Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

Husserl Conférence de Vienne: crise de la raison

Publié par maryse.emel in Husserl conference de Vienne, Hannah Arendt

Husserl Conférence de Vienne: crise de la raison

La Crise de la culture de Hannah Arendt

"Parce que le monde est fait par des mortels, il s'use; et parce que ses habitants changent continuellement, il court le risque de devenir mortel comme eux (...) Notre espoir réside toujours dans l'élément de nouveauté que chaque génération apporte avec elle."

En cette période trouble, il est intéressant de se replonger dans la Conférence de Vienne, texte de Husserl, dont voici la conclusion:

Le plus grand danger pour l’Europe est la lassitude. Luttons avec tout notre zèle contre ce danger des dangers, en bons Européens que n’effraye pas même un combat infini et, de l’embrasement anéantissant de l’incroyance, du feu se consumant du désespoir devant la mission humanitaire

de l’Occident, des cendres de la grande lassitude, le phénix d’une intériorité de vie et d’une spiritualité nouvelles ressuscitera, gage d’un avenir humain grand et lointain: car seul l’esprit est immortel.

Le lien suivant donne le texte et propose une explication: http://www.ac-grenoble.fr/PhiloSophie/file/husserl_depraz.pdf

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Husserl, Bloch, Orwell, trois conférences de Jorge Semprun.

Le choix du titre d’un livre est un toujours un mystère procédant de différents critères. « Le Métier d’ Homme »- titre regroupant trois conférences prononcées par Jorge SEMPRUN constitue peut-être un raccourci sémantique quelque peu trop elliptique. « Trois conférences » tout simplement n’eût-ce point été mieux ?

Mais qu’importe ! Trois conférences pour trois grandes personnalités, trois intellectuels et aussi hommes d’action ou plutôt quatre comme toute grand roman d’aventure qui se respecte : Edmund Husserl, Marc Bloch, George Orwell et Jacques Maritain

Ces conférences ont toutes été données par Jorge Semprun dans le cadre des Grandes Conférences de la BnF le 11, 13 et 15 mars 2002

Les lecteurs familiers de l’œuvre et de la biographie de Semprun reconnaitront des thématiques et des sujets qu’ils ont pu approcher de sa pensée tels ils apparaissent dans cet autre ouvrage « Une tombe au creux des nuages- Essais sur l’Europe d’aujourd’hui » ‘ paru chez Flammarion édition Champs essais en octobre 2011

N’est-il point de plus admirable et respectable intellectuel européen que Semprun et le choix des personnalités qu’il traite s’articule pleinement avec cette éthique . Personnages tous trois, tous quatre, sentinelles et remparts au cœur du siècle, dressés face à la profanation des valeurs de la raison, essence même du message spirituel de l’Europe.

Aux heures de désespérance et d’inquiétude que nous vivons, dans cette crise culturelle, intellectuelle, économique et sociale la lecture de ce petit livre ‘(126 pages en petit format c’est vraiment très peu) nous offre des clés de compréhension d’un passé récent et remet en perspective la dimension humaniste et avant tout l’éloge de la raison en vue de la construction de l’Europe.

Jorge Semprun resitue chaque portrait dans sa contextualité historique, et retrouvant sa passion philosophique qu’il abandonnera pour le roman, analyse la valeur exemplaire de leurs pensées et des luttes politiques et intellectuelles qui déchirent le temps.

Il saisit l’image d’Husserl à la fin de sa vie en 1935, dans la conférence que le vieux maître prononce à Vienne

Husserl le philosophe, le maître d’Heidegger (qui le trahira), le créateur de la phénoménologie, est alors un superbe monsieur de soixante-seize ans, et dans la conférence qu’il prononce et derrière le ciel éthéré de l’abstraction philosophique il conclut sur la crise des sciences européennes et l’unité européenne « la crise de l’existence européenne ne peut avoir que deux issues : ou bien le déclin de l’Europe devenue étrangère à son propre sens rationnel de la vie, la chute dans la haine spirituelle et la barbarie, ou bien la renaissance de l’Europe à partir de l’esprit de la philosophie, grâce à l’héroîsme de la raison qui surmonte définitivement le naturalisme . Le plus grand danger de l’Europe est la lassitude… »

L’héroïsme de la raison , vous avez bien lu, mot splendide et magnifique, étincelant et résistant, mot de lucidité, et tandis qu’Husserl prononçait cette conférence l’Allemagne se précipitait, et le monde avec elle, dans la barbarie.

Crise européenne et crise de civilisation, on ne peut s’empêcher quelles que différentes que puissent être les époques d’établir conceptuellement, et non point de façon linéaire bien entendu, des passerelles entre ces temps de désagrégation et notre époque où l’individu vacille et flotte dans des univers éclatés qui semblent manquer de visions et de perspectives.

Jacques Maritain, intellectuel catholique, clairvoyant et d’une intelligence politique rare dont à plusieurs reprises et dans chacune des trois conférences Jorge Semprun fait référence, incarne cette haute valeur morale et chrétienne quand la haine antisémite de l’Allemagne hitlérienne et de ses émules françaises disloque les consciences. « Si les origines chrétiennes de l’antijudaïsme et de l’antisémitisme sont évidentes, il est clair aussi que l’antisémitisme moderne, populiste, raciste- le socialiste allemand August Bebel (1840-1913) disait que l’antisémitisme ets le socialisme des imbéciles ; a la France comme foyer principale au moment de l’affaire Dreyfus , (…) le relais hitlérien interrompt brutalement l’intégration de la culture juive en Allemagne ». Jacques Maritain qui lui aussi bien en amont eut la vision d’une entité européenne seule capable d’endiguer les impétuosités allemandes et de restaurer les valeurs.

Jorge Semprun dans sa deuxième conférence évoque Buchenwald, il connaît, et c’est dans ce mouroir qu’au hasard d’une conversation avec un autre détenu il apprend la mort de Marc Bloch qui a été fusillé en juin 1944. Marc Bloch, grand universitaire issu d’une famille juive alsacienne, historien, résistant, dont l’Université de Strasbourg a pris le nom, créateur des « Annales », combattant de 14-18, plusieurs fois cité à l’Ordre de la Nation, qui accepte volontairement d’être mobilisé en en 39-40 et c’est à partir de cet homme hors du commun, Marc Bloch, et de ses écrits notamment « L’Étrange défaite », que Semprun trace le processus qui traverse toute la société, des choix gouvernementaux (remilitarisation de la Rhénanie, accords de Munich, Guerre d’Espagne, Pacte Germano-soviétique), mais aussi d’une analyse critique de la société . Cette héroïsme de la raison que définissait Edmund Husserl il est aussi partagé par Marc Bloch « Il n’est pas de salut sans une part de sacrifice ni de liberté nationale qui puisse être pleine si on n’a travaillé à la conquérir soi-même »

Les pages consacrées à George Orwell constituent à elles seules un microcosme non seulement de la guerre d’Espagne mais bien plus particulièrement du (des) parti (s)communiste (s)et de la politique de Staline.

L’itinéraire d’Orwell est en général assez mal connu. Si l’on connaît d’évidence ses deux principaux romans que furent « 1984 » et « La ferme aux animaux », on connaît moins cet autre ouvrage qui a pour titre « Hommage à la Catalogne » ou « Le Lion et la licorne » qui traite quant à lui de l’Angleterre. Il fit partie des Brigades internationales, il ne fut jamais communiste, et servit un temps en Espagne auprès du POUM un petit parti marxiste. Ses combats auprès des républicains furent réels et de courage.

Les lignes consacrées aux relations pendant la guerre civile espagnole entres trotskystes, communistes et anarchistes font froid dans le dos. Assassinats, exécutions, tortures, sont monnaie courante il en va aussi du sort des volontaires russes qui de retour en Urss seront tous exterminés.

Quand on parle de l’Espagne, Semprun sait en tous points ce dont il parle, et il serait opportun que certains de nos contemporains qui arborent cravates rouges comme présupposés fanions d’identité ou chantent une Internationale dévoyée fassent à leur tour, comme c’est devenu aujourd’hui bien commode, « repentance » et se montrent quelque peu décents.

On croise tout au travers de ces pages la fine fleur de l’intelligentsia française et européenne, ils ont pour nom, Walter benjamin, George Steiner, Léon Blum, le père franciscain Herman Leo van Breda, Jean Toussaint Desanti, et aussi Jan Patočka héros de la liberté en Tchécoslovaquie

« Le Métier d’ Homme » de Jorge Semprun, c’est un tout petit livre de 126 pages riches de l’histoire de quelques grands esprits qui ont marqué leurs temps, se sont opposés à l’esprit totalitaire et ont contribué, en une époque de ténèbre, par la force de leur énergie et de leur clairvoyance à fonder cet esprit européen dans lequel nous voulons nous reconnaître. En quelques pages un précipité dense d’une partie importante de l’histoire de l’Europe au vingtième siècle ainsi qu’un éclairage sur des hommes d’intelligence et de courage, figures clés de la pensée et de notre sentiment d’universel.

Pierre-Alain Lévy

Le Métier d’ Homme

Husserl,Bloch,Orwell. Morales de résistance

Éditions Climats. 10€