Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

Hobbes, Kant: liberté et nécessité

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Hobbes, Kant: liberté et nécessité

La liberté est tellement humaine que privée d'elle, certains préfèrent mourir, comme le résumait Roxane à la fin des Lettres persanes de Montesquieu ou encore les Révolutionnaires de 1792: "La Liberté ou la Mort"..

De même dans la tragédie grecque Antigone préfère mourir que de se soumettre à la tyrannie de son oncle Créon.

Spontanément la liberté se donne comme opposée à la nécessité, la contrainte....C'est le sens de cette opposition que nous allons examiner ici.

Chapitre 21 : De la liberté des sujets (Léviathan)

LIBERTY ou FREEDOM [1] signifient proprement l'absence d'opposition (par opposition, j'entends les obstacles extérieurs [2] au mouvement) et ces deux mots peuvent être appliqués aussi bien aux créatures sans raison [3] et inanimées qu'aux créatures raisonnables [4]; car quelle que soit la chose qui est si liée, si entourée, qu'elle ne peut pas se mouvoir, sinon à l'intérieur d'un certain espace, lequel espace est déter­miné par l'opposition [5] de quelque corps extérieur, nous disons que cette chose n'a pas la liberté d'aller plus loin. Et il en est ainsi des créatures vivantes, alors qu'elles sont emprisonnées, ou retenues par des murs ou des chaînes, et de l'eau, alors qu'elle est contenue par des rives ou par des récipients, qui autrement se répandrait dans un espace plus grand ; et nous avons coutume de dire qu'elles ne sont pas en liberté de se mouvoir de la manière dont elles le feraient sans ces obstacles extérieurs. Mais quand l'obstacle au mouvement est dans [6] la constitution de la chose elle-même, nous n'avons pas coutume de dire qu'il lui manque la liberté, mais nous disons qu'il lui manque le pouvoir de se mouvoir; comme quand une pierre demeure immobile ou qu'un homme est cloué au lit par la maladie.

Et selon le sens propre, et généralement reçu, du mot, un HOMME LIBRE est celui qui, pour ces choses qu'il est capable de faire par sa force et par son intelligence [7], n'est pas empêché de faire ce qu'il a la volonté [8] de faire. Mais quand les mots libre et liberté sont appliqués à autre chose que des corps, ils sont employés abusivement [9]. En effet, ce qui n'est pas sujet [10] au mouvement n'est pas sujet à des empêchements, et donc, quand on dit, par exemple, que le chemin est libre, l'expression ne signifie pas la liberté du chemin, mais la liberté de ceux qui marchent sur ce chemin sans être arrêtés [11]. Et quand nous disons qu'un don est libre [12], nous n'entendons pas [par là] une quelconque liberté du don [13], mais celle du donateur, qui n'était pas tenu [14] par une loi ou une convention de le faire. De même, quand nous parlons librement, ce n'est pas la liberté de la voix, ou de la prononciation, mais celle de l'homme, qu'aucune loi n'a obligé à parler [15] autrement qu'il ne l'a fait. Enfin, de ce que nous utilisons les mots libre volonté [16], nous ne pouvons inférer aucune liberté de la volonté, du désir, ou de l'inclination, mais [il s'agit] de la liberté de l'homme, qui consiste en ce qu'il ne se trouve pas arrêté dans l'exécution [17] de ce qu'il a la volonté, le désir, ou l'inclination de faire.

La crainte et la liberté sont compatibles [18]. Ainsi, quand un homme jette ses biens à la mer, parce qu'il craint que le bateau ne coule, il le fait cependant tout à fait volon­tairement, et il peut refuser de le faire s'il le veut. C'est donc l'action de quelqu'un qui était alors libre. De même, un homme paie parfois ses dettes, seulement par crainte de la prison, et c'était alors l'acte d'un homme en liberté [19], parce qu'aucun corps ne l'empêchait de conserver [l'argent]. Et en général, toutes les actions que les hommes font dans les Républiques, par crainte de la loi, sont des actions dont ils avaient la liberté de s'abstenir [20].

La liberté et la nécessité sont compatibles [21], comme dans le cas de l'eau qui n'a pas seulement la liberté, mais qui se trouve [aussi] dans la nécessité de s'écouler en pente en suivant le lit [du fleuve] [22]. Il en est de même pour les actions que les hommes font volontairement, qui, parce qu'elles procèdent de leur volonté, procèdent de la liberté; et cependant, parce que chaque acte de la volonté de l'homme et chaque désir et chaque inclination procèdent de quelque cause, et cette cause d'une autre cause, dans une chaîne continue (dont le premier maillon est dans la main de Dieu [23], la première de toutes les causes), [ces actions] [24] procèdent de la nécessité. De sorte que, à celui qui pourrait voir la connexion de ces causes, la nécessité de toutes les actions des hommes apparaîtrait évidente [25].

Ce texte de Hobbes vise à réconcilier ce que l'on oppose traditionnellement: la nécessité "ce qui ne peut être autrement", et la liberté. La liberté est ici présentée dans un rapport étroit aux sciences physiques. Elle est comparable à la force d'inertie qui fait qu'un objet poursuit son mouvement aussi longtemps qu'un obstacle ne l'arrête pas.

(Dans ses Principes de philosophie Descartes présente le principe de conservation comme une des lois de la nature qui constituent les « causes secondes des divers mouvements que nous remarquons en tous les corps »: c'est ce que l'on pourrait appeler loi d'inertie,même si Descartes n'emploie pas le terme.)

Pour Descartes, à la différence de Hobbes, la liberté est exercice de volonté, de libre choix. Pour que ce choix soit bon, il convient juste de le soumettre à la passion de la générosité:

«…Ce qu’on nomme communément des vertus sont des habitudes en l’âme qui la disposent à certaines pensées, en sorte qu’elles sont différentes de ces pensées, mais qu’elles les peuvent produire, et réciproquement être produites par elles. Il faut remarquer aussi que ces pensées peuvent être produites par l’âme seule, mais qu’il arrive souvent que quelque mouvement des esprits (animaux) les fortifie, et que pour lors elles sont des actions de vertu et ensemble des passions de l’âme… toutes les âmes que Dieu met en nos corps ne sont pas également nobles et fortes…, il est certain néanmoins que la bonne institution sert beaucoup pour corriger les défauts de la naissance, et que… on peut exciter en soi la passion et ensuite acquérir la vertu de générosité, laquelle étant comme la clef de toutes les autres vertus et un remède général contre tous les dérèglements des passions…» (article 161
Hobbes, Kant: liberté et nécessité

A la différence de Descartes qui voit dans la volonté un pouvoir infini de liberté, Hobbes introduit la notion de nécessité afin de montrer que la nécessité n'est pas de l'ordre de la contrainte extérieure mais rend possible l'exercice d'une liberté qui s'identifie à la liberté de mouvement. Ainsi dans ce texte prend-il l'exemple du lit de la rivière. Sans lit, la rivière déborderait et finalement disparaitrait. Il en va de même de la liberté si elle ne s'associe pas à la nécessité, elle se dissout. Pour comprendre ce qui peut sembler paradoxal, il convient de ne pas confondre nécessité et contrainte extérieure. La nécessité vient de la loi interne à l'objet, d'un enchaînement de causes qui rendent possible son être.

Ceci permet de comprendre la position politique de Hobbes: la libre circulation du marché est, comme dans le cas de la rivière, nécessairement encadrée par un état fort, compte-tenu des lois internes à ce même marché, c'est à dire les risques de débordements.

Hobbes, Kant: liberté et nécessité

KANT: liberté morale et détermination de l'univers

La liberté est une évidence, ce qui fait l'humain (voir film, Moi, Pierre Rivière...) et en même temps, on ne la voit pas, on verrait plutôt au contraire toutes les déterminations qui nous gouvernent.

L'univers, ce "ciel étoilé" dont nous parle Kant , nous ramène à notre finitude, notre misère dirait Pascal. L'univers est déterminé par des lois auxquelles nous sommes soumis, sans marge de liberté. Nous éprouvons en regardant cet infini, ce sentiment du sublime dont traitera la Troisième Critique, la Critique du jugement.

Cependant si l'univers nous ramène à la détermination des lois, comme pour les animaux, il y a en moi une Idée de la liberté à laquelle je crois, croyance rationnelle puisqu'elle est produite par la Raison et non l'entendement, seulement capable de connaître (et non penser) les lois de l'univers. Cette liberté est mon autonomie morale, la loi morale inscrite en moi. Je uis seul à me donner la loi, et c'est en sens qu'il faut entendre la liberté morale.

Deux choses remplissent le cœur d'une admiration et d'une vénération, toujours nouvelles et toujours croissantes, à mesure que la réflexion s'y attache et s'y applique: le ciel étoilé au--‐dessus de moi et la loi morale en moi. Ces deux choses, je n’ai pas à les chercher ni à en faire la simple conjecture au--‐delà de mon horizon, comme si elles étaient enveloppées de ténèbres ou placées dans une région transcendante; je les vois devant moi, et je les rattache immédiatement à la conscience de mon existence.[…]

Le premier spectacle, d'une multitude innombrable de mondes, anéantit, pour ainsi dire mon importance, en tant que je suis une créature animale qui doit rendre la matière dont elle est formée à la planète (à un simple point dans l'Univers), après avoir été pendant un court espace de temps (on ne sait comment) douée de la force vitale. Le second, au contraire, élève infiniment ma valeur, comme celle d'une intelligence, par ma personnalité dans laquelle la loi morale me manifeste une vie indépendante de l'animalité et même de tout le monde sensible.

Kant,

Critique de la raison pratique, Conclusion (AII 161--‐162).

Cette liberté m'affranchit de l'animalité et m'ouvre à autre chose que ma simple appartenance au monde sensible.

Il est aliéné...donc ne peut être jugé...on ne juge que les hommes libres

Dans un monde où tout est déterminé...