Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

vérité selon Protagoras

Publié le 29 Septembre 2011 par maryse.emel in la vérité

L’Etranger venu d’Elée n’a-t-il pas reconnu plus haut devant Théétète, son interlocuteur, que le sophiste ressemble au philosophe comme le loup, l’animal le plus sauvage, ressemble au chien, l’animal le plus apprivoisé (231 a) ? Cela dit, dans ces dernières lignes du Sophiste, le sophiste est distingué de l’orateur populaire, et cette distinction est contraire à la définition du Gorgias. N’accordons cependant pas trop d’importance à ces fluctuations du vocabulaire : rhéteurs et sophistes sont des maîtres de parole qui exercent tous deux leur art en ces lieux où le pouvoir est en jeu, qu’il soit celui du législateur ou celui du juge. Le philosophe se distingue de l’un comme de l’autre en ce qu’il n’entre pas en lice pour la conquête du pouvoir politique, repousse l’art de persuader qui sait démontrer le vrai comme le faux, et se consacre à la science, qui s’en tient au vrai.
            Telle est du moins la leçon traditionnelle : au discours séduisant et fallacieux (légitimé par la seule vraisemblance) du second, le philosophe oppose un discours démonstratif et véritable. Pourtant, la position platonicienne est infiniment plus nuancée et complexe. Si Hippias, dans l’
Hippias majeur, est présenté comme un personnage plutôt ridicule, vaniteux, satisfait de lui-même et quêtant toujours les applaudissements, Gorgias dans le dialogue qui porte son nom se présente quant à lui plutôt modestement (il se dit orateur, rhêtor, et, il est vrai, se glorifie d’être un bon orateur : 449 a) comme un simple technicien de la parole persuasive, c’est-à-dire comme un maître du combat oratoire, à l’égal du pédotribe qui enseigne à l’adolescent l’art du pugilat, du pancrace ou de l’escrime (456d). Hippias prétendait tout savoir et se flattait de ses connaissances encyclopédiques ; Gorgias reconnaît que son art peut favoriser le bien comme le mal, et qu’il doit donc être subordonné à un art supérieur, qu’il ne prétend pas savoir, et qui serait la science du juste et de l’injuste. Aussi Socrate ménage-t-il Gorgias dans le dialogue qui porte le nom du grand sophiste, et porte l’essentiel de ses critiques non sur le maître, mais sur ses élèves : Polos tout d’abord, qui s’empare de l’arme rhétorique et la met au service de l’intérêt personnel, préférant le triomphe de l’injustice au martyre du juste que le tyran persécute. Pourtant, Polos à son tour devra s’incliner devant Socrate, n’allant pas jusqu’au bout de sa pensée et demeurant trop grec pour dissocier sans contradiction le beau et le bon, que le greckalokagathos cimente en un unique substantif. Il n’en va pas de même avec Calliclès, la figure la plus inquiétante de la dramaturgie platonicienne : après avoir affirmé la supériorité absolue, légitimé par le droit de nature, du fort sur le faible et avoir revendiqué pour lui-même une volonté de pouvoir que rien ne saurait limiter, le jeune loup refuse le jeu du dialogue socratique, s’emmure dans un silence hostile, et contraint Socrate à prononcer seul le blâme de l’injuste et l’éloge du juste. Impuissance terrible de la parole philosophique confrontée à la misologie du tyran. Ainsi, la critique socratique porte moins sur le maître – Gorgias lui-même – que sur les élèves, moins sur le père que sur les enfants. Il faut comprendre que le ver était dans le fruit, et que si Gorgias, l’instituteur de la sophistique entend mettre son art au service du bien et du juste, de la cité et de ses lois, ses descendants ne s’encombrent plus de scrupules : la rhétorique n’étant par elle-même qu’une technique indifférente aux fins auxquelles on l’aliène, il était fatal que tôt ou tard le tyran confisque cette arme à son seul profit, se réservant pour lui-même le monopole de la parole, réduisant ses sujets au silence et censurant tout ce qui peut ressembler à une critique, ou à une ironie. Et si nous considérons maintenant le troisième des dialogues consacré à un grand sophiste, le Protagoras, on constate que Platon parle avec révérence de ce personnage (moins révérencieusement il est vrai de la cour qui l’accompagne) et qu’il met dans sa bouche, à l’inverse de Gorgias qui parle très modérément et d’Hippias qui tient des propos plutôt ridicules, un discours magnifique en lequel il faut voir ce qu’on peut nommer « le discours de la méthode sophistique ». Dans le Théétète, après avoir durement critiqué la thèse présentée par le jeune Théétète selon laquelle la science est sensation, thèse explicitement rapportée à la doctrine de Protagoras selon laquelle « l’homme est la mesure de toutes choses, des choses qui sont, qu’elles sont, des choses qui ne sont pas, qu’elles ne sont pas », Socrate croit bon de modérer sa critique et prononce une longue apologie de Protagoras, défendant avec éloquence la pensée du grand sophiste (166 a – 168 c). Socrate va même jusqu’à imaginer que la critique qu’il a faite de la doctrine de Protagoras ne tiendrait pas si le sophiste venait à sortir de la tombe pour se défendre lui-même : « S’il venait, tout d’un coup, ici même, à surgir de terre jusqu’aux épaules, il relèverait bien des sottises par moi proférées, probablement, et par ton adhésion confirmées, et se renfoncerait pour s’enfuir au plus vite » (171 d). De même que la noblesse de Gorgias se déprave dans la succession de ses élèves Polos, puis Calliclès, de même il semble que l’histoire de la sophistique, depuis sa fondation par Protagoras, soit un long déclin. Hippias, caricaturé de façon plutôt burlesque, naît sans doute en 443 et meurt en 343, donc centenaire. Il appartient à la troisième génération des sophistes, qui ont vécu à la fois sur le Vème et le IVème siècles. Gorgias naît entre 485 et 480 et meurt vers 380, lui aussi plus que centenaire. Il précède donc Hippias d’environ deux générations. Quant à Protagoras, il est le père de la sophistique et naît à Abdère vers 492 et meurt vers 420, dans un naufrage au large des côtes de Sicile : un procès, qui l’accusait d’impiété, l’avait en effet chassé d’Athènes. Ainsi, de même qu’en régressant de Calliclès à Polos et de Polos à Gorgias on épure la sophistique de ce qu’elle pouvait avoir d’odieux et on lui rend la noblesse qui est la sienne, de même en remontant d’Hippias à Gorgias et de Gorgias à Protagoras, on revient aux sources de la sophistique et on se met en mesure d’en apprécier la grandeur. Relisons donc le mythe que Platon attribue au père de la sophistique dans le dialogue qui porte son nom : il est le mythe fondateur de l’idée même de rhétorique, bien éloigné des caricatures auxquelles on réduit trop rapidement le portrait fait par Platon du sophiste.

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« De même, en ce qui concerne l’éducation, il faut faire passer les hommes d’un état à un état meilleur ; mais, tandis que le médecin le fait par des remèdes, le sophiste le fait par des discours.

Procédé analogique qui n’est pas innocent. Le principe du meilleur est ce qui gouverne les choix de Protagoras…le meilleur ce n’est pas le Bien. Un relatif, à défaut d’un absolu.

Cependant, le souci de Protagoras est d'abord celui d'un démocrate. Il enseigne la vertu a des fins politiques..dans ce texte Platon lui accorde une certaine noblesse. Protagoras est un homme qui croit en ses principes et engagements.

Ce sont ses élèves qui desserviront la sophistique. ainsi, même si Protagoras a une tendance à recourir à des arguments d'autorité, la suite du texte lui attribue des arguments rationnels afin de fonder et justifier sa thèse d'une vérité relative. 

 Jamais en effet on n’est parvenu à faire qu’un homme qui avait des opinions fausses ait ensuite des opinions vraies, puisqu'il n’est pas possible d’avoir des opinions sur ce qui n’est pas, ni d’autres impressions que celles que l’on éprouve, et celles-ci sont toujours vraies.

il y a ici deux arguments rationnels qui vont fonder la position de Protagoras: le premier est un argument logique de non-contradiction: ce qui est ne peut pas en même temps ne pas être.

le faux c'est ce qui n'est pas...donc une opinion fausse serait une opinion qui n'est pas, elle se détruirait en tant qu'opinion.

le second argument relève d'une position philosophique à savoir que nos sens sont à l'origine de nos connaissances...et que les impressions de nos sens ne peuvent être que vraies.

Mais je crois que, lorsqu’un homme, par une mauvaise disposition d’âme, a des opinions en conformité avec cette disposition, en changeant cette disposition contre une bonne, on lui fait avoir des opinions différentes, conformes à sa disposition nouvelle, opinions que certains, par ignorance, qualifient de vraies. Moi, je conviens que les unes sont meilleures que les autres, mais plus vraies, non pas.

Ce passage insiste sur la notion de disposition. il y aurait ainsi une sorte de nature humaine que le sophiste aurait identifié et sur laquelle il jouerait de ses discours afin de la modifier. On voit ici les limites de l'éducation du sophiste et les risques de manipulation possible. Bien sûr ce n'est pas de Protagoras dont il s'agit, mais de ses élèves plus soucieux de leur pouvoir que de leur éthique. En effet se pose la question de savoir ce qu'est le critère du meilleur dont il ne cesse de parler. Sur ce critère il reste muet. On notera toutefois le "moi je" qui montre une subjectivité radicale et sous-entend ainsi que le critère du meilleur semble être la subjectivité de celui qui le pose.

. Et quant aux sages, mon cher Socrate, je suis loin de les comparer aux grenouilles : quand ils ont affaire au corps, je les appelle médecins ; aux plantes, laboureurs. J’affirme en effet que les laboureurs remplacent [167c] dans les plantes, quand ils en trouvent de malades, les sensations mauvaises par des sensations bonnes, saines [et vraies], et que les orateurs sages et bons font en sorte que les bonnes choses paraissent justes aux Etats, au lieu des mauvaises. A la vérité, ce qui paraît juste et honnête à chaque cité est tel pour elle, tant qu’elle en juge ainsi ; seulement le sage, chaque fois que les choses sont mauvaises pour les citoyens, y substitue des choses qui sont et leur paraissent bonnes.

Afin de se faire comprendre, Protagoras recourt à les comparaisons. N'est pas sage qui veut. Il faut avoir des compétences, un savoir faire... Protagoras défend une rationalité des moyens à défaut d'être clair sur la rationalité des fins. Sa première comparaison prend appui sur le corps et le médecin. Si un corps est malade il lui faut donc être soigné. De la même façon, l'orateur est présenté comme le médecin de la Cité. Arrêtons-nous quelques instants sur ces comparaisons. L'orateur est vu comme un médecin, la Cité comme un corps. Métaphore organique qui voit dans la Cité un tout où les parties sont solidaires les unes des autres. Le médecin ou le laboureur sont là pour réparer le corps malade : dans le texte il est écrit qu'ils "remplacent" la mauvaise sensation par une meilleure. Ils modifient donc l'état du corps et de malade le corps devient sain. Quand il s'agit du corps politique il en va de même. Il faut donc être en mesure de bien diagnostiquer l'état du corps afin de réussir l'intervention. Cependant quel est le critère de la bonne santé du corps? Le texte est clair : l'orateur se soumet à "ce qui paraît juste et honnête à chaque Cité". Il n'est donc pas là pour promouvoir une idée vraie sur la justice mais pour s'adapter aux valeurs en place. Les sophistes sont donc au service de l'opinion majoritaire, techniciens du vivre ensemble et non pas des philosophes en quête d'un savoir vrai sur la justice et le bien. Il ressort du texte que la justice n'a qu'une valeur relative et variable. Au monde de l'être Protagoras préfère celui du paraître.

 

Pour la même raison, le sophiste capable de diriger ainsi ses élèves est sage  et mérite un salaire considérable quand leur éducation est terminée.

« C’est en ce sens qu’il y a des gens plus sages les uns que les autres, sans que personne ait des opinions fausses, et toi, que tu le veuilles ou non, il faut te résigner à être la mesure des choses ; car ces considérations te prouvent que ce principe reste debout. 



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