Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

Rousseau: Fête et théâtre

Publié par maryse.emel in Rousseau Second Discours, égalité

Rousseau: Fête et théâtre

Cinquième partie : Lettre VII La Nouvelle Héloïse

La fête des vendanges ou le sentiment de l'égalité

Depuis un mois les chaleurs de l'automne apprêtaient d'heureuses vendanges ; les premières gelées en ont amené l'ouverture ; le pampre grillé, laissant la grappe à découvert, étale aux yeux les dons du père Lyée, et semble inviter les mortels à s'en emparer. Toutes les vignes chargées de ce fruit bienfaisant que le ciel offre aux infortunés pour leur faire oublier leur misère ; le bruit des tonneaux, des cuves, les lègrefass qu'on relie de toutes parts, le chant des vendangeuses dont ces coteaux retentissent ; la marche continuelle de ceux qui portent la vendange au pressoir ; le rauque son des instruments rustiques qui les anime au travail ; l'aimable et touchant tableau d'une allégresse générale qui semble en ce moment étendu sur la face de la terre; enfin le voile de brouillard que le soleil élève au matin, comme une toile de théâtre pour découvrir à l'oeil un si charmant spectacle : tout conspire à lui donner un air de fête ; et cette fête n'en devient que plus belle à la réflexion, quand on songe qu'elle est la seule où les hommes aient su joindre l'agréable à l'utile.

Vous ne sauriez concevoir avec quel zèle, avec quelle gaieté tout cela se fait. On chante, on rit toute la journée, et le travail n'en va que mieux. Tout vit dans la plus grande familiarité ; tout le monde est égal, et personne ne s'oublie. Les dames sont sans airs, les paysannes sont décentes, les hommes badins et non grossiers. C'est à qui trouvera les meilleures chansons, à qui fera les meilleurs contes, à qui dira les meilleurs traits. L'union même engendre les fôlatres querelles ; et l'on ne s'agace mutuellement que pour montrer combien on est sûr les uns des autres. On ne revient point ensuite faire chez soi les messieurs ; on passe aux vignes toute la journée : Julie y a fait une loge où l'on va se chauffer quand on a froid, et dans laquelle on se réfugie en cas de pluie. On dîne avec les paysans et à leur heure, aussi bien qu'on travaille avec eux. On mange avec appétit leur soupe un peu grossière, mais bonne, saine, et chargée d'excellents légumes. On ne ricane point orgueilleusement de leur air gauche et de leurs compliments rustauds ; pour les mettre à leur aise, on s'y prête sans affectation. Ces complaisances ne leur échappent pas, ils y sont sensibles ; et voyant qu'on veut bien sortir pour eux de sa place, ils s'en tiennent d'autant plus volontiers dans la leur...

Le soir, on revient gaiement tous ensemble. On nourrit et loge les ouvriers tout le temps de la vendange ; et même le dimanche, après le prêche du soir, on se rassemble avec eux et l'on danse jusqu'au souper... Ces saturnales sont bien plus agréables et plus sages que celles des Romains. Le renversement qu'ils affectaient était trop vain pour instruire le maître ni l'esclave ; mais la douce égalité qui règne ici rétablit l'ordre de la nature, forme une instruction pour les uns, une consolation pour les autres, et un lien d'amitié pour tous.

Le lieu d'assemblée est une salle à l'antique avec une grande cheminée où l'on fait bon feu...Le souper est servi sur deux longues tables. Le luxe et l'appareil des festins n'y sont pas, mais l'abondance et la joie y sont. Tout le monde se met à table, maîtres, journaliers, domestiques ; chacun se lève indifféremment pour servir, sans exclusion, sans préférence, et le service se fait toujours avec grâce et avec plaisir. On boit à discrétion ; la liberté n'a point d'autres bornes que l'honnêteté. La présence de maîtres si respectés contient tout le monde, et n'empêche pas qu'on ne soit à son aise et gai. Que s'il arrive à quelqu'un de s'oublier, on ne trouble point la fête par des réprimandes ; mais il est congédié sans rémission dès le lendemain...

Après le souper on veille encore une heure ou deux en teillant du chanvre ; chacun dit sa chanson tour à tour...Quand l'heure de la retraite approche, Mme de Wolmar dit : A l'instant chacun prend son paquet de chenevottes, signe honorable de son travail ; on les porte en triomphe au milieu de la cour, on les rassemble en tas, on en fait un trophée ; on y met le feu ; mais n'a pas cet honneur qui veut ; Julie l'adjuge en présentant le flambeau à celui ou celle qui a fait ce soir-là le plus d'ouvrage ; fût-ce elle-même, elle se l'attribue sans façon. L'auguste cérémonie est accompagnée d'acclamations et de battements de mains. Les chenevottes font un feu clair et brillant qui s'élève jusqu'aux nues, un vrai feu de joie, autour duquel on saute, on rit. Ensuite on offre à boire à toute l'assemblée : chacun boit à la santé du vainqueur, et va se coucher content d'une journée passée dans le travail, la gaieté, l'innocence, et qu'on ne serait pas fâché de recommencer le lendemain, le surlendemain, et toute la vie.

Pour Rousseau la démocratie est un modèle inaccessible:

- la forme du gouvernement dépend du pays

- la démocratie ce n'est pas la "représentation" (d'où la critique du théâtre). Seul le gouvernement exécutif est "représentation" mais cest le peuple(différent de la foule,soumise à ses affects) qui déclare la loi. Cette loi émanant de la volonté, elle est l'émanation de ma liberté, je m'y oblige et cette obligation est la liberté qui découle de mon obéissance à la loi.

- Il faut forcer les hommes à la liberté

C'est par sa critique de la "représentation théâtrale" que Rousseau précise ce qu'il doit en être de la démocratie.

Tout d'abord, représentation a plusieurs sens:

  • la représentation comme dénégation, c'est lorsque par e x la représentattion politique est négation du peuple.
  • La représentation (Vorstellung): l'idée représente une réalité, ce qui renvoie à une dissociation sujet/objet
  • La représentation théâtrale (Darstellung): rend sensible des concepts

Rousseau dissocie toujours ces trois dimensions de la représentation.

Pour montrer ce qu'est la démocratie, il prend l'exemple de la fête.Le peuple a besoin de fête à l'extérieur car cela constitue un liant social et grave dans les esprits l'amour de la patrie, entendue comme amour de la liberté. (voir Dédicace à la République de Genève Second Discours).

- elle s'organise autour de la figure du féminin, femme publique mais différente de l'autre femme publique qu'est la courtisane. cf Julie

- elle est à ciel ouvert

- fête spontanée avec peu d'artifices

- fête et travail se confondent

- le temps n'est pas suspendu (on vaque aux travaux)

...c'est au coeur de la vie que la fête s'inscrit.

- abolition des distances: communion, repas partagé, sensation d'être ensemble, d'un "vouloir commun" (volonté générale). Réciprocité des regards.

Rousseau: Fête et théâtre