Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

L'intimité (texte)

Publié par maryse.emel

L'intimité (texte)

Qu'est-ce que l'intimité ? Ce mot, si évident en apparence (ne sait-on pas d'un savoir indiscutable qui sont nos "intimes" ?) invite pourtant à la réflexion. Car il recèle un paradoxe. Intimité : ce mot désigne à la fois la plus grande ouverture à l'autre (être intime avec quelqu'un) et la plus grande fermeture (mon intimité).
Quelle relation entretiennent donc ces deux sens qui coexistent si contradictoirement dans la même notion ? Le sens commun répond: une relation d'exclusion. Être intime avec quelqu'un, c'est lui donner accès à mon intimité, de telle sorte que pour lui, mon intimité n'est plus un espace interdit. Ainsi, deux intimes, s'ils le sont vraiment, n'ont plus de secret l'un pour l'autre. Ils se connaissent "par coeur". L'intimité avec, ce serait donc renoncer à son intimité. N'y aurait-t-il pas cependant quelque chose à entendre dans cette étrange coexistence de deux sens contradictoires au sein de la même notion ?
Que signifie en effet cet espace de l'intimité ? C'est un lieu où je ne suis qu'avec moi-même. C'est-à-dire un lieu où je ne suis pas sous le regard de l'autre. L'intimité est donc l'affirmation qu'un être humain est aussi constitué d'une part inaliénable, une part qui ne peut être donnée sous les regards, une part qui transcende toute saisie par autrui. Si l'intimité entre deux êtres exige de sacrifier sa propre intimité, cela signifie que l'on renonce à cet espace où l'on est à l'autre un mystère. Danger: l'intimité dégénère en familiarité.

L'autre, que je connais si bien, ne peut plus me surprendre, et la relation repose alors sur un contrat implicite, qui stipule que chacun des deux contractants doit demeurer le même - le même que ce que l'autre connaît de lui, le même que ce qu'il a toujours été, le même que ce que l'autre attend qu'il soit. Confort d'être en sécurité avec un "autre" dont l'altérité est neutralisée par l'habitude. Ainsi vont bien des vieux couples, et bien des vieux amis, persuadés de se connaître "intimement", en réalité coupés de la véritable altérité de l'autre. C'est pourquoi, bien loin de s'opposer, les deux sens apparemment contradictoires que laisse coexister en lui le mot intimité nous invitent au difficile travail de les concilier.

Car il n'y a pas d'intimité entre deux êtres sans le respect absolu de l'intimité de chacun. Accepter cet espace où l'autre n'existe pas pour nous, où il demeure opaque à notre savoir, où il peut déployer des possibilités de son être que nous ignorons, c'est lui donner l'autorisation de se découvrir autre que le personnage qu'induit les inerties de notre relation.
C'est donc garder celle-ci vivante ! Respecter l'espace sacré de l'intimité permet à deux êtres d'avoir accès à cela qui est en eux le plus caché et le plus vrai (intimus en latin signifie "le plus intérieur") - pour entrer ensuite en relation l'un avec l'autre depuis ce lieu des profondeurs: depuis leur vérité. C'est un risque : celui d'autoriser l'autre à dépasser les limites de ce que je sais, ou crois savoir, de lui. Mais c'est une chance: celle de le

connaître. Non comme une image figée, mais commme un mystère, en perpétuel renouvellement.

Non "par coeur", mais par le coeur.

Denis Marquet