Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

problème...le mot clé de la démarche philosophique

Publié par maryse.emel in introduction, quelques sujets

Il y a des évidences qui semblent si évidentes que personne ne les conteste...encore     moins celui qui les pense.

Ces certitudes s'appuient en fait sur d'autres certitudes admises sans méfiance, sans interrogation...

Réfléchir, c'est passer nos convictions au crible de la raison, mettre à jour leur fondation affective.

Ainsi une dissertation est-elle le moment de ce surgissement des fondements sur lesquels se construit toute pensée, comme Descartes l'entreprendra dans les Méditations Métaphysiques.

Construire une dissertation c'est par conséquent faire surgir ce qui est admis et qui en fait est loin d'aller de soi. 

ce qui est admis est souvent nommé lieu commun, préjugé, jugement hâtif etc... Un des lieux où on trouve exprimés ces lieux communs est les proverbes, qui se rattacheraient à une certaine forme de croyance populaire. 

Examinons l'expression: "le temps c'est de l'argent". ( lien utile:ttp://www.philosophie.ac-versailles.fr/enseignement/ex-marx.argent.pdf )

http://storage.canalblog.com/69/00/320253/15491544.jpg

Ce proverbe est la traduction de l’anglais « Time is money » notamment présent dans l’œuvre de Benjamin Franklin.

C'est une affirmation brutale qu'on ne discute pas, une sentence qui semble faire l'unanimité. Ce dogmatisme du propos pose comme évident cependant, un certain nombre de présupposés qu'il s'agit de mettre à jour, afin justement de construire le problème...et de répondre réellement à la question.
 
Que veut d'abord dire cette formule? 
Elle suppose que le temps perdu ne rapporterait aucun intérêt financier. Il s'agirait de faire fructifier le temps comme on fait fructifier un lopin de terre. Fructifier, au sens premier signifie produire des fruits. Ici le verbe devient métaphorique et signifie produire des intérêts. Il s'agirait donc de faire produire au temps quelque chose...le temps enfanterait quelque chose..ici des intérêts matériels, de l'argent...
A partir de là d'autres présupposés apparaissent:
- le pouvoir créateur du temps 
- cette créativité du temps n'est-elle que matérielle ou financière?
rappelons-nous à ce propos du mythe de Chronos, à la fois destructeur et mutilateur  (il émascule son père) et créateur ( son acte donne naissance à Aphrodite, symbole du beau et par extension de l'art)
Ceci nous amènera par conséquent à examiner dans la dissertation l'équivocité fondamentale du temps, force de corruption mais aussi de création.
D'autre part affirmer le temps c'est de l'argent, sous-entend "pour quelqu'un". Le temps est ainsi maintenu dans une certaine extériorité au même titre que l'argent. J'utilise le temps dans un but mercantile, mais ainsi attaché au temps, je me vois pris au piège de ce que Marx appellera "aliénation" ( extériorité à moi, étrangeté à moi). Le temps aurait ainsi raison de moi et à force de m'user à la tâche je finis par me perdre...à me dissoudre dans le monde des objets et y trouver la mort du désir, fin inévitable d'une vie qui se réduit à n'être qu'au service de l'argent.
Cette extériorité du temps rejoint l'extériorité de l'homme à son travail quand il ne travaille que pour l'argent (en l'occurrence son salaire). Cette extériorité au temps trop vite acceptée mérite enfin qu'on s'y arrête, d'autant plus que le temps n'est pas que destructeur comme nous le soulignions plus haut, mais aussi créateur.
Ainsi le temps non seulement fait l'homme mais il est peut-être l'homme... Ainsi s'avère-t-il nécessaire d'examiner cette extériorité du temps postulée par le proverbe, cette conception tendant à justifier la réduction du temps à l'argent. S'il s'avère que nous ne sommes pas dans un rapport d'extériorité au temps, alors pourrons nous mesurer les dangers à identifier temps et argent.
pour aller plus loin: h
texte pour approfondir la question du temps et la construction d'un problème:
 
C'est justement cette continuité indivisible de changement qui constitue la durée vraie. Je ne puis entrer ici dans l'examen approfondi d'une question que j'ai traitée ailleurs. Je me bornerai donc à dire, pour répondre à ceux qui voient dans cette durée « réelle » je ne sais quoi d'ineffable et de mystérieux, qu'elle est la chose la plus claire du monde : la durée réelle est ce que l'on a toujours appelé le temps, mais le temps perçu comme indivisible. Que le temps implique la succession, je n'en disconviens pas. Mais que la succession se présente d'abord à notre conscience comme la distinction d'un « avant » et d'un « après » juxtaposés, c'est ce que je ne saurais accorder. Quand nous écoutons une mélodie, nous avons la plus pure impression de succession que nous puissions avoir - une impression aussi éloignée que possible de celle de la simultanéité - et pourtant c'est la continuité même de la mélodie et l'impossibilité de la décomposer qui font sur nous cette impression.
Si nous la découpons en notes distinctes, en autant d'« avant », et d'« après » qu'il nous plaît, c'est que nous y mêlons des images spatiales et que nous imprégnons la succession de simultanéité : dans l'espace, et dans l'espace seulement, il y a distinction nette de parties extérieures les unes aux autres. Je reconnais d'ailleurs que c'est dans le temps spatialisé que nous nous plaçons d'ordinaire. Nous n'avons aucun intérêt à écouter le bourdonnement ininterrompu de la vie profonde. Et pourtant la durée réelle est là. C'est grâce à elle que prennent place dans un seul et même temps les changements plus ou moins longs auxquels nous assistons en nous et dans le monde extérieur.
Ainsi, qu'il s'agisse du dedans ou du dehors de nous ou des choses, la réalité est la mobilité même. C'est ce que j'exprimais en disant qu'il y a du changement, mais qu'il n'y a pas de choses qui changent.
Devant le spectacle de cette mobilité universelle, quelques-uns d'entre nous seront pris de vertige, Ils sont habitués a la terre ferme : ils ne peuvent se faire au roulis et au tangage. Il leur faut des points « fixes » auxquels attacher la pensée et l'existence. Ils estiment que si tout passe, rien n'existe : et que si la réalité est mobilité elle n'est déjà plus au moment où on la pense, elle échappe à la pensée. Le monde matériel, disent-ils, va se dissoudre, et l'esprit se noyer dans le flux torrentueux des choses - Qu'ils se rassurent ! Le changement, s'ils consentent à le regarder directement, sans voile interposé, leur apparaitra bien vite comme ce qu'il peut y avoir au monde de plus substantiel et de plus durable. Sa solidité est infiniment supérieure à celle d'une fixité qui n'est qu'un arrangement éphémère entre des mobilités. 
    
Bergson, La perception du changement, Paris, PUF, 1959, p 166. 
 
Toujours sur cette notion de problème regardons comment Rousseau s'y prend pour problématiser la question de l'Académie de Dijon dans leSecond Discours:
 
 
« On ne peut pas demander quelle est la source de l’inégalité naturelle, 
parce que la réponse se trouverait énoncée dans la simple défi nition 
du mot. On peut encore moins chercher s’il n’y aurait point quelque 
liaison essentielle entre les deux inégalités [i.e. l’inégalité naturelle 
et l’inégalité sociale] ; car ce serait demander, en d’autres termes, si 
ceux qui commandent valent nécessairement mieux que ceux qui 
obéissent, et si la force du corps ou de l’esprit, la sagesse ou la vertu, 
se trouvent toujours dans les mêmes individus, en proportion de la 
puissance, ou de la richesse : question bonne peut-être à agiter entre 
des esclaves entendus de leurs maîtres, mais qui ne convient pas à  des hommes libres...."
 

Dès le début, il souligne l'absurdité de cette dernière..........La réponse est donnée dans la question, écrit-il....Demander quelle est l'origine de "l'inégalité naturelle" c'est l'admettre comme évidente. Or Rousseau va construire son Discours pour montrer que justement les inégalités ne sont pas naturelles mais sociales;. Il va donc remonter en deça de l'affirmation admise par l'Académie, ce qui lui vaudra d'être sanctionné comme ayant fait un hors-sujet...et    le jury du concours n'achèvera pas la lecture de la copie du candidat.

Remettre en cause les inégalités naturelles c'est considérer que l'on peut les combattre...les qualifier de naturelles c'est au contraire les admettre comme indépassables. Deux perspectives politiques radicalement opposées.