Mes cours de philosophie. Ordre ou désordre? Maryse Emel

L'antiphilosophie risque, par sa stérilisation et le tarissement à la source, de fabriquer une génération d'abrutis manipulables et parfaitement dociles, incapables non seulement de réagir, mais de comprendre l'enjeu" V.Jankelevitch

explication texte Marx Liberté et travail

Publié le 31 Janvier 2012 par maryse.emel in travail

"À la vérité, le règne de la liberté commence seulement à partir du moment où cesse le travail dicté par la nécessité et les fins extérieures ; il se situe donc, par sa nature même, au-delà de la sphère de la production matérielle proprement dite. Tout comme l'homme primitif, l'homme civilisé est forcé de se mesurer avec la nature pour satisfaire ses besoins, conserver et reproduire sa vie ; cette contrainte existe pour l'homme dans toutes les formes de la société et sous tous les types de production. Avec son développement, cet empire de la nécessité naturelle s'élargit parce que les besoins se multiplient ; mais, en même temps, se développe le processus productif pour les satisfaire. Dans ce domaine, la liberté ne peut consister qu'en ceci : les producteurs associés - l'homme socialisé - règlent de manière rationnelle leurs échanges organiques avec la nature et les soumettent à leur contrôle commun au lieu d'être dominés par la puissance aveugle de ces échanges ; et ils les accomplissent en dépensant le moins d'énergie possible, dans les conditions les plus dignes, les plus conformes à leur nature humaine. Mais l'empire de la nécessité n'en subsiste pas moins. C'est au-delà que commence l'épanouissement de la puissance humaine qui est sa propre fin, le véritable règne de la liberté qui, cependant, ne peut fleurir qu'en se fondant sur ce règne de la nécessité. La réduction de la journée de travail est la condition fondamentale de cette libération."


Karl Marx, Le Capital (1867), trad. J. Roy, revue par M. Subel ; Le processus d'ensemble du capital, trad. M. Jacob, M.Subel, S. Voute, in Oeuvres, tome II. Économie, II, Bibliothèque de la Pléiade, Éd. Gallimard, pp. 1487-1488.

 

 Ce texte peut être lu comme fondateur de ce qui prendra comme nom le communisme (l'expression "contrôle commun"dans le texte n'est pas anodine).

 

Il se déploie en trois moments: dans un premier temps, avec virulence, Marx affirme la séparation de la liberté et de la nécessité qui se rattache au travail. Cependant cette virulence ne l'empêche pas de les réconcilier au fur et à mesure de son argumentation qu'on peut qualifier de dialectique.

ainsi dans un second temps il va montrer que le travail certes obéit à la loi nécessaire, naturelle et vitale qui consiste à satisfaire nos besoins. A Cette nécessité va ensuite s'ajouter la nécessité de travailler dans une certaine forme de processus productif. Même si l'on rectifie ce processus pour libérer les hommes de "la puissance aveugle de ces échanges", il n'en demeure pas moins que nous sommes soumis à la nécessité de travailler. A quelle condition serons-nous alors véritablement libres? La fin du texte y répond. Il faut que l'homme travaille moins pour accomplir sa réelle humanité. C'est parce qu'au fondement de l'humain il y a les besoins à satisfaire qu'il convient de s'en libérer pour vacquer à des occupations plus libres, fondées non plus sur le besoin mais sur le désir...C'est à la création de soi-même que doit s'attacher l'homme.

 

 

"À la vérité, le règne de la liberté commence seulement à partir du moment où cesse le travail dicté par la nécessité et les fins extérieures ; il se situe donc, par sa nature même, au-delà de la sphère de la production matérielle proprement dite.

 

Dans ce premier moment du texte, Marx souligne l'incompatibilté du travail et de la liberté. Affirmation qui réfute la thèse de Hegel selon laquelle le travail est un acte libérateur à l'égard de la nature, la nature étant entendue comme le règne des besoins. Cette position de Hegel était déjà en totale opposition avec celle de Rousseau qui voyait dans la fusion avec la nature la véritable liberté de l'homme. Cependant Marx n'en revient pas à Rousseau puisque il va montrer dans ce texte que personne ne peut échapper à la nécessité du travail, nos besoins étant incompressibles. Cependant comme Hegel, Marx admet que le travail peut contribuer à notre liberté à partir du moment où on dépasse un rapport de pure extériorité avec ce dernier.Mais avant de voir leur accord examinons cette affirmation inaugurale du texte. 

Comme l'écrit Marx, le règne de la liberté "commence seulement à partir du moment où..." Discours sans aucune exception recevable.Tant que le travail sera soumis au règne de la nécessité et qu'il sera dicté par des fins extéreiures à lui-même et à l'homme qui travaille, le travail ne pourra être considéré comme libérateur. En d'autres termes tant que le travail nous maintiendra sous sa dépendance et qu'ill entretiendra un rapport d'extériorité, voire d'étrangeté, il sera associé à l'idée d'aliénation et non à celle de liberté.
Toutefois dès ce début de texte Marx ne supprime pas l'idée d'un travail libérateur. Ce qu'il conteste toutefois c'est l'idée de loisir ou de "temps libre" qui n'est que mascarade de liberté.

Penser le règne de la liberté suppose donc de repenser entièrement le terme de travail. 

tant que le traval se rattache à "la sphère de production matérielle" il renvoie à la nécessité et non à la liberté. Bref, entendons à la lecture de cette expression qu'il y a une sphère de production plus spirituelle...Le travail de l'esprit seul semble appartenir à la liberté, en d'autres termes diminuer le temps de travail est indispensable pour que l'homme puisse accéder à une réelle liberté.


De quelle nécessité parle Marx? 

 Tout comme l'homme primitif, l'homme civilisé est forcé de se mesurer avec la nature pour satisfaire ses besoins, conserver et reproduire sa vie 

 

L'homme primitif est à lire ici comme une figure conceptuelle qui nous renvoie plus à une hypotèse théorique au sens de l'état de nature de Rousseau qu'à un reel moment historique. Cependant le "primitif" de Marx est inscrit dans le temps à la différence de Rousseau ce qui montre une certaine continuité de ce texte avec la position de Hegel qui ne voyait dans l'état de nature de Rousseau que douce chimère. C'est le temps, la condition historique de l'homme, qui nous conduit à la nécessité de travailler. La nature de l'homme n'est pas la paresse mais une temporalité qui le plonge dans la nécessaire satisfaction de ses besoins. De quoi souffre l'homme primitif? Fondamentalement des lois de la nature et plus précisément celles de son corps, qui le contraignent au travail, c'est à dire un acte d'émancipation à l'égard de la nature. Ainsi l'homme investit-il son temps dans ce travail. C'est le temps passé au travail qui va poser problème ou du moins menacer l'homme dans son humanité. Produire des biens dans le seul but de survivre n'est pas une condition humaine, tout au plus une condition animale. Cependant l'homme ne peut échapper à cette nécessité vue comme une fatalité, c'est à dire quelque chose qu'il n'a pas choisie volontairement. L'échec de la volonté aboutit à une résignation, une soumission qui laisserait penser qu'aucune liberté n'est vraiment envisageable.  C'est bien pourquoi Marx emploie ici le verbe "forcé"; qui renvoie à l'idée physique de force, donc à une loi mécanique privée de toute liberté. Loi mécanique qui s'opposera plus loin dans le texte à la noton d'"organisme.

 

cette contrainte existe pour l'homme dans toutes les formes de la société et sous tous les types de production. Avec son développement, cet empire de la nécessité naturelle s'élargit parce que les besoins se multiplient ; mais, en même temps, se développe le processus productif pour les satisfaire. Dans ce domaine, la liberté ne peut consister qu'en ceci : les producteurs associés - l'homme socialisé - règlent de manière rationnelle leurs échanges organiques avec la nature et les soumettent à leur contrôle commun au lieu d'être dominés par la puissance aveugle de ces échanges ; et ils les accomplissent en dépensant le moins d'énergie possible, dans les conditions les plus dignes, les plus conformes à leur nature humaine.

L'homme se voit soumis à cette nécessité dans "tous les types de production". Cependant certains types de production sont plus aliénants que d'autres. C'est pourquoi dans ce passage le terme d'"échanges organiques" est essentiel à souligner. A partir du moment où le travail est extérieur à l'ouvrier il introduit entre la nature et ce dernier un rapport purement mécanique et aliénant, c'est à dire étranger à l'être de l'homme. Que faut-il entendre par cette notion de mécanisation? Marx pense précisément à la Révolution industrielle qui a dépossédé l'homme de son temps (et à ce titre le "temps libre" ou "temps de loisir" est une ruse de cette organisation mécanique du travail qui a pour nom "capitalisme"). Il loue sa force de travail contre un salaire qui lui sert essentiellement à reproduire sa force de travail pour pouvoir à nouveau travailler plus afin d'enrichir les bénéfices de la "classe bourgeoise".Cette exploitation de "la classe prolétaire" se complexifie par le rapport au temps qu'elle introduit dans la mesure où l'individu renonce à lui-même pendant la durée du travail, et même après le travail ( lire à ce propos les nombreuses descriptions de Zola)


« Travailler - si l’on est épuisé, c’est devenir soumis au temps comme à la matière ; La pensée est contrainte de passer d’un instant à l’instant suivant sans s’accrocher au passé et à l’avenir. C’est là obéir.» ( 204-205)

« Celui qui doit travailler tous les jours sent dans son corps que le temps est inexorable. Travailler. Éprouver le temps et l’espace. » 
( VI-2, 63)

Simone Weil              

(http://pensees.simoneweil.free.fr/)

 

Dépossédé du fruit de son travail, dépossédé de son temps auquel il est soumis, l'ouvrier ne peut trouver dans le travail la liberté. Marx présente alors une autre organisation du travail où l'homme établit des "echanges organiques" avec la nature. Entendons par là que le travail "commun" doit d'abord libérer l'homme de ce renoncement à lui-même où le conduisait l'organisation capitaliste parcellaire du travail ( sur cette question du travail parcellaire il suffit de revoir Les Temps Modernes de C.Chaplin). Ce n'est que par cette réappropriation de lui-même que l'homme pourra véritablement se libérer de la nécessité qui pèse sur lui dans la mesure où il se réappropriera la réflexion . Ainsi faut-il lire la fin du texte:

. Mais l'empire de la nécessité n'en subsiste pas moins. C'est au-delà que commence l'épanouissement de la puissance humaine qui est sa propre fin, le véritable règne de la liberté qui, cependant, ne peut fleurir qu'en se fondant sur ce règne de la nécessité. La réduction de la journée de travail est la condition fondamentale de cette libération."

Le travail ne sera jamais que nécessité. Cependant " le véritable règne de la liberté qui, cependant, ne peut fleurir qu'en se fondant sur ce règne de la nécessité. "...Propos dialectique que cette dernière phrase de Marx. C'est en repensant le travail autrement (par la mise en commun des moyens de production) que la liberté a quelques chances d'exister. La pleine réalisation de l'humain est ce qui le rend humain, entendons par là la pensée, la raison.le but à atteindre est par conséquent une diminution du temps de travail...Les machines sont appelées à remplacer l'homme à condition que soient repensés les fondements économiques de cette société....

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Migdal 22/01/2015 14:23

Il ne me semble pas que Rousseau soit dupe du caractère fictif de l'état de nature.

emel 22/01/2015 14:28

le dupe c'est le peuple...Rousseau dit du peuple, "assez naïf pour le croire" à propos de celui qui propose le contrat dit "de dupe". Rousseau démonte le mécanisme de la manipulation du peuple deuxième part du Second Discours