la salle, ses yeux vinrent vers moi ; sa bouche dit : « La discipline n’est pas mauvaise… C’est un petit commencement… »

Je ne savais répondre. Il dit, de sa voix basse et vite : « Qu’ils jouissent et obéissent ! »

Il fixa longuement un jeune homme placé en face de nous, puis une dame, puis tout un groupe dans les galeries supérieures, — qui débordait du balcon par cinq ou six visages brûlants, — et puis tout le monde, tout le théâtre, plein comme les cieux, ardent, fasciné par la scène que nous ne voyions pas. La stupidité de tous les autres nous révélait qu’il se passait n’importe quoi de sublime. Nous regardions se mourir le jour que faisaient toutes les figures dans la salle. Et quand il fut très bas, quand la lumière ne rayonna plus, il ne resta que la vaste phosphorescence de ces mille figures. J’éprouvais que ce crépuscule faisait tous ces êtres passifs. Leur attention et l’obscurité croissantes formaient un équilibre continu. J’étais moi-même attentif forcément,— à toute cette attention. 

M. Teste dit : « Le suprême les simplifie. Je parie qu’ils pensent tous, de plus en plus, vers la même chose. Ils seront égaux devant la crise ou limite commune. Du reste, la loi n’est pas si simple… puisqu’elle me néglige, — et — je suis ici. »

Il ajouta : « L’éclairage les tient. »

Je dis en riant : « Vous aussi ? »

Il répondit : « Vous, aussi. »

« — Quel dramaturge vous feriez ! lui dis-je, vous semblez surveiller quelque expérience créée aux confins de toutes les sciences ! Je voudrais voir un théâtre inspiré de vos méditations… »

Il dit : « Personne ne médite. »

L’applaudissement et la lumière complète nous chassèrent. Nous circulâmes, nous descendîmes. Les passants semblaient en liberté. M. Teste se plaignit légèrement de la fraîcheur de la nuit. Il fit allusion à d’anciennes douleurs.

Nous marchions, et il lui échappait des phrases presque incohérentes. Malgré mes efforts, je ne suivais ses paroles qu’à grand’peine, me bornant enfin à les retenir. L’incohérence d’un discours dépend de celui qui l’écoute. L’esprit me paraît ainsi fait qu’il ne peut être incohérent pour lui-même. Aussi me suis-je gardé de classer Teste parmi les fous. D’ailleurs, j’apercevais vaguement le lien de ses idées, je n’y remarquais aucune contradiction ; — et puis, j’aurais redouté une solution trop simple.

Nous allions dans les rues adoucies par la nuit, nous tournions à des angles, dans le vide, trouvant d’instinct notre voie, — plus large, plus étroite, plus large ; son pas militaire se soumettait le mien…

— « Pourtant, répondis-je, comment se soustraire à une musique si puissante ! Et pourquoi ? J’y trouve une ivresse particulière, dois-je la dédaigner ? J’y trouve l’illusion d’un travail immense, qui, tout à coup me deviendrait possible… Elle me donne des sensations abstraites, des figures délicieuses de tout ce que j’aime, — du changement, du mouvement, du mélange, du flux, de la transformation… Nierez-vous qu’il y ait des choses anesthésiques ? Des arbres qui saoulent, des hommes qui donnent de la force, des filles qui paralysent, des ciels qui coupent la parole ? »

M. Teste reprit assez haut :

— « Eh ! monsieur ! que m’importe le « talent » de vos arbres, — et des autres !… Je suis chez moi, je parle ma langue, je hais les choses extraordinaires. C’est le besoin des esprits faibles. Croyez-moi à la lettre : le génie est facile, la fortune est facile, la divinité est facile. Je veux dire simplement — que je sais comment cela se conçoit. C’est facile.

« Autrefois, — il y a bien vingt ans, — toute chose au-dessus de l’ordinaire accomplie par un autre homme, m’était une défaite personnelle. Dans le passé, je ne voyais qu’idées volées à moi ! Quelle bêtise !… Dire que notre propre image ne nous est pas indifférente ! Dans les combats imaginaires, nous la traitons trop bien ou trop mal !… »

Il toussa. Il se dit : « Que peut un homme ?… Que peut un homme !… » Il me dit : « Vous connaissez un homme sachant qu’il ne sait ce qu’il dit ! » 

Nous étions à sa porte. Il me pria de venir fumer un cigare chez lui.


Au haut de la maison, nous entrâmes dans un très petit appartement « garni ». Je ne vis pas un livre. Rien n’indiquait le travail traditionnel devant une table, sous une lampe, au milieu de papiers et de plumes. Dans la chambre verdâtre qui sentait la menthe, il n’y avait autour de la bougie que le morne mobilier abstrait, — le lit, la pendule, l’armoire à glace, deux fauteuils — comme des êtres de raison. Sur la cheminée, quelques journaux, une douzaine de cartes de visite couvertes de chiffres, et un flacon pharmaceutique. Je n’ai jamais eu plus fortement l’impression du quelconque. C’était le logis quelconque, analogue au point quelconque des théorèmes, — et peut-être aussi utile. Mon hôte existait dans l’intérieur le plus général. Je songeai aux heures qu’il faisait dans ce fauteuil. J’eus peur de l’infinie tristesse possible dans ce lieu pur et banal. J’ai vécu dans de telles chambres, je n’ai jamais pu les croire définitives, sans horreur.

M. Teste parla de l’argent. Je ne sais pas reproduire son éloquence spéciale : elle me semblait moins précise que d’ordinaire. La fatigue, le silence qui se fortifiait avec l’heure, les cigares amers, l’abandon nocturne semblaient l’atteindre. J’entends sa voix baissée et ralentie qui faisait danser la flamme de l’unique bougie brûlant entre nous, à mesure qu’il citait de très grands nombres, avec lassitude. Huit cent dix millions soixante-quinze mille cinq cent cinquante… J’écoutais cette musique inouïe sans suivre le calcul. Il me communiquait le tremblement de la Bourse, et les longues suites de noms de nombres me prenaient comme une poésie. Il rapprochait les événements, lés phénomènes industriels, le goût public et les passions, les chiffres encore, les uns des autres. Il disait : « L’or est comme l’esprit de la société. »

Tout à coup, il se tut. Il souffrit.

J’examinai de nouveau la chambre froide, la nullité du meuble, pour ne pas le regarder. Il prit sa fiole et but. Je me levai pour partir.

— « Restez encore, dit-il, vous ne vous ennuyez pas. Je vais me mettre au lit. Dans peu d’instants, je dormirai. Vous prendrez la bougie pour descendre. »

Il se dévêtit tranquillement. Son corps sec se baigna dans les draps et fît le mort. Ensuite il se tourna, et s’enfonça davantage dans le lit trop court.

Il me dit en souriant : « Je fais la planche. Je flotte !… Je sens un roulis imperceptible dessous, — un mouvement immense ? Je dors une heure ou deux tout au plus, moi qui adore la navigation de la nuit. Souvent je ne distingue plus ma pensée devant le sommeil. Je ne sais pas si j’ai dormi. Autrefois, en m’assoupissant, je pensais à tous ceux qui m’avaient fait plaisir, figures, choses, minutes. Je les faisais venir pour que la pensée fût aussi douce que possible, facile comme le lit… Je suis vieux. Je puis vous montrer que je me sens vieux… Rappelez-vous ! — Quand on est enfant on se découvre, on découvre lentement l’espace de son corps, on exprime la particularité de son corps par une série d’efforts, je suppose ? On se tord, et on se trouve ou on se retrouve, et on s’étonne ! on touche son talon, on saisit son pied droit avec sa main gauche, on obtient le pied froid dans la paume chaude !… Maintenant, je me sais par cœur. Le cœur aussi. Bah ! toute la terre est marquée, tous les pavillons couvrent tous les territoires… Reste mon lit. J’aime ce courant de sommeil et de linge : ce linge qui se tend et se plisse, ou se froisse, — qui descend sur moi comme du sable, quand je fais le mort, — qui se caille autour de moi dans le sommeil… C’est de la mécanique bien complexe. Dans le sens de la trame ou de la chaîne, une déformation très petite… Ah ! »

Il souffrit.

« Mais qu’avez-vous ? lui dis-je, je puis…

« J’ai, dit-il,… pas grand’chose. J’ai… un dixième de seconde qui se montre… Attendez… Il y a de ces instants où mon corps s’illumine… C’est très curieux. J’y vois tout à coup en moi… je distingue les profondeurs des couches de ma chair ; et je sens des zones de douleur, des anneaux, des pôles, des aigrettes de douleur. Voyez-vous ces figures vives ? cette géométrie de ma souffrance ? Il y a de ces éclairs qui ressemblent tout à fait à des idées. Ils font comprendre, — d’ici, jusque-là… Et pourtant ils me laissent incertain.Incertain n’est pas le mot… Quand cela va venir, je trouve en moi quelque chose de confus ou de diffus. Il se fait dans mon être des endroits… brumeux, il y a des étendues qui font leur apparition. Alors, je prends dans ma mémoire une question, un problème quelconque… Je m’y enfonce. Je compte des grains de sable… et, tant que je les vois… — Ma douleur grossissante me force à l’observer. J’y pense ! — je n’attends que mon cri,… et dès que je l’ai entendu — l’objet, le terrible objet, devenant plus petit, et encore plus petit, se dérobe à ma vue intérieure…

« Que peut un homme ? Je combats tout, — hors la souffrance de mon corps, au delà d’une certaine grandeur. C’est là, pourtant, que je devrais commencer. Car, souffrir, c’est donner à quelque chose une attention suprême, et je suis un peu l’homme de l’attention… Sachez que j’avais prévu la maladie future. J’avais songé avec précision à ce dont tout le monde est sûr. Je crois que cette vue sur une portion évidente de l’avenir, devrait faire partie de l’éducation. Oui, j’avais prévu ce qui commence maintenant. C’était, alors, une idée comme les autres. Ainsi, j’ai pu la suivre. »

Il devint calme.

Il se plia sur le côté, baissa les yeux ; et, au bout d’une minute, parlait de nouveau. Il commençait à se perdre. Sa voix n’était qu’un murmure dans l’oreiller. Sa main rougissante dormait déjà.



Il disait encore : « Je pense, et cela ne gêne rien. Je suis seul. Que la solitude est confortable ! Rien de doux ne me pèse… La même rêverie ici, que dans la cabine du navire, la même au café Lambert… Les bras d’une Berthe, s’ils prennent de l’importance, je suis volé, — comme par la douleur… Celui qui me parle, s’il ne prouve pas, — c’est un ennemi. J’aime mieux l’éclat du moindre fait qui se produit. Je suis étant, et me voyant ; me voyant me voir, et ainsi de suite… Pensons de tout près. Bah ! on s’endort sur n’importe quel sujet… Le sommeil continue n’importe quelle idée… »

Il ronflait doucement. Un peu plus doucement, je pris la bougie, je sortis à pas de loup. »

 

1896, La soirée avec Monsieur Teste
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Clovis Simard 08/10/2012 13:40

SANS LE DÉSIR LA VIE EST LONGUE ?