Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

Diderot, Hegel: maître et serviteur

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Diderot, Hegel: maître et serviteur

Diderot

Jacques le Fataliste.

A l'opposé de Sganarelle.

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Quand Molière produisit Don Juan, en 1665, les normes religieuses et morales étaient très fermement établies, et personne ne se risquait à les contester ouvertement. La pièce a donc fait scandale. Y évolue un homme affranchi de tous les tabous, et, face à ce maître, un brave garçon élevé dans le respect des principes traditionnels. Pourtant, le valet, Sganarelle, n'a jamais songé à trahir ses devoirs de domestique fidèle, malgré tous les sujets d'indignation que lui donnait Don Juan.

Un siècle plus tard, à partir de 1763, Diderot publie Jacques le Fataliste. Dans cet interminable récit à tiroirs, l'histoire commencée s'interrompt sans cesse pour laisser s'ouvrir un intermède, lui-même traversé par des événements imprévus, qui s'éparpillent en rebondissements multiples et font perdre le fil de la narration. Les héros que Diderot lance sur des routes incertaines, vers un lieu encore plus incertain, sont un serviteur et son maître. Et leur situation a ceci d'amusant, qu'elle se trouve en quelque sorte inversée par rapport à celle des héros de Molière. L'esprit fort est le valet, c'est lui qui fait l'éducation d'un maître éberlué.

Le valet s'appelle Jacques, on nous apprend assez vite que, fils d'une famille nombreuse de paysans pauvres, il a servi dans l'armée, puis a travaillé dans une quantité de maisons avant de rencontrer le maître dont il est le valet depuis dix ans.
Sur lui, les renseignements ne manquent pas, et nous avons même, au second tiers du livre, une sorte de portrait: "Il se conduisait à peu près comme vous et moi. Il remerciait son bienfaiteur pour qu'il lui fît encore du bien. Il se mettait en colère contre l'homme injuste... Souvent, il était inconséquent... Il était prudent avec le plus grand mépris pour la prudence... Du reste, bon homme, franc, honnête, brave, attaché, fidèle, très têtu, encore pl
us bavard..."

Et son maître?

Vous m'annoncez le maître et aussitôt, vous me parlez de son valet!

Comment s'appelle ce maître? Quelles qualités a-t-il? Quel est son statut social? Qu'a-t-il fait dans la vie? Quels sont ses projets?
C'est, à l'évidence, un fils de famille fortunée, qui a ses entrées partout. Mais Diderot ne prend pas la peine de lui donner un nom, ni de nous le présenter, comme il le fait pour son domestique!
Ce maître anonyme est donc si insignifiant?
Il est vrai qu'il a du mal à remplir sa vie. Ses trois grandes occupations sont sa montre, qu'il consulte sans cesse, sa tabatière, dont il prise souvent, et Jacques, dont les récits lui sont indispensables. Son voyage, dont le but, ou plutôt le prétexte, apparaît dans les dernières pages du roman, manifeste le vide de son existence, c'est en quelque sorte un divertissement, au sens pascalien, qu
i lui fait oublier combien il s'ennuie.

Il s'ennuie et il est ennuyeux parce qu'il réfléchit peu, garde des préjugés et n'a guère que des opinions communes. Le plus souvent, il répète ce qu'on lui a dit, ou il ne dit rien (ce qui est une forme de sagesse parfois, mais pas ici.). D'un caractère mou et paresseux, il montre peu d'esprit d'initiative. Devant le danger, il s'effraie facilement, et, dans les difficultés, il passe plus de temps à se plaindre qu'à élaborer des solutions.

Le vrai maître n'est donc pas celui que l'on croit. L'un est le "dominus", l'autre, le "magister" et très vite, le "magister" l'emporte.

Même histoire dans The servant de Losey, mais en plus cruel

Un majordome se rend dans la nouvelle et somptueuse demeure londonienne d’un jeune aristocrate afin d’y être engagé. La séquence d’introduction de « The Servant », le film de Joseph Losey, permet de mettre en avant certaines qualités dans la mise en scène d’une situation : les cadrages, l’orchestration des déplacements des personnages et de la caméra, ainsi que le jeu des contrastes permettent en effet d’annoncer le rapport de force qui va s’établir entre le domestique et son maître.

La dialectique du maître et de l’esclave (texte de Hegel)


Le maître est la conscience qui est pour soi, et non plus seulement le concept de cette conscience. Mais c’est une conscience étant pour soi, qui est maintenant en relation avec soi-même par la médiation d’une autre conscience, d’une conscience à l’essence de laquelle il appartient d’être synthétisée avec l’être indépendant ou la choséité en général. Le maître se rapporte à ces deux moments, à une chose comme telle, l’objet du désir, et à une conscience à laquelle la choséité est l’essentiel. Le maître est : 1) comme concept de la conscience de soi, rapport immédiat de l’être-pour-soi, mais en même temps il est : 2) comme médiation ou comme être-pour-soi, qui est pour soi seulement par l’intermédiaire d’un Autre et qui, ainsi, se rapporte : a) immédiatement aux deux moments, b) médiatement à l’esclave par l’intermédiaire de l’être indépendant ; car c’est là ce qui lie l’esclave, c’est là sa chaîne dont celui-ci ne peut s’abstraire dans le combat ; et c’est pourquoi il se montra dépendant, ayant son indépendance dans la choséité. Mais le maître est la puissance qui domine cet être, car il montra dans le combat que cet être valait seulement pour lui comme une chose négative ; le maître étant cette puissance qui domine cet être. Pareillement, le maître se rapporte médiatement à la chose par l’intermédiaire de l’esclave ; l’esclave comme conscience de soi en général, se comporte négativement à l’égard de la chose et la supprime ; mais elle est en même temps indépendante pour lui, il ne peut donc par son acte de nier venir à bout de la chose et l’anéantir ; l’esclave la transforme donc par son travail. Inversement, par cette médiation le rapport immédiat devient pour le maître la pure négation de cette même chose ou la jouissance ; ce qui n’est pas exécuté par le désir est exécuté par la jouissance du maître ; en finir avec la chose ; mais le maître, qui a interposé l’esclave entre la chose et lui, se relie ainsi à la dépendance de la chose, et purement en jouit. Il abandonne le côté de l’indépendance de la chose à l’eclave, qui l’élabore.
G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l’esprit (1806-1807), t.1, trad. J.
Hyppolite, éd. Aubier Montaigne, 1941, pp. 161-162.

Notes:
Etre pour soi: être conscient de soi .Choséité: réalité des choses non conscientes, le monde des choses matérielles.Médiation: élément intermédiaire Etre synthétisé : etre dépassé et englobé, acquérir ainsi une réalité objective, reconnue.