Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

travailler...

Publié le 18 Janvier 2011 par maryse.emel in travail

 
      Khalil Gibran Le Prophète

Alors un laboureur dit, Parle-nous du Travail.

Et il répondit, disant :

Vous travaillez afin de marcher au rythme la terre et de l'âme de la terre.

Car être oisif est devenir étranger aux saisons, et s'écarter de la procession de la vie, qui marche avec majesté et en une fière soumission vers l'infini.

Quand vous travaillez, vous êtes une flûte dont le cœur transforme en musique le chuchotement des heures.

Qui parmi vous voudrait être un roseau muet et silencieux, alors que le monde entier chante à l'unisson ?

On vous a toujours dit que le travail est une malédiction et que le labeur est une malchance.

Mais je vous le dis, quand vous travaillez, vous accomplissez une part du rêve le plus ancien de la terre, qui vous fut assignée lorsque ce rêve naquit.

Et en vous gardant proche du travail, vous êtes dans le véritable amour de la vie.

Et aimer la vie par le labeur est devenir intime avec le plus profond secret de la vie.

Mais si dans votre souffrance, vous considérez la naissance comme une affliction, et le poids de la chair comme une malédiction inscrite sur votre front, alors je réponds que rien d'autre que la sueur de votre front peut laver ce qui y est inscrit.

On vous a dit aussi que la vie est obscurité, et dans votre lassitude vous répétez ce que disent les las.

Et je vous dis que la vie est en effet obscure sauf là où il y a élan,

Et tout élan est aveugle sauf là où il y a la connaissance.

Et toute connaissance est vaine sauf là où il y a le travail,

Et tout travail est futile sauf là où il y a l'amour ;

Et quand vous travaillez avec amour vous attachez votre être à votre être, et vous aux autres, et vous à Dieu.

Et que veut dire travailler avec amour ?

C'est tisser une étoffe avec un fil tiré de votre cœur, comme si votre bien-aimé devait porter cette étoffe.

C'est bâtir une maison avec affection, comme si votre bien-aimé devait résider dans cette maison.

C'est semer le grain avec tendresse, et récolter la moisson dans la joie, comme si votre bien-aimé devait en manger le fruit.

C'est insuffler dans toutes les choses que vous fabriquez l'essence de votre esprit.

Et savoir que tous les morts vénérables se tiennent près de vous et regardent.

Je vous ai souvent entendu dire, comme si vous parliez dans votre sommeil, "Celui qui travaille le marbre, et dévoile dans la pierre la forme de son âme, est plus noble que celui qui laboure la terre.

Et celui qui s'empare de l'arc-en-ciel pour l'étendre sur une toile à l'image d'un homme, vaut plus que celui qui fabrique des sandales pour nos pieds."

Mais je dis, non en mon sommeil, mais dans le plein éveil du milieu du jour, que le vent ne parle pas avec plus de tendresse au chêne géant qu'au moindre des brins de l'herbe ;

Et que seul est grand celui qui, par son propre amour, métamorphose la voix du vent en un chant plus doux.

Le travail est l'amour rendu visible.

Et si vous ne pouvez travailler avec amour mais seulement avec dégoût, il vaut mieux quitter votre travail et vous asseoir à la porte du temple et recevoir l'aumône de ceux qui travaillent dans la joie.

Car si vous faites le pain avec indifférence, vous faites un pain amer qui n'apaise qu'à moitié la faim de l'homme.

Et si vous pressez le raisin de mauvaise grâce, votre rancune distille un poison dans le vin.

Et si vous chantez comme les anges, mais n'aimez pas le chant, vous voilez aux oreilles de l'homme les voix du jour et les voix de la nuit

 

transformer la nature et soi même..tel est le but du travail

 

le travail permet de modifier la nature, de lui donner une forme qu'elle n'a pas..

quatre causes sont à l'oeuvre..

selon Aristote,  Métaphysique, en A, 3, 983 a

qu’ est-ce qui fait que tel sujet acquiert telle forme, que l’airain devient statue ?

  • la cause matérielle de quoi la chose est faite : l’airain
  • la cause formelle : idée de la statue dans l’esprit du sculpteur
  • la cause motrice : le sculpteur
  • la cause finale : état final ou achevé en vue duquel l’être en puissance est devenu être en acte : forme de la statue

Marx reprendra ces quatre causes pour définir le travail:

Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature. L’homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle de puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement afin de s’assimiler des matières en leur donnant forme utile à sa vie. En même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. Nous ne nous arrêterons pas à cet état primordial du travail où il n’a pas encore dépouillé son mode purement instinctif. Notre point de départ c’est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté. Et cette subordination n’est pas momentanée. L’œuvre exige pendant toute sa durée, outre l’effort des organes qui agissent, une attention soutenue, laquelle ne peut elle-même résulter que d’une tension constante de la volonté. Elle l’exige d’autant plus que, par son objet et son mode d’exécution, le travail entraîne moins le travailleur, qu’il se fait moins sentir à lui comme le libre jeu de ses forces corporelles et intellectuelles ; en un mot, qu’il est moins attrayant. Voici les éléments simples dans lesquels le procès de travail se décompose : 1°) activité personnelle de l’homme, ou travail proprement dit ; 2°) objet sur lequel le travail agit ; 3°) moyen par lequel il agit. [...] Dans le procès de travail l’activité de l’homme effectue donc à l’aide des moyens de travail une modification voulue de son objet. Le procès s’éteint dans le produit, c’est-à-dire dans une valeur d’usage, une matière naturelle assimilée aux besoins humains par un changement de forme. Le travail, en se combinant avec son objet, s’est matérialisé et la matière est travaillée. Ce qui était du mouvement chez le travailleur apparaît maintenant dans le produit comme une propriété en repos. L’ouvrier a tissé et le produit est un tissu. Si l’on considère l’ensemble de ce mouvement au point de vue de son résultat, du produit, alors tous les deux, moyen et objet de travail, se présentent comme moyens de production, et le travail lui-même comme travail productif. (Karl Marx, Le Capital, livre I, troisième section, chapitre 7, traduction de Joseph Roy, Editions Sociales, 1976, pp. 136-138)

 

Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté. Et cette subordination n’est pas momentanée. L’œuvre exige pendant toute sa durée, outre l’effort des organes qui agissent, une attention soutenue, laquelle ne peut elle-même résulter que d’une tension constante de la volonté. Elle l’exige d’autant plus que, par son objet et son mode d’exécution, le travail entraîne moins le travailleur, qu’il se fait moins sentir à lui comme le libre jeu de ses forces corporelles et intellectuelles ; en un mot, qu’il est moins attrayant..

dans ce passage Marx prolonge l"analyse d'Aristote

 

    Ainsi se perdait en niaiseries le plus précieux temps de mon enfance, avant qu'on eût décidé de ma destination. Après de longues délibérations pour suivre mes dispositions naturelles, on prit enfin le parti pour lequel j'en avais le moins, et l'on me mit chez M. Masseron, greffier de la ville, pour apprendre sous lui, comme disait M. Bernard, l'utile métier de grapignan. Ce surnom me déplaisait souverainement; l'espoir de gagner force écus par une voie ignoble flattait peu mon humeur hautaine; l'occupation me paraissait ennuyeuse, insupportable; l'assiduité, l'assujettissement, achevèrent de m'en rebuter, et je n'entrais jamais au greffe qu'avec une horreur qui croissait de jour en jour. M. Masseron, de son côté, peu content de moi, me traitait avec mépris, me reprochant sans cesse mon engourdissement, ma bêtise, me répétant tous les jours que mon oncle l'avait assuré que je savais, que je savais tandis que dans le vrai je ne savais rien; qu'il lui avait promis un joli garçon, et qu'il ne le lui avait donné qu'un âne. Enfin je fus renvoyé du greffe ignominieusement pour mon ineptie, et il fut prononcé par les clercs de M. Masseron que je n'étais bon qu'à mener la lime.
    Ma vocation ainsi déterminée, je fus mis en apprentissage, non toutefois chez un horloger, mais chez un graveur. Les dédains du greffier m'avaient extrêmement humilié et j'obéis sans murmure. Mon maître, appelé M. Ducommun, était un jeune homme rustre et violent, qui vint à bout, en très peu de temps, de ternir tout l'éclat de mon enfance, d'abrutir mon caractère aimant et vif, et de me réduire, par l'esprit ainsi que par la fortune, à mon véritable état d'apprenti. Mon latin, mes antiquités, mon histoire, tout fut pour longtemps oublié; je ne me souvenais pas même qu'il y eût eu des Romains au monde. Mon père, quand je l'allais voir, ne trouvait plus en moi son idole, je n'étais plus pour les dames le galant Jean-Jacques, et je sentais si bien moi-même que M. et Mlle Lambercier n'auraient plus reconnu en moi leur élève que j'eus honte de me représenter à eux, et ne les ai plus revus depuis lors. Les goûts les plus vils, la plus basse polissonnerie, succédèrent à mes aimables amusements, sans m'en laisser même la moindre idée. Il faut que, malgré l'éducation la plus honnête, j'eusse un grand penchant à dégénérer; car cela se fit très rapidement, sans la moindre peine, et jamais César si précoce ne devint si promptement Laridon.
    Le métier ne me déplaisait pas en lui-même: j'avais un goût vif pour le dessin, le jeu du burin m'amusait assez, et, comme le talent du graveur pour l'horlogerie est très borné, j'avais l'espoir d'en atteindre la perfection. J'y serais parvenu peut-être si la brutalité de mon maître et la gêne excessive ne m'avaient rebuté du travail. Je lui dérobais mon temps pour l'employer en occupations du même genre, mais qui avaient pour moi l'attrait de la liberté. Je gravais des espèces de médailles pour nous servir, à moi et à mes camarades, d'ordre de chevalerie. Mon maître me surprit à ce travail de contrebande, et me roua de coups, disant que je m'exerçais à faire de la fausse monnaie, parce que nos médailles avaient les armes de la République. Je puis bien jurer que je n'avais nulle idée de la fausse monnaie, et très peu de la véritable. Je savais mieux comment se faisaient les as romains que nos pièces de trois sols.
    La tyrannie de mon maître finit par me rendre insupportable le travail que j'aurais aimé, et par me donner des vices que j'aurais haïs, tels que le mensonge, la fainéantise, le vol. Rien ne m'a mieux appris la différence qu'il y a de la dépendance filiale à l'esclavage servile, que le souvenir des changements que produisit en moi cette époque. Naturellement timide et honteux, je n'eus jamais plus d'éloignement pour aucun défaut que pour l'effronterie. Mais j'avais joui d'une liberté honnête, qui seulement s'était restreinte jusque-là par degrés, et s'évanouit enfin tout à fait. J'étais hardi chez mon père, libre chez M. Lambercier, discret chez mon oncle; je devins craintif chez mon maître, et dès lors je fus un enfant perdu. Accoutumé à une égalité parfaite avec mes supérieurs dans la manière de vivre, à ne pas connaître un plaisir qui ne fût à ma portée, à ne pas voir un mets dont je n'eusse ma part, à n'avoir pas un désir que je ne témoignasse, à mettre enfin tous les mouvements de mon coeur sur mes lèvres: qu'on juge de ce que je dus devenir dans une maison où je n'osais pas ouvrir la bouche, où il fallait sortir de table au tiers du repas, et de la chambre aussitôt que je n'y avais rien à faire, où, sans cesse enchaîné à mon travail, je ne voyais qu'objets de jouissance pour d'autres et de privations pour moi seul; où l'image de la liberté du maître et des compagnons augmentait le poids de mon assujettissement; où dans les disputes sur ce que je savais le mieux, je n'osais ouvrir la bouche; où tout enfin ce que je voyais devenait pour mon coeur un objet de convoitise, uniquement parce que j'étais privé de tout.
    Adieu l'aisance, la gaieté, les mots heureux qui jadis souvent dans mes fautes m'avaient fait échapper au châtiment. Je ne puis me rappeler sans rire qu'un soir, chez mon père, étant condamné pour quelque espièglerie à m'aller coucher sans souper, et passant par la cuisine avec mon triste morceau de pain, je vis et flairai le rôti tournant à la broche. On était autour du feu; il fallut en passant saluer tout le monde. Quand la ronde fut faite, lorgnant du coin de l'oeil ce rôti qui avait si bonne mine et qui sentait si bon, je ne pus m'abstenir de lui faire aussi la révérence, et de lui dire d'un ton piteux: Adieu, rôti. Cette saillie de naïveté parut si plaisante, qu'on me fit rester à souper. Peut-être eût-elle eu le même bonheur chez mon maître, mais il est sûr qu'elle ne m'y serait pas venue, ou que je n'aurais jamais osé m'y livrer.
    Voilà comment j'appris à convoiter en silence, à me cacher, à dissimuler, à mentir, et à dérober enfin, fantaisie qui jusqu'alors ne m'était pas venue, et dont je n'ai pu depuis lors bien me guérir. La convoitise et l'impuissance mènent toujours là. Voilà pourquoi tous les laquais sont fripons, et pourquoi tous les apprentis doivent l'être; mais dans un état égal et tranquille, où tout ce qu'ils voient est à leur portée, ces derniers perdent en grandissant ce honteux penchant. N'ayant pas eu le même avantage, je n'en ai pu tirer le même profit.
    Ce sont presque toujours de bons sentiments mal dirigés qui font faire aux enfants le premier pas vers le mal. Malgré les privations et les tentations continuelles, j'avais demeuré plus d'un an chez mon maître sans pouvoir me résoudre à rien prendre, pas même des choses à manger. Mon premier vol fut une affaire de complaisance; mais il ouvrit la porte à d'autres qui n'avaient pas une si louable fin.

Rousseau Les Confessions, I

 

travailler...

Travailler plus …………….pour gagner quoi ?

Question d’actualité certes………..

Mais vielle question philosophique ; Le travail est-il châtiment divin, sortie du paradis……..ou entrée dans l’humain, l’imprévisible ?

L’homme a perdu le paradis ; c’était peut-être sa chance.

Il n’était pas fait pour l’inaction.

Mythe de La Genèse

L'Éternel Dieu prit l'homme, et le plaça dans le jardin d'Éden pour le cultiver et pour le garder.

2.16

L'Éternel Dieu donna cet ordre à l'homme: Tu pourras manger de tous les arbres du jardin;

2.17

mais tu ne mangeras pas de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras.

2.18

L'Éternel Dieu dit: Il n'est pas bon que l'homme soit seul; je lui ferai une aide semblable à lui.

2.19

L'Éternel Dieu forma de la terre tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel, et il les fit venir vers l'homme, pour voir comment il les appellerait, et afin que tout être vivant portât le nom que lui donnerait l'homme.

2.20

Et l'homme donna des noms à tout le bétail, aux oiseaux du ciel et à tous les animaux des champs; mais, pour l'homme, il ne trouva point d'aide semblable à lui.

2.21

Alors l'Éternel Dieu fit tomber un profond sommeil sur l'homme, qui s'endormit; il prit une de ses côtes, et referma la chair à sa place.

2.22

L'Éternel Dieu forma une femme de la côte qu'il avait prise de l'homme, et il l'amena vers l'homme.

2.23

Et l'homme dit: Voici cette fois celle qui est os de mes os et chair de ma chair! on l'appellera femme, parce qu'elle a été prise de l'homme.

2.24

C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme, et ils deviendront une seule chair.

2.25

L'homme et sa femme étaient tous deux nus, et ils n'en avaient point honte.

Genèse 3

3.1

Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs, que l'Éternel Dieu avait faits. Il dit à la femme: Dieu a-t-il réellement dit: Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin?

3.2

La femme répondit au serpent: Nous mangeons du fruit des arbres du jardin.

3.3

Mais quant au fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit: Vous n'en mangerez point et vous n'y toucherez point, de peur que vous ne mouriez.

3.4

Alors le serpent dit à la femme: Vous ne mourrez point;

3.5

mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront, et que vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal.

3.6

La femme vit que l'arbre était bon à manger et agréable à la vue, et qu'il était précieux pour ouvrir l'intelligence; elle prit de son fruit, et en mangea; elle en donna aussi à son mari, qui était auprès d'elle, et il en mangea.

3.7

Les yeux de l'un et de l'autre s'ouvrirent, ils connurent qu'ils étaient nus, et ayant cousu des feuilles de figuier, ils s'en firent des ceintures.

3.8

Alors ils entendirent la voix de l'Éternel Dieu, qui parcourait le jardin vers le soir, et l'homme et sa femme se cachèrent loin de la face de l'Éternel Dieu, au milieu des arbres du jardin.

3.9

Mais l'Éternel Dieu appela l'homme, et lui dit: Où es-tu?

3.10

Il répondit: J'ai entendu ta voix dans le jardin, et j'ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché.

3.11

Et l'Éternel Dieu dit: Qui t'a appris que tu es nu? Est-ce que tu as mangé de l'arbre dont je t'avais défendu de manger?

3.12

L'homme répondit: La femme que tu as mise auprès de moi m'a donné de l'arbre, et j'en ai mangé.

3.13

Et l'Éternel Dieu dit à la femme: Pourquoi as-tu fait cela? La femme répondit: Le serpent m'a séduite, et j'en ai mangé.

3.14

L'Éternel Dieu dit au serpent: Puisque tu as fait cela, tu seras maudit entre tout le bétail et entre tous les animaux des champs, tu marcheras sur ton ventre, et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie.

3.15

Je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité: celle-ci t'écrasera la tête, et tu lui blesseras le talon.

3.16

Il dit à la femme: J'augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur, et tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi.

3.17

Il dit à l'homme: Puisque tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé de l'arbre au sujet duquel je t'avais donné cet ordre: Tu n'en mangeras point! le sol sera maudit à cause de toi. C'est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie,

3.18

il te produira des épines et des ronces, et tu mangeras de l'herbe des champs.

3.19

C'est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu'à ce que tu retournes dans la terre, d'où tu as été pris; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière.

3.20

Adam donna à sa femme le nom d'Eve: car elle a été la mère de tous les vivants.

3.21

L'Éternel Dieu fit à Adam et à sa femme des habits de peau, et il les en revêtit.

3.22

L'Éternel Dieu dit: Voici, l'homme est devenu comme l'un de nous, pour la connaissance du bien et du mal. Empêchons-le maintenant d'avancer sa main, de prendre de l'arbre de vie, d'en manger, et de vivre éternellement.

3.23

Et l'Éternel Dieu le chassa du jardin d'Éden, pour qu'il cultivât la terre, d'où il avait été pris.

3.24

C'est ainsi qu'il chassa Adam; et il mit à l'orient du jardin d'Éden les chérubins qui agitent une épée flamboyante, pour garder le chemin de la vie.

4.1

Le travail c’est le monde de la production, de la transformation de la nature.

Il y a effort et tension de la volonté , déploiement de la réflexion et de l’imagination.

Agir et produire, voilà ce qui caractérise l’homme.

Cela ouvre à une réflexion sur le temps.

LETTRES DE SÉNÈQUE, À LUCILIUS

LETTRE I

Sur l'emploi du temps

Suis ton plan, cher Lucilius ; reprends possession de toi-même : le temps qui jusqu’ici t’était ravi, ou dérobé, ou que tu laissais perdre, recueille et ménage-le. Persuade-toi que la chose a lieu comme je te l’écris : il est des heures qu’on nous enlève par force, d’autres par surprise, d’autres coulent de nos mains. Or la plus honteuse perte est celle qui vient de négligence et, si tu y prends garde, la plus grande part de la vie se passe à mal faire, une grande à ne rien faire, le tout à faire autre chose que ce qu’on devrait. Montre-moi un homme qui mette au temps le moindre prix, qui sache ce que vaut un jour, qui comprenne que chaque jour il meurt en détail ! Car c’est notre erreur de ne voir la mort que devant nous : en grande partie déjà on l’a laissée derrière ; tout l’espace franchi est à elle.

Persiste donc, ami, à faire ce que tu me mandes : sois complètement maître de toutes tes heures. Tu dépendras moins de demain si tu t’assures bien d’aujourd’hui. Tandis qu’on l’ajourne, la vie passe. Cher Lucilius, tout le reste est d’emprunt, le temps seul est notre bien. C’est la seule chose, fugitive et glissante, dont la nature nous livre la propriété ; et nous en dépossède qui veut. Mais telle est la folie humaine : le don le plus mince et le plus futile dont la perte au moins se répare, on veut bien se croire obligé pour l’avoir obtenu ; et nul ne se juge redevable du temps qu’on lui donne, de ce seul trésor que la meilleure volonté ne peut rendre.

Tu demanderas peut-être comment je fais, moi qui t’adresse ces beaux préceptes. Je l’avouerai franchement : je fais comme un homme de grand luxe, mais qui a de l’ordre ; je tiens note de ma dépense. Je ne puis me flatter de ne rien perdre ; mais ce que je perds, et le pourquoi et le comment, je puis le dire, je puis rendre compte de ma gêne. Puis il m’arrive comme à la plupart des gens ruinés sans que ce soit leur faute : chacun les excuse, personne ne les aide. Mais quoi ! je n’estime point pauvre l’homme qui, si peu qu’il lui demeure, est content. Pourtant j’aime mieux te voir veiller sur ton bien, et le moment est bon pour commencer. Comme l’ont en effet jugé nos pères : ménager le fond du vase, c’est s’y prendre tard. Car la partie qui reste la dernière est non seulement la moindre, mais la pire.

Le travail ne se réduit pas au labeur ou à la satisfaction des besoins

Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l'homme et la nature. L'homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d'une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement, afin de s'assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu'il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. Nous ne nous arrêterons pas à cet état primordial du travail, où il n'a pas encore dépouillé son mode purement instinctif. Notre point de départ c'est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l'homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l'abeille confond par la structure de ses cellules de cire l'habileté de plus d'un architecte. Mais ce qui distingue dès l'abord le plus mauvais architecte de l'abeille la plus experte, c'est qu'il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans sa ruche. Le résultat auquel le travail aboutit, préexiste idéalement dans l'imagination du travailleur. Ce n'est pas qu'il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d'action, et auquel il doit subordonner sa volonté. Et cette subordination n'est pas momentanée. L'oeuvre exige pendant toute sa durée, outre l'effort des organes qui agissent, une attention soutenue, laquelle ne peut elle-même résulter que d'une tension constante de la volonté. Elle l'exige d'autant plus que, par son objet et son mode d'exécution, le travail entraîne moins le travailleur, qu'il se fait moins sentir à lui, comme le libre jeu de ses forces corporelles et intellectuelles ; en un mot qu'il est moins attrayant.

Karl Heinrich MARX (1818-1883)

Quelques textes de Simone Weil

« Travail : le pacte originel de l’homme avec la nature, de l’âme avec son corps. » (OC, VI-1, P.105)



« Le travail physique constitue un contact spécifique avec la beauté du monde, et même, dans les meilleurs moments, un contact d’une plénitude telle que nul équivalent ne peut se trouver ailleurs. L’artiste, le savant, le penseur, le contemplatif doivent pour admirer réellement l’univers percer cette pellicule d’irréalité qui le voile et en fait presque pour tous les moments de leur vie, un rêve ou un décor de théâtre. Ils le doivent, mais le plus souvent ne le peuvent pas. Celui qui a les membres rompus par l’effort d’une journée de travail, c’est-à-dire d’une journée où il a été soumis à la matière, porte dans sa chair comme une épine la réalité de l’univers. La difficulté pour lui est de regarder et d’aimer ; s’il y arrive, il aime le réel. » (AD5, 161)

« La fonction spirituelle du travail physique est la contemplation des choses, la contemplation de la nature. » (OC, VI-3, 399).

« Nulle poésie concernant le peuple n’est authentique si la fatigue n’y est pas, et la faim et la soif issues de la fatigue. » (OC, VI-2, 63)


Le travail physique comme obéissance

« Le travail physique consenti est, après la mort consentie, la forme la plus parfaite de la vertu d’obéissance. » (E2, 372)

« Travailler - si l’on est épuisé, c’est devenir soumis au temps comme à la matière ; La pensée est contrainte de passer d’un instant à l’instant suivant sans s’accrocher au passé et à l’avenir. C’est là obéir.» (PG5, 204-205)

« Celui qui doit travailler tous les jours sent dans son corps que le temps est inexorable. Travailler. Éprouver le temps et l’espace. » (OC, VI-2, 63)


Équilibre apparent entre le vouloir humain et la nécessité

« La nécessité est une ennemie pour l’homme tant qu’il pense à la première personne. A vrai dire il a avec elle les trois espèces de rapports qu’il a avec les hommes. Par la rêverie ou par l’exercice de la puissance sociale elle semble son esclave. Dans les contrariétés, les privations, les peines, les souffrances, mais surtout dans le malheur elle apparaît comme un maître absolu et brutal. Dans l’action méthodique il y a un point d’équilibre où la nécessité, par son caractère conditionnel, présente à la fois à l’homme des obstacles et des moyens par rapport aux fins partielles qu’il poursuit, et où il y a une espèce d’égalité entre le vouloir d’un homme et la nécessité universelle. Ce point d’équilibre est aux rapports de l’homme avec le monde ce qu’est la justice naturelle aux rapports entre les hommes (...). » (IPC, 144)

« L’équilibre entre le vouloir humain et la nécessité dans l’action méthodique est seulement une image ; si on le prend pour la réalité, c’est un mensonge. Notamment, ce que l’homme prend pour des fins ce sont simplement des moyens. La fatigue force à s’apercevoir de l’illusion. Dans l’état de fatigue intense, l’homme cesse d’adhérer à sa propre action et même à son propre vouloir ; il se perçoit comme une chose qui en pousse d’autres parce qu’elle est elle-même poussée par une contrainte. Effectivement la volonté humaine, quoiqu’un certain sentiment de choix y soit irréductiblement attaché, est simplement un phénomène parmi tous ceux qui sont soumis à la nécessité. La preuve est qu’elle comporte des limites. L’infini seul est hors de l’empire de la nécessité. » (IPC, 145)


Les indispensables

HESIODE

Les Travaux et les Jours

Paris : Les Belles-Lettres, 1928.

Traduction P. Mazon.

Texte de référence du VIIIe siècle av. J.-C. Parce que les dieux ont caché ce qui fait vivre les hommes, Hésiode, s'adressant notamment à Persès, l'exhorte à travailler plutôt qu'à ne rien faire ou à se plaindre du destin. C'est que la route est plane qui conduit à la misère, celle du mérite est sinueuse et laborieuse.

PLATON

La République

Paris : GF Flammarion, 2002.

Traduction Georges Leroux.

Le livre II, en particulier, où la question de la division et de la spécialisation du travail est mise en relation avec l'organisation de la cité, et le livre X, où sont exposées les caractéristiques du travail technique et poétique.

ARISTOTE

Les Politiques

Livre I, chapitres III, IV, V et VI

Paris : GF Flammarion, 1990 et 1993.

Traduction Pierre Pellegrin.

Texte essentiel si l'on veut comprendre, d'une part, l'organisation sociale et économique de la cité grecque, d'autre part, le mépris que cette civilisation parvenait à porter au travail, assimilé à la servitude et confié aux esclaves.

SMITH Adam

Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations

Paris : GF Flammarion, 1991.

Traduction Germain Garnier, revue par Adolphe Blanqui.

Dans les premiers chapitres du livre I sont notamment étudiés les principaux mécanismes de l'organisation et de la division du travail, principes fondateurs de l'abondance de richesses des nations modernes.

MARX Karl

Les Manuscrits de 1844

Paris : Éditions sociales, 1962.

Traduction de E. Bottigelli.

Ces textes de « jeunesse » constituent un moment clé tant dans la production marxienne que dans l'histoire de l'analyse du concept d'aliénation. Celle-ci y est centralement rattachée au travail, et celui-ci dénoncé comme mortifère.

Le Capital

Livre I

Paris : Flammarion, 1985. (Collection Champs).

Traduction J. Roy.

Dans cette œuvre majeure sont analysés les principaux concepts et mécanismes du travail prolétarien dans leurs relations complexes aux processus de l'exploitation capitaliste.

NIETZSCHE Friedrich

Le Gai Savoir

Paris : GF Flammarion, 1997.

Traduction P. Wotling.

Le célèbre § 42 oppose le travail commun comme simple outil de subsistance à celui, beaucoup plus rare, de ceux qui préféreraient périr que de consentir à des travaux forcés.

Textes contemporains

DEJOURS Christophe

Travail, usure mentale. De la psychopathologie à la psychodynamique du travail

Nouvelle édition 2000, augmentée. Paris : Bayard

Comment le travail peut-il modifier le sujet de l'intérieur ? Quelles défenses et quelles stratégies adopte celui-ci, parfois même à son détriment ? Jusqu'à quel point ces attitudes tendent-elles à se développer et même à se banaliser un peu partout, et dans tous les secteurs ? Telles sont les questions que traite ce livre qui a marqué la naissance de la psychodynamique du travail.

GODARD Philippe

Contre le travail des enfants

Desmaret, 2001. (Collection Comportement).

Qu'ils vivent dans un pays riche ou dans un pays pauvre, les enfants sont les premières victimes de notre société marchande. Les règles économiques font d'eux, d'un côté du globe, des esclaves au travail soustraits aux jeux et à l'école, de l'autre, de super-consommateurs de produits fabriqués de plus en plus souvent par les premiers.

GRAFFIN Laurence (dir.)

Le Travail en questions

Paris : Éditions Mille et une nuits, 1999.

À partir de dix films réalisés pour La Cinquième sur la mutation du travail, Laurence Graffin a été rédactrice en chef d'un « grand petit » ouvrage collectif composé de dix petits livres auxquels ont contribué de nombreux auteurs, spécialistes du travail dans différents domaines, qui tentent de répondre à une série de questions d'actualité (Faut il encore un diplôme ? Peut-on maîtriser le temps ?...) et de questions de portée plus générale (Faut-il croire au travail ? Que sera le travail demain ?...).

MEDA Dominique

Le Travail, une valeur en voie de disparition

Paris : Flammarion, 1998. (Collection Champs).

Un livre qui a défrayé la chronique à la fin du XXe siècle sur la question du travail, considéré comme une valeur « enchantée » qui exerce sur nous un charme et une fascination toute magique où puisent les idéologies qui visent à nous asservir lors même qu'elles prétendent nous éduquer à l'autonomie et à la responsabilité. Toute notre conception du travail et de son rôle central dans notre société doit donc être repensée.

PIALOUX Michel

« Le vieil ouvrier et la nouvelle usine »

in La Misère du monde

Paris : Seuil, 1993.

Sous la direction de Pierre Bourdieu.

Sur la base d'une interview d'ouvriers d'une usine Peugeot dans les années quatre-vingt, Bourdieu fait ressortir le désarroi de ceux qui ne se retrouvent plus dans l'exercice de leur profession tant, sous les effets des bouleversements historico-politiques, elle s'est éloignée d'une de ses finalités initiales qui était d'être en plus d'un gagne-pain une condition de l'épanouissement et de la reconnaissance sociale et humaine.

SCHWARTZ Yves

Le Paradigme ergologique, ou un métier de philosophe

Toulouse : Octares, 2000.

Un ouvrage très ouvert qui aborde de façon plurielle et efficacement transversale aussi bien les problèmes du temps de travail que ceux du pouvoir ou de l'éthique. Le concept de travail est amplement discuté à partir des diverses perspectives ergonomique, juridique, sociale et économique.

VEBLEN Thorstein

Théorie de la classe de loisir

Paris : Gallimard, 1979.

Thèse célèbre qui met en évidence les limites de la conception ascétique de l'organisation sociale du travail, et annonce un avenir qui fera une grande part à la société du temps libre et des loisirs.


Commenter cet article